Mille manants

Jean-Charles Taillandier, suite « Mille manants », panneau mural 1et 2
xylographies sur papier marouflés sur toile de lin, format 150 x 400 cm. CLIQUER SUR L’IMAGE.

Vous allez penser que je passe du coq à l’âne à propos de ce nouvel article intitulé “ Mille manants “, à la suite de “ Vestiges et parures “ qui abordait par le dessin le raffinement des textures et bijoux… Nous voici maintenant immergés dans le langage rugueux de la xylographie, travaillée à la gouge sur une simple planche de bois brut. En fait, cette planche gravée était rangée dans un coin de l’atelier depuis plus de dix ans. La genèse de ce travail graphique, certes ancien, m’est revenue à l’esprit, et son questionnement m’est toujours actuel, dans la mesure où il concerne l’expérience du support et l’énigme de l’image.

Dans le cas de cette suite sur bois “ Mille manants “, le support est unique, puisqu’il n’utilise qu’une seule planche gravée de format vertical 40 x 100 cm, mais reproduite soixante-sept fois à l’identique sur papier contrecollé sur toile de lin.
Au final donc, c’est un tirage unique réparti sur sept panneaux muraux, chacun de format 150 x 200 cm. La figure est inspirée d’une représentation populaire issue toute droite de l’imagerie du quinzième siècle propre à Martin Schongauer ou Albrecht Dürer. Le propos était d’exploiter toutes les ressources plastiques de ce motif unique, en montrant le tirage papier envers comme endroit, dans une mise en scène de foule compacte : image multiple d’un être unique et cloné qui interroge le spectateur tout en questionnant sa propre présence au monde. J’aurais pu choisir un personnage tout aussi banal de notre temps contemporain, mais je trouvais que l’aspect fruste du manant était bien en adéquation avec le support et le trait grossier du langage gravé.

J’accompagne ci-joint la reproduction des sept panneaux d’un fragment de la planche originale maculée de tous ses tirages et comme saturée d’encre noire. Une fois les sept panneaux achevés, elle n’a plus servi et dormait sous sa couche d’encre durcie.

Jean-Charles Taillandier, Suite « Mille manants », planche unique gravée sur bois, format 40 x 100 cm (détail)
Ci-dessous : Suite « Mille manants », chacun des panneaux muraux, de 1 à 7, format identique 150 x 200 cm.

Vue d’atelier, les rouleaux (photo Jean-Marie Dandoy).

Vestiges et parures

“ Les images qui constituent notre univers sont des symboles, des signes, des messages et des allégories. Ou peut-être ne sont-elles que des présences vides que nous remplissons de nos désirs, de notre expérience, de nos interrogations et de nos regrets. Les images, comme les mots, sont le matériau dont nous sommes faits. “
                                        Alberto Manguel, Le livre d’images – Actes Sud , p. 25.

Jean-Charles Taillandier, Wilhelmus DG / Excel Dns (Série Vestiges et parures)
Encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.
Cliquer sur l’image.

L’exposition “Fake news en dentelles“, présentée en novembre 2020 à la bmi d’Épinal, clôt mon introspection de l’image, que l’actualité démontre aisément manipulable aux tentatives d’illusion ou de mensonge. Cette expérience graphique fut menée en prenant comme matériau de base un recueil de gravures du dix-septième siècle de l’artiste flamand Peter de Jode, conservé à la bmi d’Épinal, gravures que j’ai réinterprétées de mon regard contemporain teinté de légèreté et de dérision. L’enjeu fut, avec mon langage de graveur, de l’ouvrir aux potentialités de l’informatique et de l’estampe numérique…
Donc, point final pour cette série d’images… et place au vide de la feuille blanche dans l’attente impatiente d’un rebond qui m’ouvre à une nouvelle expérience graphique du trait et de la forme. Ce rebond ne naît pas du néant, mais de l’acquis, et je savais confusément qu’un nouveau départ surgirait de l’expérience passée.

