Jac Vitali, inventaire et manifeste

Jac VitaliDanseurs # 58, #56, #59, 2022
Cire et acrylique sur carton entoilé, chacun 33×23 cm.

Je connais Jac Vitali depuis de longues années, et j’en apprécie l’œuvre qui méticuleusement se construit sur la base d’un « enfoui » qu’il creuse et interroge, que ce soit par son langage de plasticien omniprésent, ou de créateur d’univers sonore associé à son passé de musicien. L’occasion nous sera donnée plus loin d’évoquer son rapport au son, qui associé à sa peinture, nourrira son langage personnel. De son propre aveu, inventaire et manifeste sont les deux mots-clés qui définissent sa démarche de créateur. Sa peinture opère des mutations, elle interroge la matière sur la réapparition dans une figuration répétitive où l’érosion questionne la réalité et la pérennité de l’image.
Il présente ainsi son travail de façon régulière depuis les années quatre-vingt-dix, en Lorraine où il réside, ou hors des frontières régionales (Oslo, Rabat, Oujda, São Paulo, Liège, Paris…). Au gré des expositions, il dresse l’inventaire de son monde intime, et ce n’est pas un hasard si beaucoup de ses expositions ont pour titre Manifeste… , dont le sens figuré du mot désigne, en droit maritime, la liste des marchandises composant la cargaison d’un navire dans ses cales.
Comme autant d’outils au service d’un art remède à l’adversité du monde.

Dans cet inventaire métaphorique, la thématique du danseur figure en bonne place. Selon son procédé de multiples métamorphoses d’un même motif, Jac Vitali l’a traitée une soixantaine de fois en douze années. C’est un long processus créatif, qu’il poursuit encore aujourd’hui, au cours duquel la figuration précise et répétitive se trouve transformée par l’érosion, l’effacement qui questionne la réalité et la pérennité de l’image. Cette image de danseur est inspirée d’une gravure de lutteur en position de défense, découverte dans une encyclopédie des années 1900. Dans cette série de peintures sur carton, il est nommé danseur, en miroir d’une citation que cite l’artiste : « dans un monde voué à l’immoralité, seul le danseur reste immobile ». On peut alors voir ces personnages comme la métaphore d’une protection face à l’adversité, face aux absurdités du monde.

Jac Vitali Pavane # 36, 2021
Cire, acrylique, papier préparé, carton entoilé sur châssis, 22×46 cm.

La série peinte « Pavane » est travaillée à la même époque. La pavane était une danse en vogue au seizième et dix-septième siècle, d’un caractère lent, solennel et plein de désinvolture. La figure du poisson en reprend ici la métaphore de l’évitement par la fuite. Telle une danse lente, les poissons se meuvent dans l’eau, certains remontent le courant, la plupart se dirigeant vers la gauche, synonyme en lecture occidentale d’un retour en arrière. Ils sont dépouillés, décharnés, de plus en plus dépossédés, mais libérés de toute contrainte et obligation. C’est l’image symbole d’une certaine désobéissance.

Les travaux plastiques sur papier ou toile que réalisent Jac Vitali depuis ses débuts ne sauraient être appréhendés sans une variable essentielle et primordiale : le temps. La distanciation opérée par le passage des années nourrit naturellement le regard intérieur de l’artiste dans sa façon de considérer le passé, qu’il soit son univers intime ou le monde. Il est une autre façon de capter les métamorphoses du temps, quand la technologie qui a pour fonction de capter les images du monde elle-même mute, et rend malléable toute figuration qui, de vérité palpable devient souvenir. C’est à cette expérience qu’il s’est livré dans sa série de peintures intitulée « Salamandre ». Autre métaphore : au Moyen Âge, on attribuait aux salamandres la faculté de vivre dans le feu, et c’était un nom utilisé en alchimie à un des phénomènes de sublimation de la matière : le passage de l’état solide à l’état gazeux. Soit donc il y a quarante ans une capture d’écran de magnétoscope qu’il opère par prise de vue photographique, laquelle est retravaillée en labo, et, par transferts successifs devient peinture. La peinture est ainsi réceptacle d’un support sensible qui passe à travers différentes techniques. Une (autre) image naît au travers des métamorphoses du temps. « Là cette image est à lire comme le fantôme d’une présence qui reste intouchable, l’apparition d’une future et possible invisibilité. J’aime l’idée d’un croisement entre la vaillance et l’effacement ».

Jac Vitali Salamandre #7 , 2021
technique mixte, carton entoilé sur châssis, 25×44 cm.
Jac Vitali – Retour du naturaliste, 2014
dispositif sonore, cire et acrylique sur toile, chaque panneau 200×175 cm
Halle à grains – Château des Lumières de Lunéville.


Le temps, facteur d’évanescence de toute chose et des évènements du passé tourne aussi le regard de l’artiste vers son univers d’enfant, et sa propre mémoire qui nourrit son œuvre. Ainsi en 2007-2008, il intervient sur le thème de la mémoire ouvrière pour la ville de Baccarat dans le cadre d’une résidence d’artiste.
De janvier à septembre 2014, Jac Vitali est invité en résidence au Château des Lumières de Lunéville. Installé sur le site de la Halle à grains, son « atelier-yourte » se veut un atelier ouvert au public, qui peut rencontrer pendant cinq mois le plasticien autour des questions liées à la conception d’une œuvre : quatre grandes toiles sur l’apparition d’une forme animale (le cerf) symbolisant sa rencontre avec le château, qui date de sa petite enfance, quand le lieu abritait un musée zoologique. Cette création conçue pendant la première partie de la résidence a été présentée au public et associée à Ma secrète entreprise, exposition retraçant deux décennies de son travail personnel.

Nous avons évoqué plus haut son passé de musicien. Jac Vitali a très tôt évolué dans le monde de la création musicale – une période révolue, vécue avant tout comme un espace de liberté, un temps qui va beaucoup compter dans le cheminement vers son travail de plasticien. Parallèlement, il poursuit sa méthode d’exploration de sa matière sonore pour l’associer à la dimension iconographique de ses toiles. Dès lors, la nécessité de composer la bande-son d’un film que serait la forme picturale s’impose à lui pour installer sa peinture, chargée d’une nouvelle apparence.

Jac Vitali – Coffret Manifesto, 2022 (*)

Ces environnements singuliers de résonances et de boucles hypnotiques, associées à ses peintures, ont fait l’objet de nombreuses installations exposées en galerie et centres d’art depuis plus de vingt ans. À partir de 2002, il collabore avec les éditions La Dragonne animées par son fondateur Olivier Brun, ainsi qu’avec l’écrivain poète belge Pascal Leclercq, sous la forme d’un dialogue entre écriture, peinture, typographie et recherches sonores. S’en suivront une dizaine d’ouvrages et de nombreuses performances en public qui associent la lecture de l’auteur aux interventions instrumentales in situ du plasticien. Son long compagnonnage artistique avec Pascal Leclerc est jalonné de livres d’artistes dont témoigne par exemple la peinture « Qui reconnaîtra sa maison ? » réalisée en 2022.
Cette même année voit la publication du coffret Manifesto (*) qui présente une sélection d’environnements sonores : un CD audio et un livret dans une édition limitée et signée, enrichie d’une peinture originale.

