Fake news en dentelles

"Fake news en dentelles" (4) Léopold au miroir - (32) Maria Ferdinand à l'écharpe - D'après gravures de Peter de Joode, 13 x 17,5 cm, année 2020
Jean-Charles Taillandier, (4) Léopold au miroir / (32) Maria à l’écharpe (13 x 17,5 cm sur Arches), année 2020.

« Fake news en dentelles » , une suite d’estampes numériques inspirées d’un recueil de gravures hollandaises du dix-septième siècle conservé à la bmi d’Epinal-Golbey. Exposition à la bmi du 7 au 24 mai 2020 (*)

Un peintre-graveur d’aujourd’hui ne peut qu’être admiratif devant le grand œuvre gravé des maîtres d’hier, subjugué par la maîtrise technique et stylistique, l’art du dessin et l’élégance du trait, qui portent à leur apogée le langage de l’eau-forte et du burin. Pour le graveur d’aujourd’hui comme hier, c’est le même défi d’affronter la dureté froide du cuivre, avec des moyens techniques pratiquement semblables, pour ne pas dire rudimentaires, : pointes sèches, pierres à huile, rouleaux, encre et vernis… Fraternité de la main et de l’outil, dirait le philosophe Gaston Bachelard.

Toute image ancienne offre souvent un excitant complémentaire, au-delà même de sa beauté intrinsèque, car sa part d’inconnu à notre entendement interroge. Quelle motivation de commande, quel univers mental a donné corps à cette image ? À l’autre bout du temps, cette énigme participe aussi à sa beauté, beauté qui n’a pourtant que faire du pourquoi/comment. C’est ce que m’a appris la fréquentation des musées. Tel portrait gravé de personnage illustre se révèle à nous au hasard d’une cimaise, et c’est la porte entrouverte sur un autre monde : le remarquable, le beau, l’imposant ne sont plus dans le portraituré, car, admiré ou craint de son vivant, le personnage a perdu sa superbe et de son prestige, et nous en ignorons désormais jusqu’à son nom. Il n’est plus qu’effigie dans son accoutrement de cérémonie de fine dentelle ou rutilante armure, avec épitaphe gravée à ses pieds dans le marbre, entre deux colonnes, ajoutant à la prestance rigide de la pose la grandiloquence de la lettre.
L’inspiration de la présente série « Fake news en dentelles » est un ensemble de 120 planches gravées, rassemblées en un recueil unique par un collectionneur anonyme. Il est conservé dans le département des Vosges par le fonds précieux de la bibliothèque multimédia intercommunale d’Epinal-Golbey (bmi). Ce volume appartenait vraisemblablement au patrimoine de la Principauté de Salm rattachée à la France en 1793, ou intégrait les rayonnages de l’abbaye de Senones, dont les biens furent dispersés à la Révolution française… La grande majorité de ces gravures est de la main de deux graveurs hollandais : Peter (Petrus) de Jode l’Ancien (1570-1634) et son fils Peter de Jode le Jeune (1606-1674). Quelques unes aussi sont de main anonyme ou signées de Crispin de Passe et de son fils Simon, contemporains des de Jode, partageant, qui sait, le même atelier. Dans la tradition de leur temps, elles servaient à diffuser les œuvres de peintres célèbres, tels Rubens, et surtout Van Dyck.  Ce que confirme l’histoire de l’art qui précise que Peter de Jode et son fils faisaient partie des artistes engagés par le peintre Van Dyck pour mener à bien sa propre collection gravée iconographique.

Pourquoi « Fake news en dentelles » ?