Ce qui me conduit à présenter la genèse de cette nouvelle série de dessins en cours à l’atelier, baptisée pour l’heure “Vestiges et parures“, inspirée en effet de la série précédente. Il faut revenir à quelques considérations techniques : dans “Fake news en dentelles, l’élaboration même de l’estampe numérique, de son ébauche jusqu’à sa finalisation, s’appuyait sur les larges potentialités des logiciels informatiques, donnant tout pouvoir à déconstruire l’image, la réduire en fragments, lui adjoindre au besoin des parcelles d’images étrangères à son propre contenu. Bref… détourner toute vérité supposée de l’image en chimère ou mensonge délibéré. Ainsi par exemple, Emella resplendissante dans ses atours de Princesse d’Orenge, immortalisée dans le portrait peint par Antoon Van Dyck, puis réinterprété sous la pointe du graveur Peter de Jode dans les années 1630, se trouve-t-elle aujourd’hui devant son miroir, toute surprise à l’essayage d’un bustier de fantaisie !…

G : Peter de Jode, gravure d’après peinture d’Antoon Van Dyck, 14,3×16 cm, (1638), collection bmi d’Epinal.
D : Jean-Charles Taillandier, Emella au bustier, estampe numérique de la série « Fake news en dentelles » (2020).

Au bout du compte, ce processus graphique et informatique de “Fake news en dentelles“, se solde par de multiples fichiers d’images numérisées qui sont résiduelles dans la mémoire de l’ordinateur. Autant de fragments d’images qui n’ont pas trouvé usage ou logique dans l’élaboration finale de la série, mais qui participent néanmoins d’un alphabet graphique très riche de potentialités : fragments d’armures, parures de tissus, bijoux, armes, dentelles, surfaces de textures variées… Leur variété de langage est immense, propre aux ressources graphiques de l’eau-forte et du burin des graveurs hollandais de ce temps. Ils sont fragments épars d’une centaine de portraits gravés de personnalités du siècle, issus des hautes classe de l’aristocratie, de la noblesse, de l’église ou de l’armée.

Jean-Charles Taillandier, Paulus Bernardus (Série Vestiges et parures)
encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.

Je me suis dit que cet ensemble de représentations visuelles, legs d’un regard étranger et lointain, avait valeur de trace. Je les avais mis de côté, comme fait le peintre avec ses esquisses, ou le graveur avec ses épreuves d’essai. Bien à tort, pourtant, car ils sont à ma portée, disponibles pour un nouveau projet. Ils m’apparaissent alors comme un don du hasard. Henri Focillon n’est jamais loin dans cette philosophie du dessin quand il écrit qu’ “à mesure que l’accident définit sa forme dans les hasards de la matière, à mesure que la main exploite ce désastre, l’esprit s’éveille à son tour“(Éloge de la main, Quadrige/PUF (1934).
J’ai à la disposition de mon imaginaire une abondance de motifs, certes disparates, qui peu à peu vont trouver une cohérence d’ensemble sur le support blanc du papier, arbitrairement travaillé verticalement de format 50 x 70 cm. J’assume l’idée de donner à l’invention artistique de ces motifs une identité aux références imprécises, tout en travaillant méticulement certaines textures ou surfaces de matériaux (métaux, bois, bijoux). Ce n’est pas paradoxal, je crois, dans une proposition de proposer au regard des objets purement imaginaires, avec des accents de réalisme de la forme. Cela participe pour tout regardeur, à commencer par moi-même qui le dessine, à l’étonnement de maîtriser l’identité du motif, alors que , plus tard, ce même objet s’échappe vers son étrangeté.
Conforme à ma thématique principale qui est la mémoire de l’image et les mystères de sa représentation, le motif ne s’inscrit dans aucune temporalité. Le simple fait tangible et pour moi essentiel est qu’il se révèle. Il affleure sur le papier d’une même innocence et avec la même renaissance au monde qu’affleure le vase antique dégagé de sa gangue de terre sous le pinceau de l’archéologue. J’y devine vêtements de sacre, objets rituels et parures, qui ne sont peut être, allons savoir, que manifestations personnelles et inconscientes d’un retour dans la psyché des origines.

Ironiquement, je prolonge cette part d’étrangeté à mon propre travail en titrant chacun de mes dessins d’un fragment de mots latins accompagnant chaque gravure de Peter de Jode dont ils s’inspirent (je ne suis pas latiniste).

Galerie : Jean-Charles Taillandier, 16 dessins de la série “Vestiges et parures“
encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.

Fake news en dentelles

Jean-Charles Taillandier, (4) Léopold au miroir / (32) Maria à l’écharpe (13 x 17,5 cm sur Arches), année 2020.

« Fake news en dentelles » , une suite d’estampes numériques inspirées d’un recueil de gravures hollandaises du dix-septième siècle conservé à la bmi d’Epinal-Golbey.