Jac Vitali – Qui reconnaîtra sa maison ? 2022
Cire, acrylique sur toile, 30×15 cm.
Jac Vitali ©Patrick Blaise

Jac Vitali – Coffret Manifesto, 2022 (*)
– coffret carton
– livret 20 pages, numéroté et signé, 20 x 15 cm « Hand made » impression jet d’encre et acrylique sur Centaure Ivoire,
Ramsès Calligraphie, Clairefontaine noir et carton bois.
« Inventaire » : un CD audio 18 titres, 60’45 »
– Une peinture originale signée et datée, acrylique sur papier préparé, 24×16 cm.

Coordonnées de l’artiste
Instagram : https://www.instagram.com/jac_vitali/?hl=fr
mail : jacques.vitali@neuf.fr

Autres informations sur l’artiste : http://www.taillandier-art.com/vitaliindex.htm

Pages de carnet : éloge de la main

Jean-Charles Taillandier – « Mains »
Dessins de cette page, de 1 à 11
: encre de Chine sur japon, collages, chacun 30×30 cm, année 2020 / 2021.

Feuilletons mes carnets à dessin.
Une mince feuille de papier oriental, une plume, de l’encre de Chine, et quelques autres fragments de papier couleur pour les collages éventuels sous-jacents au dessin : le bagage est léger pour m’évader entre deux séries de gravures plus laborieuses. Rien de neuf en fait dans le principe. Je poursuis ainsi ma thématique de la main que j’avais évoqué déjà il y a quelques mois dans un article précédent ( mains ), dans lequel j’exposais mon propos qui reste le même aujourd’hui.
Je peux le reprendre ici avec les mêmes mots :
Sans doute cette petite suite  légère et fugace intitulée « Mains » s’épanouira encore, déroulant sa gestuelle dans la porosité d’un corps qui se devine plus qu’il ne s’impose au regard. Ce dessin n’a pour fonction que d’inscrire dans le papier la réminiscence d’une pose ou d’un geste qui affleure à notre mémoire.
Pas de temps, pas de lieu, juste la trace de ce qu’exprimait un jour une main…

Fake news en dentelles

Jean-Charles Taillandier, (4) Léopold au miroir / (32) Maria à l’écharpe (13 x 17,5 cm sur Arches), année 2020.

« Fake news en dentelles » , une suite d’estampes numériques inspirées d’un recueil de gravures hollandaises du dix-septième siècle conservé à la bmi d’Epinal-Golbey.

Un peintre-graveur d’aujourd’hui ne peut qu’être admiratif devant le grand œuvre gravé des maîtres d’hier, subjugué par la maîtrise technique et stylistique, l’art du dessin et l’élégance du trait, qui portent à leur apogée le langage de l’eau-forte et du burin. Pour le graveur d’aujourd’hui comme hier, c’est le même défi d’affronter la dureté froide du cuivre, avec des moyens techniques pratiquement semblables, pour ne pas dire rudimentaires, : pointes sèches, pierres à huile, rouleaux, encre et vernis… Fraternité de la main et de l’outil, dirait le philosophe Gaston Bachelard.

Toute image ancienne offre souvent un excitant complémentaire, au-delà même de sa beauté intrinsèque, car sa part d’inconnu à notre entendement interroge. Quelle motivation de commande, quel univers mental a donné corps à cette image ? À l’autre bout du temps, cette énigme participe aussi à sa beauté, beauté qui n’a pourtant que faire du pourquoi/comment. C’est ce que m’a appris la fréquentation des musées. Tel portrait gravé de personnage illustre se révèle à nous au hasard d’une cimaise, et c’est la porte entrouverte sur un autre monde : le remarquable, le beau, l’imposant ne sont plus dans le portraituré, car, admiré ou craint de son vivant, le personnage a perdu sa superbe et de son prestige, et nous en ignorons désormais jusqu’à son nom. Il n’est plus qu’effigie dans son accoutrement de cérémonie de fine dentelle ou rutilante armure, avec épitaphe gravée à ses pieds dans le marbre, entre deux colonnes, ajoutant à la prestance rigide de la pose la grandiloquence de la lettre.
L’inspiration de la présente série « Fake news en dentelles » est un ensemble de 120 planches gravées, rassemblées en un recueil unique par un collectionneur anonyme. Il est conservé dans le département des Vosges par le fonds précieux de la bibliothèque multimédia intercommunale d’Epinal-Golbey (bmi). Ce volume appartenait vraisemblablement au patrimoine de la Principauté de Salm rattachée à la France en 1793, ou intégrait les rayonnages de l’abbaye de Senones, dont les biens furent dispersés à la Révolution française… La grande majorité de ces gravures est de la main de deux graveurs hollandais : Peter (Petrus) de Jode l’Ancien (1570-1634) et son fils Peter de Jode le Jeune (1606-1674). Quelques unes aussi sont de main anonyme ou signées de Crispin de Passe et de son fils Simon, contemporains des de Jode, partageant, qui sait, le même atelier. Dans la tradition de leur temps, elles servaient à diffuser les œuvres de peintres célèbres, tels Rubens, et surtout Van Dyck.  Ce que confirme l’histoire de l’art qui précise que Peter de Jode et son fils faisaient partie des artistes engagés par le peintre Van Dyck pour mener à bien sa propre collection gravée iconographique.

Pourquoi « Fake news en dentelles » ?

Voici donc pour le destin de ces images et le mystère dont elles se parent à mes yeux. Trois siècles et demi plus tard, mon regard se heurte au mur de leur anachronisme. Chaque portrait est l’image figée d’un buste dépouillé de toute enveloppe nimbée de respectabilité, auréolé d’un décorum symbolique et de cartouches incompréhensibles à qui n’est pas historien et latiniste. Le temps s’est arrêté dans l’espace clos de chaque planche, espace rigoriste respectueux de toutes les convenances d’une époque austère. Et pourtant ne peut-on pas déceler parfois quelque malice du graveur, comme une tentation de liberté de ton à laisser fuiter hors champ la respectabilité du modèle. Mettre à nu sous le beau linge ou le fer, l’innocence, l’orgueil, la fatuité ou la brutalité. Bref, rendre le modèle humain et intemporel…

En nos temps abreuvés de fake news et de manipulations d’images, où il ne suffit plus de voir pour croire, il m’a paru tentant de m’emparer de ces lointains personnages et de les lancer dans un nouveau tour de piste du mensonge et de l’illusion. Oh rien de méchant, même pas une usurpation d’identité, juste quelques retouches pour nous les mettre en connivence avec notre siècle et nous les rendre plus familiers. Et même s’ils traînent encore avec eux quelques oripeaux de fortune. Ce n’est pas là un exercice de style à prendre trop au sérieux. Un soupçon de légèreté et aussi de dérision sont acceptés… La boîte à outil de ce maquillage d’image est sommaire et le réel prend souvent le large. Mais cette démarche plastique assumée l’est toujours dans le respect du langage gravé intemporel et de la dimension originale de chaque planche sélectionnée, revue et corrigée.