Voici donc pour le destin de ces images et le mystère dont elles se parent à mes yeux. Trois siècles et demi plus tard, mon regard se heurte au mur de leur anachronisme. Chaque portrait est l’image figée d’un buste dépouillé de toute enveloppe nimbée de respectabilité, auréolé d’un décorum symbolique et de cartouches incompréhensibles à qui n’est pas historien et latiniste. Le temps s’est arrêté dans l’espace clos de chaque planche, espace rigoriste respectueux de toutes les convenances d’une époque austère. Et pourtant ne peut-on pas déceler parfois quelque malice du graveur, comme une tentation de liberté de ton à laisser fuiter hors champ la respectabilité du modèle. Mettre à nu sous le beau linge ou le fer, l’innocence, l’orgueil, la fatuité ou la brutalité. Bref, rendre le modèle humain et intemporel…

En nos temps abreuvés de fake news et de manipulations d’images, où il ne suffit plus de voir pour croire, il m’a paru tentant de m’emparer de ces lointains personnages et de les lancer dans un nouveau tour de piste du mensonge et de l’illusion. Oh rien de méchant, même pas une usurpation d’identité, juste quelques retouches pour nous les mettre en connivence avec notre siècle et nous les rendre plus familiers. Et même s’ils traînent encore avec eux quelques oripeaux de fortune. Ce n’est pas là un exercice de style à prendre trop au sérieux. Un soupçon de légèreté et aussi de dérision sont acceptés… La boîte à outil de ce maquillage d’image est sommaire et le réel prend souvent le large. Mais cette démarche plastique assumée l’est toujours dans le respect du langage gravé intemporel et de la dimension originale de chaque planche sélectionnée, revue et corrigée.

La galerie ci-dessous présente une sélection de la série inédite « Fake news en dentelles » qui comprend 57 estampes numériques (cliquer sur l’image).

« Fake news en dentelles », estampes numériques de Jean-Charles Taillandier
du 7 au 24 mai 2020

Bibliothèque médiathèque intercommunale (bmi)
48, rue Saint Michel – 88025 Epinal cédex
tél : 03 29 39 98 20

www.bmi.agglo-epinal.fr

Odile KOLB, ich bin megalith


Une exposition magnifique sur les cimaises du château de Courcelles de Montigny-lès-Metz rend hommage jusqu’au 29 mars 2020 à Odile KOLB, peintre messine disparue en 2016. Saluons ici la volonté de ses enfants Mathieu et Barbara, et toute l’équipe culturelle de ce lieu d’accueil réunie autour de Mme Monique Sary, de pérenniser sa mémoire d’artiste. Le choix ici retenu de ses œuvres (auxquelles se joignent quelques prêts de collectionneurs privés) impose une fois encore la force singulière de ses peintures et dessins sur papier dans leur intransigeance, leur puissance et leur pureté.
Fidèle à une grande économie chromatique, elle affrontait la toile dans un langage fiévreux de stries, de superpositions et d’aplats d’où émergera l’équilibre des masses. Ainsi l’épaisseur des pigments et l’agencement des formes lentement prenaient corps en un désir d’y déverser la violence d’un cri face à la brutalité et l’injustice du monde.

Je connais le travail d’Odile KOLB depuis des années. Elle poursuivait sur une ligne de crête étroite sa voie exigeante qui fait vibrer les plus infimes résonances d’une palette restreinte ou dominent le noir, le gris et le rouge. Sa démarche si singulière offre au regard une peinture dépouillée à l’extrême dont la quintessence tentera d’exprimer en quoi l’Art peut sauver l’homme de sa sauvagerie naturelle : « Comment pourrais-je faire de la peinture réaliste actuellement, ce serait pire qu’une toile noire ! », clamait-t-elle.
C’est une peinture de révolte qui s’expose dans sa nudité pure au regard du spectateur.
Depuis plus de trente années, Odile Kolb, à l’œuvre sans relâche dans son étroit appartement-atelier de Metz, s’immergeait dans sa peinture, rageant contre le désordre (désastre) du monde. Elle en fouillait les entrailles avec son pinceau-scalpel, prenant le spectateur à témoin. C’est une œuvre de haute exigence, et aussi une œuvre de partage et de contemplation, qui sollicite notre temps et notre attention. Osons à ce propos cette citation de Rothko : « A travers le temps, de point en point, l’œuvre d’un peintre progressera vers la clarté, vers l’élimination de tous les obstacles entre le peintre et l’idée, et entre l’idée et l’observateur »

« Ich bin ein megalith« , proclamait-elle…


Suite Fukushima, pigments et sable sur toile. La série entière comprend 10 toiles, chacune 50 x 100 cm .