En raison du Covid 21, cette exposition « Fake news en dentelles » à la bmi, initialement programmée en mai 2020 est reportée du 13 octobre au 22 novembre 2020.

Un peintre-graveur d’aujourd’hui ne peut qu’être admiratif devant le grand œuvre gravé des maîtres d’hier, subjugué par la maîtrise technique et stylistique, l’art du dessin et l’élégance du trait, qui portent à leur apogée le langage de l’eau-forte et du burin. Pour le graveur d’aujourd’hui comme hier, c’est le même défi d’affronter la dureté froide du cuivre, avec des moyens techniques pratiquement semblables, pour ne pas dire rudimentaires, : pointes sèches, pierres à huile, rouleaux, encre et vernis… Fraternité de la main et de l’outil, dirait le philosophe Gaston Bachelard.

Toute image ancienne offre souvent un excitant complémentaire, au-delà même de sa beauté intrinsèque, car sa part d’inconnu à notre entendement interroge. Quelle motivation de commande, quel univers mental a donné corps à cette image ? À l’autre bout du temps, cette énigme participe aussi à sa beauté, beauté qui n’a pourtant que faire du pourquoi/comment. C’est ce que m’a appris la fréquentation des musées. Tel portrait gravé de personnage illustre se révèle à nous au hasard d’une cimaise, et c’est la porte entrouverte sur un autre monde : le remarquable, le beau, l’imposant ne sont plus dans le portraituré, car, admiré ou craint de son vivant, le personnage a perdu sa superbe et de son prestige, et nous en ignorons désormais jusqu’à son nom. Il n’est plus qu’effigie dans son accoutrement de cérémonie de fine dentelle ou rutilante armure, avec épitaphe gravée à ses pieds dans le marbre, entre deux colonnes, ajoutant à la prestance rigide de la pose la grandiloquence de la lettre.
L’inspiration de la présente série « Fake news en dentelles » est un ensemble de 120 planches gravées, rassemblées en un recueil unique par un collectionneur anonyme. Il est conservé dans le département des Vosges par le fonds précieux de la bibliothèque multimédia intercommunale d’Epinal-Golbey (bmi). Ce volume appartenait vraisemblablement au patrimoine de la Principauté de Salm rattachée à la France en 1793, ou intégrait les rayonnages de l’abbaye de Senones, dont les biens furent dispersés à la Révolution française… La grande majorité de ces gravures est de la main de deux graveurs hollandais : Peter (Petrus) de Jode l’Ancien (1570-1634) et son fils Peter de Jode le Jeune (1606-1674). Quelques unes aussi sont de main anonyme ou signées de Crispin de Passe et de son fils Simon, contemporains des de Jode, partageant, qui sait, le même atelier. Dans la tradition de leur temps, elles servaient à diffuser les œuvres de peintres célèbres, tels Rubens, et surtout Van Dyck.  Ce que confirme l’histoire de l’art qui précise que Peter de Jode et son fils faisaient partie des artistes engagés par le peintre Van Dyck pour mener à bien sa propre collection gravée iconographique.

Pourquoi « Fake news en dentelles » ?

Voici donc pour le destin de ces images et le mystère dont elles se parent à mes yeux. Trois siècles et demi plus tard, mon regard se heurte au mur de leur anachronisme. Chaque portrait est l’image figée d’un buste dépouillé de toute enveloppe nimbée de respectabilité, auréolé d’un décorum symbolique et de cartouches incompréhensibles à qui n’est pas historien et latiniste. Le temps s’est arrêté dans l’espace clos de chaque planche, espace rigoriste respectueux de toutes les convenances d’une époque austère. Et pourtant ne peut-on pas déceler parfois quelque malice du graveur, comme une tentation de liberté de ton à laisser fuiter hors champ la respectabilité du modèle. Mettre à nu sous le beau linge ou le fer, l’innocence, l’orgueil, la fatuité ou la brutalité. Bref, rendre le modèle humain et intemporel…

En nos temps abreuvés de fake news et de manipulations d’images, où il ne suffit plus de voir pour croire, il m’a paru tentant de m’emparer de ces lointains personnages et de les lancer dans un nouveau tour de piste du mensonge et de l’illusion. Oh rien de méchant, même pas une usurpation d’identité, juste quelques retouches pour nous les mettre en connivence avec notre siècle et nous les rendre plus familiers. Et même s’ils traînent encore avec eux quelques oripeaux de fortune. Ce n’est pas là un exercice de style à prendre trop au sérieux. Un soupçon de légèreté et aussi de dérision sont acceptés… La boîte à outil de ce maquillage d’image est sommaire et le réel prend souvent le large. Mais cette démarche plastique assumée l’est toujours dans le respect du langage gravé intemporel et de la dimension originale de chaque planche sélectionnée, revue et corrigée.