La galerie ci-dessous présente une sélection de la série inédite « Fake news en dentelles » qui comprend 57 estampes numériques (cliquer sur l’image).

« Fake news en dentelles », estampes numériques de Jean-Charles Taillandier
En raison de la crise sanitaire, l’exposition initialement programmée en juillet a été ouverte quelques jours au public en décembre 2020.
Bibliothèque médiathèque intercommunale (bmi)
48, rue Saint Michel – 88025 Epinal cédex
tél : 03 29 39 98 20


www.bmi.agglo-epinal.fr

Un coffret d’estampes : Varie Figvre

Dans le déroulé de mes articles, ce blog a rarement présenté mes coffrets d’estampes et livres d’artistes à édition limitée, qu’il aient été réalisés de mon initiative individuelle, ou par suite d’une collaboration avec des amis artistes. Une exception cependant : le coffret d’estampes Entre Nuit et Aube, qu’une prochaine aventure collective d’artistes de Nancy me permettra de réexposer cet été. (voir affiche Exposition SAUVAGE[S] – galerie Neuf, Nancy, du 25 août au 18 septembre 2022). J’en reparlerai bientôt…

Cette fois, je me propose de présenter un autre coffret d’estampes créé en 1992, à l’occasion du quadricentenaire de la naissance de Jacques Callot, célébrée à Nancy, sa ville de naissance (et aussi de décès). Une grande exposition y fut consacrée dans le vaste espace de la salle Poirel de Nancy.
La suite Varie Figvre, gravée à l’eau-forte sur cuivre est constituée de neuf portraits en pied différents , dont cinq furent réunis en un coffret de couleur grenat. Un état préparatoire des compositions était joint aux premiers exemplaires. Mon propos était de représenter des « figures variées », gentilhommes et mendiants, inspirées de l’univers de Jacques Callot. Chaque personnage n’est pas né d’un dessin préconçu sur page blanche, mais s’est constitué à partir du désordre informel d’un premier état de morsure, à partir duquel, d’état en état, s’est révélé un personnage structuré au trait de fusain ou de pastel, avec au besoin des rajouts de collage. Je présente ci-dessous deux exemples de ces premiers états (cliquer sur l’image).

Même si mon intention n’a pas été de présenter cette suite ancienne à l’exposition parisienne Hommage à Callot à laquelle m’invitaient la Fondation Taylor et l’association Pointe et burin en avril – mai dernier, le contexte de réalisation de la suite Varie Figvre me revint en mémoire. J’y retrouvais mes proximités de cœur et d’esprit avec Jacques Callot que ne manque pas de partager tout graveur lorrain contemporain, mais aussi mes interrogations sur un langage plastique inévitablement autre… Ce qui n’exclut pas des vérités et questionnements qu’explore l’image, quelque soit leur cadre d’hier ou d’aujourd’hui.
Ces réflexions étaient portées par un très beau texte écrit par Germain Roesz, un ami peintre et poète, dans le cadre d’un catalogue d’exposition consacré à cette suite gravée Varie Figvre.
Je vous le présente ci-dessous et en remercie encore son auteur.

Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre II, gravure / état préparatoire sur papier
gravure 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992.
ci-dessous : Varie Figvre III

Le temps ne sait figer le cours du fleuve.
Ce regard que je porte sur les anges de la rue – qui ne sont pas des anges – qui savent mieux l’ombre du ruisseau, et l’attente boueuse, et la faim tenace et le froid qui assaille…, ce regard que je porte – passant sauvage – interroge le monde où d’aucuns ne vivent pas.

Les mendiants ont tous les âges. Les mendiants s’effritent aux murs lépreux et naissent dans le grincement du cuivre. Les entailles, les creusements, les éclats sont comme le versant trop humain des douleurs trop inhumaines.

Les mendiants de Jean-Charles Taillandier n’ont pas la vêture d’aujourd’hui ; ils ont la nudité de l’origine comme une dignité à réinventer.
Ils ont souvent le regard clos d’un azur supplicié et esquissent les gestes d’une danse avortée. Ils ont les mains trop grandes, et nouées, et des jambes absentes pour mieux crier le repliement.

Leur cécité croise notre oubli.

Reste cette lumière qui, de Bruegel à Rembrandt, de Callot à Rouault, oblige à considérer que l’art nous rapproche de l’inacceptable.
Inacceptable mise en lumière où les êtres abandonnés de tous nous tirent la révérence en des chapeaux trop grands et des turbans grotesques.
Inacceptable mise en lumière où les mendiants se parent de la réalité du monde – déclinaison variée des figures où chaque parcelle de rencontre croît notre conscience.

À ces hommes affaiblis il faut un bâton pour marcher,

Aux hommes des certitudes il faut un bâton pour déciller,

Aux hommes qui ne veulent oublier il faut un burin.

Germain Roesz

(texte extrait du catalogue d’exposition Varie Figvre, Centre culturel, Illkirch-Graffenstaden, 1993.)


Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre IV, gravure / état préparatoire sur papier
ci-dessous : Varie Figvre I et V
format gravures 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992.
Coffret Varie Figvre – format ouvert : 73 x 52,5 cm
Pour tout renseignement complémentaire : me contacter

Exposition « Poméranie -Lorraine »

Dorota SplocharskaMonidla, broderie sur tissus, chacune 60×60 cm.

La période du 2 au 23 juillet 2022 marquera d’une pierre blanche la rencontre fructueuse d’artistes polonaises au pays de Stanislas, à Nancy. L’exposition « Poméranie – Lorraine » eut lieu aux Ateliers du Canal, qui est devenu un lieu à vocation de rencontres culturelles et d’expositions selon les vœux de leurs fondateurs Catherine et Joël Krauss. En partenariat avec l’association Nancy-France Pologne, le projet a été élaboré sous l’égide de Dorota Szymanska, membre de l’association des Ateliers du Canal et elle-même artiste d’origine polonaise vivant à Nancy. Riche d’animations et de rencontres, il permit d’accueillir un groupe de huit femmes artistes dont certaines sont membres du collectif Teytoria Stowarzyszone (« Territoires associés »). Autodidactes ou issues des Académies ou Universités d’art de Gdansk, Varsovie et Poznan, elles s’expriment dans des domaines de prédilection souvent multiples (dessin, peinture, photographie, installation, tissage, sculpture), chacune témoignant d’un univers singulier. Ce qui ne contrarie pas le fait de partager des motivations communes, voire intimes, au cœur de leur démarche artistique. Jusqu’à donner à l’exposition une unité de ton et d’émotion, largement partagée par le public nancéien qui découvrait ces artistes.