Pourtant, ne nous y trompons pas : la puissance visuelle de cette peinture n’est pas tant dans sa force brute, mais dans la subtilité tactile des surfaces. Quand Odile évoquait son travail d’atelier et sa confrontation intime au matériau, elle privilégiait très vite l’importance de son rapport presque charnel avec la matière, fût-il l’acrylique, l’encre, la pierre noire ou le sable. Elle en parlait d’ailleurs volontiers en caressant sa toile du bout du doigt. Une sensibilité la traversait, bien au-delà de l’apparent nihilisme que pouvait traduire le titre  « le chien, la mouche et moi » qu’elle avait souhaité donner  à son exposition de novembre 2012 à la chapelle des Trinitaires de Metz…
L’actualité du moment avait alors donner corps à un ensemble des dix panneaux « Série Fukushima » peints dans l’immédiateté des semaines qui avait suivi ce drame nucléaire au Japon. Nous les retrouvons dans l’actuelle exposition, clamant toujours dans une proximité des blancs, des gris et des ocres, la protestation d’une démesure humaine où se mêlent les aciers, les sables contaminés et une mortelle lumière, loin de toute présence humaine.

Est-ce le même message que portent ces grands formats, d’où sourd une lumineuse présence parmi d’informes étendues grises ? Si l’homme ne peut plus croire en l’homme, il peut croire encore en la peinture avec Odile KOLB.



Ci-dessus 1-2-3 – Sans titre, pigments acryliques et collage sable sur toile, 89 x 116 cm



g: Sans titre, pigments acryliques et collage sable sur toile, 76 x 100 cm
d : Sans titre, acrylique sur toile, 180 x 155 cm


Exposition « Ich bin megalith » – Odile KOLB
Château de Courcelles, 73 rue de Pont-à-Mousson, 57950 Montigny-lès-Metz
Tel : 03 87 55 74 16 –  http://europa-courcelles.montigny-les-metz.fr
du 01 février au 29 mars 2020 – Vendredi/samedi/dimanche,  de 14 à 18 h.
Catalogue disponible, avec texte de Raymond Oillet
Photo affiche Florian Martin.

les bas rouges, dessins #2

Jean-Charles Taillandier, dessins préparatoires à la suite gravée Les bas rouges
de haut en bas 18-3-4-12-17-19-20-22-23-24-25
compositions d’après gravure sur vinyl avec calques, collages, pastel / chacune 50 x 50 cm.


L’exposition en septembre dernier sur les cimaises de la galerie du Bailli d’Épinal (*) présentait les quatorze gravures sur vinyl grand format composant la suite Les bas rouges dont j’évoquais la conception dans le précédent article Les bas rouges, gravures et dessins. J’y soulignais la lente élaboration d’une gravure en relief sur vinyl dont le tirage sur papier de l’épreuve définitive n’est en fait que la phase finale. Son antériorité est la partie cachée de l’iceberg et la plus longue.
Avant même un premier tirage d’essai et tout le long du processus, la recherche du motif se nourrit d’essais graphiques, de tâtonnements et aussi de renoncements par la pratique du dessin et du collage sur plusieurs supports déroulant le fil de la pensée : ébauches sur calques, superpositions, déchirures. C’est la grande vertu de la matière d’être aussi malléable que l’idée, un fragment de composition passe d’une image à l’autre, telle ébauche de composition inaboutie est gardée en réserve pour une autre idée à venir. Bref, un matériau brut que l’on pourrait appeler dessins préparatoires, dont quelques exemples sont présentés dans cette page.