La galerie ci-dessous présente une sélection de la série inédite « Fake news en dentelles » qui comprend 57 estampes numériques (cliquer sur l’image).

« Fake news en dentelles », estampes numériques de Jean-Charles Taillandier
Exposition du 13 octobre au 25 novembre 2020.

Bibliothèque médiathèque intercommunale (bmi)
48, rue Saint Michel – 88025 Epinal cédex
tél : 03 29 39 98 20

www.bmi.agglo-epinal.fr

Le dessin au carré

Toutes images : Jean-Charles Taillandier, essais de compositions sur fragments de papier orientaux, Arche ou calques,
Formats divers (2020) – Photos Jean-Charles Taillandier / Jean-Marie Dandoy.

Je travaille actuellement au projet d’une édition limitée de 15 dessins, initié par la galerie 379 de Nancy. Ce projet s’appelle Les Carrés 379, et j’aurai l’occasion de revenir plus tard à ce thème.
Si je l’évoque maintenant, c’est parce qu’une condition d’adhésion à ce projet est de concevoir une suite de dessins (pour ce qui est de mon choix, mais ce pourrait être aussi bien peinture, photographie ou gravure) dans un périmètre imposé de 20 x 20 cm. J’ai rarement, dans ce  blog, évoqué le principe du cadre, et pourtant il est sous-jacent à toute réflexion quand j’aborde une nouvelle série gravée ou dessinée. Ce n’est pas tant une question de contrainte esthétique que je m’impose, mais plus fondamentalement un constat : le choix d’un périmètre sur le support du travail conditionne le regard et l’amplitude du geste, qu’il soit tracé de la plume sur le papier ou de la gouge dans le bois. Ce simple morceau de carton évidé en rectangle ou carré en son centre, destiné au champ d’exploration à venir, s’avère indispensable. À la manière d’un pochoir, il maîtrise, unifie la pensée et guide l’exploration de la main. Plaqué sur le travail en cours, il délimite le champ du regard et aide à la cohérence dans la juxtaposition de motifs pluriels, dont il oriente l’assemblage tel un puzzle en construction

À ce stade d’élaboration des futurs Carrés, je ne sais encore quelle teneur uniforme auront les dessins. Je conçois simplement pour règle que leur autonomie sera à trouver dans une cohérence de dessins inédits ou reliquats de séries antérieures (Les bas rouges, dessins #2 ou Apothéose en noir et or #2). D’où une variété des supports (papiers orientaux, Arche, calques) que je manipule au gré de leurs formes. Le carré du dessin final trouvera son unité dans la juxtaposition ou superposition de ces feuilles.
Les illustrations présentées donnent idée de ce travail en cours. Elles témoignent des essais multiples, des affinités possibles entre motifs, mais qui ne présagent pas forcément du choix final qui sera fait. Fidèles à ma démarche, ils s’inscrivent dans un souci d’organisation visuelle où s’entremêlent mythologie personnelle et figuration, avec une prédilection pour le support calque qui permet de jouer  avec la coloration résiduelle des fonds.

Profils d’ombre et silence

La variation graphique autour de la thématique du portrait est un aspect important de mon travail en atelier. Cet espace de liberté sur le papier est sans limite, que la source d’inspiration soit puisée dans la vaste histoire de l’art, ou purement imaginaire. À propos de portrait peint ou dessiné, le dilemme est connu entre l’exigence de la figuration qui fidéliserait les traits d’un modèle et l’œil du dessinateur qui filtrerait l’image de ce corps au gré de son désir pour se l’approprier.

Dans le cadre de la présente série, le but poursuivi n’est pas d’élaborer un portrait de personnage de chair et d’os, mais plutôt d’interroger l’image représentant un portrait. Chacun d’eux sera finalement l’aboutissement d’une figure fantasmatique initiale tracée du bout de la pointe ou du crayon. Ou bien ne sera pas si la figure se dissipe en cours de processus…

Un article précédent consacré à une suite de dessins que j’avais intitulée « visages nomades » avait déjà exploré cette question. « Nomades » parce que l’élaboration du portrait sur une plaque gravée peut emprunter des voies différentes par la succession d’épreuves d’essai successives. Elles constituent autant d’étapes avant l’aboutissement d’une gravure destinée au tirage final. L’ensemble de ces épreuves de travail constitue un matériau riche qui ouvre la voie à de nouvelles idées. « Nomades » aussi parce que ces tirages sur papier intermédiaires peuvent nourrir un dialogue fructueux entre gravure et dessin.