Un témoignage de reconnaissance, commun a plusieurs de ces artistes, s’adresse à Elzbieta Tegowska, qui fut leur professeur et dont l’exposition présente plusieurs œuvres. Citons Dorota Szymanska :  » Avant de faire les beaux-arts, j’ai pris des cours auprès d’Elzbieta Tegowska. Et plusieurs de ses élèves , qui ensuite ont poursuivi leur carrière, comme moi en France, en Angleterre, etc…, ou sur place en Pologne, se sont réunis en un groupe indépendant d’artistes, et c’est ce groupe « Territoires Associés » qui constitue le cœur de cette exposition… ». En qualité d’enseignante, elle a encouragé nombre d’élèves dans leur démarche personnelle d’artiste, et l’exposition lui rend hommage. L’art est pour elle un carrefour de dialogue entre les cultures, à travers le temps et l’espace. Plusieurs de ses œuvres exposées ici (peintures et dessins) témoignent d’un art spontané, très libre, aux carrefour des peuples et des classifications de l’histoire de l’art. Son langage se déploie autant dans le graphisme minutieux du trait à l’encre de Chine sur papier blanc, qu’en peinture épaisse et volubile mettant en valeur les contrastes de couleurs vives.

Les dessins à la mine de plomb de Magda Nowak partagent eux aussi cette dynamique de spontanéité et d’improvisation, à la poursuite, ou plutôt à la recherche effrénée d’un visage (celui de l’enfance ?) que le tournoiement du trait finira par cerner en effigie dans le vaste blanc de la feuille. C’est là un exercice de l’œil et de la main, dans un élan qui, au final, cernera les contours et le regard du personnage. Nous ne sommes pas loin de l’acte photographique dans cette suspension du temps, et aussi du dessin d’enfant dans son innocence du geste. Ses effigies de format modeste côtoient dans la seconde salle de l’exposition un quatrième dessin où l’exercice graphique est renouvelé avec une grande amplitude du geste. Dans tous les cas, c’est une grande économie de moyens qui s’allie au minimalisme du trait sur une simple feuille blanche.

Elzbieta Tegowska – huile sur toile, 30×25 cm, année 1994.
Magda NowakEffigie, dessin à la mine de plomb, 21×29 cm.
Ursula Borysiak – Installation
Marie Novakowski – Homme nu, acrylique sur papier, 15×20 cm.

Un thème récurrent dans l’exposition est celui de l’enfance, qu’il soit abordé sous l’angle de l’innocence, de l’irréel ou du rêve, ou bien dans la nostalgie d’un retour sur les années passées.

Dans le cas d’Ursula Borysiak, il se double d’un travail de mémoire et de retour sur ses racines. Artiste autodidacte d’origine polonaise née en France, elle invite, dans son intime cabinet de curiosités, de menus objets du quotidien à faire retour sur son enfance et ses racines familiales bouleversées par la guerre et l’exil de ses parents. De petites boîtes vernies emplies de gommes, noisettes, crayons mâchonnés portent témoignage de cet univers d’enfance que l’on devine encore à vif. C’est tout un cheminement mental qui parcourt à rebours les cartes topographiques présentées au mur, qui délimitent le périmètre de jeunes années dans un temps troublé où l’école a joué un rôle déterminant sur le chemin d’émancipation et d’évolution de l’artiste.
Marie Nowzakowski partage aussi, par l’expression artistique, cette nostalgie des origines. Née de père polonais, elle habite dans les Vosges. Elle s’exprime par l’encre et l’acrylique dans des œuvres pleines de couleurs. Elle pratique aussi l’affiche et l’illustration dans des thématiques baignées de culture populaire. Son style naïf, tourné vers l’allégorie, se superpose à des motifs singuliers chargés de symboles, qu’elle peint sur des œuvres sur papier, ou dans des cadres petit format pleins de poésie. Une façon bien à elle d’explorer l’intime et le monde de l’enfance… « C’est en me déplaçant en Pologne que j’ai enfin compris pourquoi !« .

Alors qu’ Ursula Borysiak trouve une empreinte affective à son passé dans les recoins d’une trousse d’écolière, Dorota Splocharska, elle, choisit comme support de prédilection les tissus usagés qui appartenaient à des membres de sa famille : broderies, nappes, bandages, draps de literie. Ils sont comme une seconde peau qui abolit le temps et tissent avec les disparus une perpétuelle présence. Présentée à l’exposition sous le titre Monidla, les trois portraits de ses proches brodées sur toile légère flottent dans l’air, et dans leur fragile matérialité ont la légèreté d’un souvenir. Une notice explique que l’artiste prolonge dans son geste une ancienne coutume polonaise qui retouchait les portraits photographiques anciens de couples mariés ou célibataires en soulignant leur lèvre de couleur rouge, et leurs yeux de couleur bleue. Le tissu devient acte de transmission de mémoire, et revêt une portée symbolique, qui transcende le passé, telle une image sacrée.

Outre l’art de la broderie qu’elle présente ici, aux côtés de trois tentures de grand format, Aska Borof s’exprime par l’installation, la vidéo et le chant. Elle est passionnée de musique folklorique et a créé un groupe de chant et de performance Tricorki (les trois sœurs). Paraphrasant les ressources plastiques de l’art sacré, elle brode elle-aussi sur le linge ancien. Son inspiration plonge aux racines profondes de la campagne polonaise, dans une approche quasi-ethnographique des superstitions. J’y vois un art fort de dénonciation de l’emprise religieuse ancestrale dont la femme a été le réceptacle principal. C’est un détournement subtil de l’art de la broderie pour interroger les normes sociales, il est naïf dans son aspect formel, mais très politique dans le message féministe qu’il délivre.

Aska BorofBroderie, 32×24 cm.

Et puis, dans une philosophie de l’art, qui peut être un héritage de l’enseignement d’Elzbieta Tegowska évoqué plus haut, il existe une voie qui laisse à l’artiste l’absolue liberté d’exprimer son expérience du sensible et de son monde intérieur, ouverte à toutes fantaisies et expériences formelles. De la même façon aussi, libre au spectateur qui découvre l’œuvre de la recevoir et la ressentir à sa façon selon son humeur et la spontanéité du moment. C’est le cas de la création de Dorota Szymanska qui donne à découvrir en transparence un monde coloré peuplé de fleurs et de textures né de l’expressivité d’un instant. Les fines couches de couleur à l’aquarelle ou huile se superposent pour donner corps à l’image, dans une fugacité et légèreté des formes qu’accentue encore la finesse du support. Faut-il y voir la réminiscence d’une vision d’enfance de la même façon que l’imagination la déploie dans les peintures et dessins d’Anna Sokolska ? Dans les deux cas, c’est une tentative personnelle de raconter l’invisible, dans un état de disponibilité sereine ou chaotique exprimée chez l’une par des couleurs, des formes ou des textures, et chez l’autre par un recours à l’onirisme et le monde de l’enfance. Au premier regard, nous sommes surpris chez Anna Sokolska par l’omniprésence du squelette qui ferait osciller sa peinture entre l’univers surréaliste et la peinture de Vanités. Mais il n’y a rien de macabre dans cette représentation, juste une envie poétique de découvrir avec un regard juvénile ce que peux bien cacher sous sa peau l’intérieur d’un corps humain ou d’animal, à la façon dont on démonterait le boîtier d’une horloge pour en découvrir le mécanisme secret de ses aiguilles. Chez ces deux artistes, c’est une invitation à l’imaginaire pour découvrir l’au-delà des apparences.