(*) Galerie du bailli, Fête des images d’ Épinal, du 20 au 25 septembre 2019.

Berlin Alexanderplatz, dessins

le Goethe-Institut Nancy me proposa dans le passé de traduire en images un ouvrage de littérature allemande de mon choix, dans le cadre d’un projet d’exposition (*). J’avais porté mon dévolu sur Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin, immense roman dont la puissance littéraire et le récit m’accompagnèrent longtemps. Il déroule l’épopée tragique de Franz Biberkopf dans les bas-fonds berlinois des années 1925-1930, parmi ses bars louches, ses rues et quartiers sombres, où règnent vices et de violences. Le pauvre bougre Biberkopf, criminel qui a purgé sa peine veut redonner sens à sa vie et rester honnête, mais n’y parviendra pas. Il croise sur sa route toute une galerie d’hommes et femmes, ballottés comme lui par un destin de misère, affrontant la réalité sordide de la grande ville, avec pourtant des îlots de tendresse et de mystère.
On sort de cette lecture abasourdi de tant d’images et de scènes réduites « à l’os » livrant le constat d’une humanité nue, sans pathos.
Que ma propre subjectivité traduise en une série de dessins un tel univers à vif ne pouvait souffrir d’aucun pittoresque ni fioriture. Je disposais d’un matériau brut : j’ai l’habitude de garder les moindres épreuves d’essai de mes suites gravées antérieures. Ce sont de simples feuillets de papier qui témoignent des premières morsures à l’eau-forte, encore anarchiques, d’une l’estampe en devenir. Sortis de leur contexte créatif, des années plus tard, ils font office de palimpseste. Sous un regard vierge et neuf, ils sont des ferments d’images nouvelles, aptes à recueillir la décantation lente d’une lecture.

Jean-Charles Taillandier, dessins pour Berlin Alexanderplatz
encre, mine de plomb sur états gravés, chacun 32 x 40 cm.


Je présente ici ces images issues de ma lecture de Berlin Alexanderplatz, dessinées à l’encre ou à la mine de plomb sur ces états gravés anciens, parfois rehaussés de couleur. Et puis, j’avais délaissé ces dessins remisés dans un carton, accaparé par d’autres projets graphiques, et plongé dans de nouvelles lectures. J’ai eu peu d’opportunités ou, à vrai dire de motivation profonde, à « illustrer » une œuvre littéraire. J’ai tenté l’expérience avec La Divine Comédie de Dante, sous forme d’une suite de gravures à l’eau-forte sur cuivre. Je trouve que c’est un exercice difficile tant il est malaisé de trouver la bonne distance entre son exigence de liberté graphique et un univers romanesque ou poétique par nature très prégnant.
Évoquant plus haut ce grand roman d’Alfred Döblin, je ne peux m’empêcher d’associer à ma réflexion une autre œuvre magistrale, le Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline, qui me fut un autre choc de lecture, avec son style unique et son atmosphère autant poisseuse que désespérée, quasiment nihiliste. L’épopée de son héros Bardamu, revenu de tout après la grande boucherie de la guerre de 14-18 est en errance perpétuelle dans le monde, échoué dans les quartiers misérables de la grande ville. Les ambiances des faubourgs où se débattent Biberkopf ou Bardamu se ressemblent, qu’ils soient les quartiers de Berlin ou la Place Clichy parisienne, avec ses commerces, ses taxis, ses gosses des rues, ses passants qui déambulent, ses bas-fonds, ses cris et ses odeurs….
A tel point, je pense, que j’aurais pu aboutir aux mêmes dessins, penché sur Voyage au bout de la nuit.

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination » Louis Ferdinand Céline

(*) Sequenz 9 / Literatur und film  – Editions du Goethe Institut Nancy  (1996)