Dorota Szymanska – Peinture sur tissu, 80×120 cm
Anna SokolskaSniezne Serce, acrylique sur bois, 100×70 cm.

Et pour clore cette visite d’exposition, je vous invite à un dernier coup d’œil (cliquer sur l’image) :

https://www.facebook.com/TerytoriaStowarzyszone/

Les carrés 379 : L’Orée du monde

Jean-Charles Taillandier, L’Orée du monde 8 et 11
xylographie 2 couleurs, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection (Galerie 379, Nancy, 2021).
(Cliquer pour agrandir)

En septembre 2020, dans une page précédente de ce blog (voir Le dessin au carré ), j’y exposais mes premières intentions d’adhésion au projet graphique proposé par la galerie-artothèque 379 de Nancy, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection. Soit donc un ensemble cohérent de 15 œuvres de format imposé 20 x 20 cm, à fournir avec un texte accompagnant la démarche. Leur destination finale les présentant dans un portfolio numéroté et signé par l’artiste.

D’ores et déjà, l’initiative a rencontré un grand succès auprès de nombreux plasticiens, de tous horizons esthétiques et géographiques (France et International).

Le site dédié à la galerie-artothèque 379 permet de suivre l’avancée de cette collection, au fur et à mesure de l’édition des albums CHANTIER et des albums SOLO ( https://asso379.wixsite.com/artcontemporain ).
La publication égrenée au fil des semaines des apports de chaque artiste, sous la coordination éclairée de Brigitte Kohl, est un plaisir sans cesse renouvelé. Nous découvrons la richesse des univers de chacun, dans une multitude des langages (peinture, dessin, estampe, photographie, collage)…

Mon intention initiale était de recourir au dessin, dans ce format carré qui m’est familier. Je partais donc explorer cette piste avec des travaux inédits sur papier dont plusieurs étaient publiés dans l’Album CHANTIER n° 2.
A priori, ce choix spontané était dans la logique de mon travail car le périmètre du carré a ma préférence et l’amplitude de la main du graveur est habituée à cette modeste échelle…
Je venais de clore alors une expérience graphique nouvelle avec la création de ma série d’estampes numériques Fake news en dentelles“, qui fut exposée jusqu’en décembre 2020 à la bibliothèque multimédia bmi d’Epinal (exposition très chamboulée à cause des confinements successifs). À sa clôture, je redoutais confusément cette expérience du vide, comme un entre-deux, qui m’est habituel entre deux séries gravées ou dessinées : comme un sas que l’on franchit en quittant un univers mental avant d’en explorer un nouveau, encore confus…
J’ai tergiversé, puis amorcé donc cette tentative de dessins à l’encre destinés aux Carrés 379, mais il me manquait un réel déclic. Et puis, il fallait me réapproprier ce langage spontané du dessin, en contact direct et sans rémission avec le blanc du papier. Bien éloigné des manipulations techniques et interférences avec l’outil ou l’informatique qu’imposent la gravure en creux, la xylographie ou l’estampe numérique…

Il existe néanmoins un fil conducteur à mon travail graphique depuis des années, indépendamment du médium choisi. C’est une interrogation constante, par rapport à ma propre subjectivité, sur la vérité et la signification de toute image, qu’elle soit issue de l’histoire de l’art, d’archives personnelles ou de découvertes fortuites. L’interprétation d’une gravure, peinture ou dessin surgi du passé parvient à mon œil et mon entendement à travers le filtre du temps, avec tout un spectre de mystères et d’incompréhension que j’ai plaisir à dénouer. Elles sont issues d’un univers étranger et lointain, ces images que j’ai interrogées au fil de mes séries antérieures : de figures de l’œuvre du peintre Georges de la Tour, de portraits d’anonymes conservés dans les collections muséographiques lorraines, ou d’anonymes encore composant l’étonnant défilé funèbre du duc de Lorraine Charles III, gravé en 1611 par Friedrich Brentel et Matthäus Mérian. (*)

Jean-Charles Taillandier, travaux d’atelier pour L’Orée du monde, 2021).

Au fil de cette réflexion, germa alors cette idée : dans cette logique de démarche personnelle, et plutôt que recourir à des œuvres extérieures, pourquoi ne pas interroger tes propres images puisées dans ton propre passé de graveur ? Le mystère de toute création n’est -il pas fondamentalement un mystère à l’égard de soi-même ?

J’avais conservé les planches xylographiées d’une série ancienne intitulée “L’orée du monde“. Elles compose une fresque gravée et imprimée en deux couleurs noire et rouge, qui déroule sur près de cinq mètres de longueur une thématique mythologique, et interroge, déjà, la mémoire des images. Publiée dans la revue Poliphile en 1996 (éditions Aldines), elle accompagnait un texte de Max Richir consacré à la naissance des dieux.

Pour l’exclusivité des Carrés 379, j’ai réimprimé sur papier artisanal des Philippines quinze motifs différents, choisis dans le déroulé de la fresque initiale. J’en ai respecté les deux couleurs de l’édition originale, mais en donnant à ce travail graphique un aspect plus intime, dans une connivence étroite entre le motif brut et archaïque et son support.

Tous les travaux graphiques dont il est question dans cet article sont visibles à mon atelier proche de Nancy, sur contact préalable.

(*) voir par exemple, les articles :

les bas rouges, dessins #2

apothéose en noir et or #2

rouge (suite)… traits et variations

anonymes regards croisés

Galerie ci-dessous : Jean-Charles Taillandier, L’Orée du monde 1-3-4-6-7-12-13-14.

Roland Grünberg, graveur et illustrateur

Roland Grünberg, Aux ouvertures de l’automne,
aquarelle et encre ,8 x 13 cm (1964)


Roland Grünberg, berceuse de la terre-mère, lithographie, 66 x 79 cm (1981)

L’homme de cendre et de lumière : ce fut un beau titre au fronton de l’exposition que consacra le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle en 2018 au graveur et illustrateur Roland Grünberg, qui vient de s’éteindre à l’âge de 88 ans.
Artiste, homme aux talents multiples et au cœur de maints évènements culturels pendant plus de quatre décennies, il marquera de son empreinte Nancy qui fut sa ville d’attache, au gré de ses implications créatrices dans la cité ducale. La presse s’en est fait l’écho : aux côtés de Jack Lang dès 1963 lors du festival mondial de théâtre, dans l’effervescence du festival Nancy Jazz Pulsations en 1973 et années suivantes, et dès 1981, année fondatrice de la Biennale Internationale de l’Image de Nancy.
Cette exposition de 2018 fut un point d’orgue dans la rétrospective de sa carrière polymorphe, et la sélection de 150 œuvres parmi sa profusion créatrice de dessins, gravures affiches, photographies et décors ne fut pas aisée. Elle s’attacha bien sûr à décrire son implication pleine et entière à l’édition inaugurale du festival Nancy Jazz Pulsations, lui qui était homme d’images et passionné de jazz. Il fut le créateur de l’affiche, co-auteur du journal du festival, et même concepteur de chars de parade faits de grillage et papiers mâchés, qui défilèrent dans les rues de Nancy.

Ci-dessus : Portrait de Roland Grünberg, (Bibliothèques Universitaires de Lorraine – 2017)
Roland Grünberg, Projet de char pour la street-parade du Festival NJP 73,
crayon de couleur et stylo sur papier, acquisition Bibliothèques de Nancy.
Roland Grünberg, Portrait de Louis Armstrong, dessin encre sur papier,
acquisition Bibliothèques de Nancy.
Roland Grünberg, Comme un loup parmi les chiens, sérigraphie, 38 x 27,5 cm (2004)

L’exposition retraça le parcours humaniste de Roland Grünberg, né en 1933 à Strasbourg d’une famille juive originaire de Pologne qui dut se cacher pendant la guerre pour fuir les persécutions nazies. Grand voyageur, autodidacte et homme de cultures multiples, il suivit à Nancy le cursus de nombreux enseignements universitaires (lettres, sciences, sciences humaines et médecine, entre autres). Il intégra l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Nancy de 1957 à 1959, se consacra à l’enseignement avant d’exercer pleinement son art de graveur et d’illustrateur dont de nombreux musées gardent témoignage. Tout un savoir qu’il transmettait aussi par la voie des réseaux associatifs et congrès scientifiques. Réalisateur de décors et costumes, il était très impliqué dans le renouveau théâtral de Pologne des années 60 autour d’Adam Mickiewicz, dont il était l’ami. Nourri dès l’enfance de la culture juive et des folklores d’Europe centrale, il aimait en représenter ses penseurs et musiciens.

J’ai eu le plaisir de partager avec lui plusieurs expositions et travaux. Je garderai en mémoire l’accueil qu’il me réservait toujours dans son appartement-atelier du centre-ville. Une fois la porte d’entrée franchie, il convenait de suivre le sentier dégagé au sol entre un nombre infini de livres, feuillets, gravures et dessins, objets divers, marionnettes dont il était collectionneur avant de le rejoindre à sa table de travail, avec PC, double-écran… Et commençait le récit insatiable et passionnant de ses projets, et réflexions sur le monde.

Un monde personnel qu’il traduisait de son trait délié si caractéristique, nourri d’érudition, de symbolisme, de musique et de poésie, et de fantastique aussi qu’il enrichissait au prisme du monde animal et végétal. . Si proche en son essence de ces quelques mots reçus de Jean Cocteau depuis Marbella, dans une lettre datée de 1961, qu’il gardait précieusement : « Notre rôle consiste à consommer les noces du conscient et de l’inconscience d’où naissent les monstres délicieux de la poésie… »

Lui rendre hommage aujourd’hui, c’est accompagner ce texte de certaines gravures qu’il m’avait confiées, ou d’autres puisées sur le site Epitomé, qui présente un fin regard porté par l’équipe de la Bibliothèque Municipale de Nancy sur les œuvres de l’artiste acquises par la ville, enrichi d’un interview de l’artiste (*).

(*) epitome.hypotheses.org/author/amallick

Michel Kanter, l’art en questions

Michel Kanter, avec… Picasso, poudre de fer et crayon sur papier, 20×20 cm (2013).

Lorsque la Galerie Artothèque 379 propose le concept des Carrés 379 au peintre et sculpteur Michel Kanter, c’est avec enthousiasme qu’il donne suite et s’engage dans cette aventure éditoriale collective. Il y répond donc en transmettant quinze exemplaires originaux de format 20 x 20 cm conformes au « cahier des charges » du projet, plus précisément quinze travaux d’atelier sur papier traduisant les préoccupations formelles de l’artiste sur la période des années 2013 à 2020.
 Les liens entre Michel Kanter et la galerie sont de longue date. De famille d’origine lorraine, il suivra de 1957 à 1961 les cours de l’École des Arts Appliqués de Metz puis l’École des Beaux-arts de Nancy, avant de poursuivre une carrière dans l’effervescence des milieux artistiques de Paris. Il part aux États Unis en 1980 où il enseignera à la City University of New York. Il partagera désormais sa vie entre New-York  et le sud de la France à  Fraisse-des-Corbières.
Son œuvre de peintre et de sculpteur porte dans ses tréfonds cet héritage spirituel de deux cultures, arc-bouté entre la vie urbaine, antre de la modernité, et la vieille Europe, creuset de tant d’expériences et fulgurances artistiques dans l’histoire de l’art occidental : de quoi nourrir une œuvre intense de réflexion sur la matière et les matériaux utilisés, l’image et son support. C’est une réflexion à la fois intime et collective, pétrie de ses élans et de ses antagonismes… Passé, présent et avenir de l’art nourrissent une réflexion formelle au cœur de ce vaste mystère de la représentation, où prédominent le questionnement des Anciens, les voies ouvertes par l’empreinte, la déchirure.
Je n’ai pas eu le bonheur de visiter l’exposition rétrospective des travaux de Michel Kanter depuis les années 60, qui eut lieu à la Villa Tamaris centre d’art de la Seyne-sur-Mer en décembre 2016 (*), mais mon souvenir est vivace de sa rencontre et de l’exposition que j’ai partagée avec lui sur les cimaises de la Galerie 379 de Nancy (**) où, par le biais du dessin, des techniques de reproduction et de collages, il interrogeait, dans sa série Timbres et nativité, l’imagerie chrétienne et la thématique de la Nativité dans la peinture des grandes maîtres  anciens.

Michel Kanter, U.S stamps, 2 photocopies couleur, chacune 16×11 cm (2004)

Issues de la même période, c’est ce même cheminement de pensée que questionnent les œuvres sur papier sélectionnées pour les Carrés 379. L’empreinte mémorielle de Picasso, Manet, Matisse ou Hopper habite le périmètre du carré de papier. L’image icône est dépouillée jusqu’à l’épure de la forme et le dessin nous en révèle une trace résiduelle. Est-ce de la part de Michel Kanter une intention de traduire par ce dénuement formel une désacralisation de l’œuvre en référence, désormais rappelée à notre souvenir par quelques traits ? Désacralisation de l’art et désacralisation de l’œuvre qui ne subsistera que par son empreinte ? Témoignage d’un geste créateur ancien dont l’artiste contemporain, dans une mémoire collective, se porte garant  ? Faut-il y déceler un malaise du regard contemporain dans cette dénaturation de l’œuvre. Parfois elle rassemble des éléments épars par collage et recomposition ou bien souligne tel fragment formel d’un trait de pinceau brun à la poudre de fer ? Le motif est comme usé, altéré sous la décomposition chimique du trait et sous la tyrannie du temps. Il est désormais vestige d’une pensée créatrice d’un temps ancien dont la matière, sous la main de l’artiste, s’évertue à garder témoignage et trace ?
Mais peut être est-ce là de ma part une interprétation trop « romantique » du geste artistique de Michel Kanter. Le langage de l’art est affaire intime de questionnement perpétuel et de remise en cause, dans l’intimité d’une pensée créatrice qui se cherche. Elle travaille dans le temps long et dans un esprit de renouveau. Michel Kanter nous y invite.

Dans le cadre restreint des Carrés 379, c’est une part très intime de son univers qu’il nous offre, depuis toujours ouvert aux énigmes de la représentation et des empreintes du temps. Ces 15 dessins m’ont permis de le découvrir un peu plus; mais par le petit bout de la lorgnette, loin de l’ambition affichée de sa rétrospective à la Villa Tamaris en 2016, citée plus haut. Celle-ci présentait son œuvre dans sa dimension de peintre, mais aussi, essentielle, de sculpteur.
À la fois archéologie aux sources de l’art et très ancrée dans sa modernité, son œuvre mériterait une grande exposition en Lorraine qui l’a vu grandir…

(*)  Michel Kanter, Sur le mur / On the wall, Villa Tamaris centre d’art, «3 décembre 2016 au 29 janvier 2017 , textes de Robert Bonaccorci et Cassandra Neyenesch .
(**) Michel Kanter, U.S stamps / Jean-Charles Taillandier, Portraits revisités, Galerie 379 Nancy, janvier 2009.

379 Galerie artothèque, 379 avenue de la Libération, 54.000 Nancy
Pour toute information sur l’actualité de la Galerie artothèque et des Carrés 379, une collection :
https://asso379.wixsite.com/artcontemporain
https://www.facebook.com/379-Galerie-Artotheque-134517727159014/

Peintures bavardes de Martine Ziegler Challoit

Martine Ziegler Challoit, tryptique, acrylique sur toile, 30×30 cm (2020).
Cliquer sur l’image pour l’agrandir.
Martine Ziegler Challoit, tryptique, acrylique sur toile, écriture, collages, 30×30 cm (2000).
ci-dessous : peintures préparatoires, 10×10 cm (2000)

Peintures bavardes est le titre choisi par Martine Ziegler Challoit à son exposition de peintures présentée à la Galerie-artothèque 379 de Nancy jusqu’au 30 décembre 2020. Si, certes, le bavardage est une façon de s’exprimer par rapport au monde, il n’est pas à prendre ici au sens d’un flot d’éloquence parfois stérile et vain, mais plutôt dans l’art d’un dévoilement pudique, d’une mise à nu d’un secret qui relève de l’intime. C’est l’art noble de la peinture de s’immiscer dans un univers qui se dévoile à nous, et qui se révèle d’autant plus si le peintre nous procure quelques clefs d’entrée.

Les signes, graphes et motifs de sa peinture appartiennent à son histoire et sa mythologie personnelle, dont la première série présentée ici remonte à plus de 20 ans. Elle travaillait alors sur le thème des grandes inventions et avait choisie la roue. Clin d’œil aussi à la Roue de bicyclette, premier ready-made de Marcel Duchamp, pour qui voir la roue tourner était très apaisant et ouverture sur autre chose que la vie quotidienne : “J’ai probablement accepté avec joie le mouvement de la roue comme antidote au mouvement habituel de l’individu autour de l’objet contemplé“. (1)

Ses trois toiles plus anciennes, datées de l’année 2000, et qu’accompagnent de petites esquisses, traduisent ces petites habitudes des humains : “La première fois que nous passons à un endroit précis, nous y consacrons beaucoup d’attention car c’est la phase de découverte. Si ce moment était une couleur, ce serait un ocre très clair proche du blanc : la couleur de la première peinture de ce tryptique. Puis, plus nous passons à cet endroit, moins nous lui accordons d’importance. La deuxième toile raconte cette histoire : l’encre noire des mots trace un chemin de plus en plus sombre au milieu de la toile, ne laissant que de rares éclaircies sur les côtés. La troisième toile est presque entièrement recouverte de ce noir avec toutefois en son milieu, une trace de cet ocre presque blanc, laiteux et chaleureux qui nous signifie la possibilité d’un retour à une réalité empirique, certes, mais en toute objectivité.“

Martine Ziegler Challoit, diptyque, acrylique sur toile, collages, 20×20 / 40×40 cm (2020).

L’ambivalence entre nos aspirations et le sens des réalités fut parfois rude pour nous tous à l’annonce de la mise en place du premier confinement dès le 13 mars 2020, pour une durée indéterminée. La crise sanitaire du covid 19 qui s’incrusta pour de longs mois dans la vie de chacun marquera sans doute de son empreinte l’expression artistique, en particulier des arts plastiques.
L’artiste, qui sonde les profondeurs de la connaissance de soi, les révèle au jour pour les apprivoiser, ou encore les exacerber. Question de nature ou de force de résilience. À chacun sa méthode, à chacun sa thérapie…. La création artistique trouva sans doute chez Martine Ziegler Challoit une vertu propice à exprimer un cri libérateur, à repousser plus loin ses propres murs. La soupape lâche et la couleur éclate sur la toile, gicle, violente et propulsée par des gestes rapides et convulsifs. Quitte à recourir, précise-t-elle au procédé quasi chamanique ou magique de réalisation de gris-gris de protection avec des chiffons d’atelier et du bois flotté…

Son univers plastique s’ancre à ce qui se dit et se crie dans la rue, très sensible à l’expression spontanée des graffitis sur les murs. Sur la toile de plus en plus apaisée, ils se bousculent, mêlés aux graphes et autres symboles tels des signaux mémoriels d’un environnement urbain ou d’une enfance vécue dans la campagne avec pré et garennes où sautaient les lièvres, croix du calvaire de son village natal, corne à eau, fil à plomb et pierre à affuter la faux du grand-père, passoire et faisselle où s’égouttait lentement le lait caillé. Sans oublier , omniprésent le cercle et la roue symbolique d’un éternel retour.

(1) Extrait de Roue de bicyclette, épitexte, texte et intertextes, André Gervais, Les Cahiers du Musée national d’art moderne

Martine Ziegler Challoit, quatuor, acrylique sur toile, 30×30 cm (2020).

Galerie : Martine Ziegler Challoit, sélection de 9 acryliques sur toile, 30×30 cm (2020).
Cliquer sur l’image

Peintures bavardes de Martine Ziegler Challoit sur le grand mur des Focus
Artothèque-galerie 379, 379 avenue  de la libération, Nancy. Visible pendant le week-end artothèque des 19 et 20 décembre, les lundis et tous les jours sur rendez-vous jusqu’au 30 décembre 2020. Ouverture dans le respect strict des règles sanitaires en vigueur.
Tel : 06 87 60 82 94 / 06 04 45 99 35.
379 est membre de LoRA et de la FRAAP.

Coordonnées de l’artiste : martine.ziegler.challoit@gmail.com

Vestiges et parures

“ Les images qui constituent notre univers sont des symboles, des signes, des messages et des allégories. Ou peut-être ne sont-elles que des présences vides que nous remplissons de nos désirs, de notre expérience, de nos interrogations et de nos regrets. Les images, comme les mots, sont le matériau dont nous sommes faits. “
                                        Alberto Manguel, Le livre d’images – Actes Sud , p. 25.

Jean-Charles Taillandier, Wilhelmus DG / Excel Dns (Série Vestiges et parures)
Encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.
Cliquer sur l’image.

L’exposition “Fake news en dentelles“, présentée en novembre 2020 à la bmi d’Épinal, clôt mon introspection de l’image, que l’actualité démontre aisément manipulable aux tentatives d’illusion ou de mensonge. Cette expérience graphique fut menée en prenant comme matériau de base un recueil de gravures du dix-septième siècle de l’artiste flamand Peter de Jode, conservé à la bmi d’Épinal, gravures que j’ai réinterprétées de mon regard contemporain teinté de légèreté et de dérision. L’enjeu fut, avec mon langage de graveur, de l’ouvrir aux potentialités de l’informatique et de l’estampe numérique…
Donc, point final pour cette série d’images… et place au vide de la feuille blanche dans l’attente impatiente d’un rebond qui m’ouvre à une nouvelle expérience graphique du trait et de la forme. Ce rebond ne naît pas du néant, mais de l’acquis, et je savais confusément qu’un nouveau départ surgirait de l’expérience passée.

Ce qui me conduit à présenter la genèse de cette nouvelle série de dessins en cours à l’atelier, baptisée pour l’heure “Vestiges et parures“, inspirée en effet de la série précédente. Il faut revenir à quelques considérations techniques : dans “Fake news en dentelles, l’élaboration même de l’estampe numérique, de son ébauche jusqu’à sa finalisation, s’appuyait sur les larges potentialités des logiciels informatiques, donnant tout pouvoir à déconstruire l’image, la réduire en fragments, lui adjoindre au besoin des parcelles d’images étrangères à son propre contenu. Bref… détourner toute vérité supposée de l’image en chimère ou mensonge délibéré. Ainsi par exemple, Emella resplendissante dans ses atours de Princesse d’Orenge, immortalisée dans le portrait peint par Antoon Van Dyck, puis réinterprété sous la pointe du graveur Peter de Jode dans les années 1630, se trouve-t-elle aujourd’hui devant son miroir, toute surprise à l’essayage d’un bustier de fantaisie !…

G : Peter de Jode, gravure d’après peinture d’Antoon Van Dyck, 14,3×16 cm, (1638), collection bmi d’Epinal.
D : Jean-Charles Taillandier, Emella au bustier, estampe numérique de la série « Fake news en dentelles » (2020).

Au bout du compte, ce processus graphique et informatique de “Fake news en dentelles“, se solde par de multiples fichiers d’images numérisées qui sont résiduelles dans la mémoire de l’ordinateur. Autant de fragments d’images qui n’ont pas trouvé usage ou logique dans l’élaboration finale de la série, mais qui participent néanmoins d’un alphabet graphique très riche de potentialités : fragments d’armures, parures de tissus, bijoux, armes, dentelles, surfaces de textures variées… Leur variété de langage est immense, propre aux ressources graphiques de l’eau-forte et du burin des graveurs hollandais de ce temps. Ils sont fragments épars d’une centaine de portraits gravés de personnalités du siècle, issus des hautes classe de l’aristocratie, de la noblesse, de l’église ou de l’armée.

Jean-Charles Taillandier, Paulus Bernardus (Série Vestiges et parures)
encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.

Je me suis dit que cet ensemble de représentations visuelles, legs d’un regard étranger et lointain, avait valeur de trace. Je les avais mis de côté, comme fait le peintre avec ses esquisses, ou le graveur avec ses épreuves d’essai. Bien à tort, pourtant, car ils sont à ma portée, disponibles pour un nouveau projet. Ils m’apparaissent alors comme un don du hasard. Henri Focillon n’est jamais loin dans cette philosophie du dessin quand il écrit qu’ “à mesure que l’accident définit sa forme dans les hasards de la matière, à mesure que la main exploite ce désastre, l’esprit s’éveille à son tour“(Éloge de la main, Quadrige/PUF (1934).
J’ai à la disposition de mon imaginaire une abondance de motifs, certes disparates, qui peu à peu vont trouver une cohérence d’ensemble sur le support blanc du papier, arbitrairement travaillé verticalement de format 50 x 70 cm. J’assume l’idée de donner à l’invention artistique de ces motifs une identité aux références imprécises, tout en travaillant méticulement certaines textures ou surfaces de matériaux (métaux, bois, bijoux). Ce n’est pas paradoxal, je crois, dans une proposition de proposer au regard des objets purement imaginaires, avec des accents de réalisme de la forme. Cela participe pour tout regardeur, à commencer par moi-même qui le dessine, à l’étonnement de maîtriser l’identité du motif, alors que , plus tard, ce même objet s’échappe vers son étrangeté.
Conforme à ma thématique principale qui est la mémoire de l’image et les mystères de sa représentation, le motif ne s’inscrit dans aucune temporalité. Le simple fait tangible et pour moi essentiel est qu’il se révèle. Il affleure sur le papier d’une même innocence et avec la même renaissance au monde qu’affleure le vase antique dégagé de sa gangue de terre sous le pinceau de l’archéologue. J’y devine vêtements de sacre, objets rituels et parures, qui ne sont peut être, allons savoir, que manifestations personnelles et inconscientes d’un retour dans la psyché des origines.

Ironiquement, je prolonge cette part d’étrangeté à mon propre travail en titrant chacun de mes dessins d’un fragment de mots latins accompagnant chaque gravure de Peter de Jode dont ils s’inspirent (je ne suis pas latiniste).

Galerie : Jean-Charles Taillandier, 16 dessins de la série “Vestiges et parures“
encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.