La présente suite baptisée « profils d’ombre et silence » explore une démarche similaire sur la base d’une même matrice gravée imprimée sur un papier suffisamment fin pour que son empreinte soit « exploitable » autant sur l’endroit que l’envers du support; au besoin contrecollée sur d’autres travaux graphiques.

Ces profils sont des cicatrices d’un temps rescapé sur un palimpseste de papier.

Ils ne reflètent l’identité de personne, ils sont muets, ils émergent sous forme d’une mémoire diffuse dans un anonymat devenu tel qu’un seul profil abouti peut être l’amalgame de plusieurs fragments déchirés de portraits différents. Chaque profil a été élaboré de manière autonome à partir d’un tirage de gravure à l’eau-forte sur zinc (de format 30 x 40 cm). L’opportunité de travailler l’image sur l’endroit ou l’envers de la feuille à créé des tête-à-tête inattendus, tandis que d’autres profils interrogent leur envers, comme en miroir.

ci-dessus et ci-dessous :
Jean-Charles Taillandier, interventions graphiques sur états gravés issues de la série « profils d’ombre et silence »
(matrice zinc de format 30 x 40 cm) – Chaque composition est donc à exemplaire unique.
CLIQUER SUR CHAQUE IMAGE POUR L’AGRANDIR

Visages de papier

Jean-Charles Taillandier, Visages de papier 7 et 11
encres sur papiers Japon marouflés, 40 x 50 cm.

Qu’il soit l’œuvre d’un génie ou d’un peintre demeuré inconnu, le visage anonyme m’émeut parce qu’à son mystère s’ajoute un questionnement : celui de cet instant créateur qui l’a vu naître et l’a préservé d’un oubli irréductible.N’écrit-on pas que le portrait aurait un aspect tragique parce qu’il porte la trace de ce qui n’est plus ? (*). La peinture, la photographie nous portent témoignage d’un regard figé puisqu’il n’existe plus à l’instant où on le découvre.

La grande affluence du public à l’exposition Vermeer au Louvre trouvait sans doute sa motivation principale dans la beauté de ces chefs-d’œuvre de la peinture rarement exposés, mais aussi parce qu’une brèche s’ouvrait dans l’espace-temps, offrant à nos yeux écarquillés le spectacle intimiste d’un bonheur domestique dans le volume feutré des intérieurs du lointain dix-septième siècle hollandais. Et par-delà les contingences du décor et de l’apparence vestimentaire, c’est l’évidence intime d’une proximité avec ces hommes et ces femmes qui s’exprime, parce qu’ils nous ressemblent. C’est la grande force et beauté de la peinture de Vermeer d’aborder au plus proche ce dénuement de l’être en composant ses scènes de genre, dans un silence ouaté à l’écart du pittoresque. Je cite Vermeer parce que sa peinture concentre en un geste pictural tout ce qui me touche : à l’encontre de toute grandiloquence, elle place l’anonymat de la figure humaine au centre du tableau. Sans le peintre, pas de temps suspendu dans le regard de cette femme anonyme, debout devant un virginal, ou de cette autre jeune fille à la perle qui nous interroge encore et toujours de ses yeux sombres.

Jean-Charles Taillandier, Visages de papier 8
encres sur papiers Japon marouflés, 50 x 50 cm.

J’avais fait l’expérience de cette étrange proximité quand en 2010, le musée du château de Lunéville m’avait permis d’aborder par le dessin cette thématique des portraits anonymes conservés dans ses réserves. Ils étaient issus pour la plupart du lointain dix-huitième siècle de la cour de Lorraine : petit enfant de lignée aristocratique, courtisan, simple dame de compagnie de duchesse, ou épouse de peintre inconnu élevée au rang de modèle… Ils renaissaient au temps suspendu d’une exhumation de leurs obscurs rayonnages. Heureux rescapés aussi d’un violent incendie qui, quelques mois plus tôt, avait ravagé une aile du château abritant ses collections. Mais à quoi renaissaient-ils vraiment, sinon à l’effort de mon imaginaire qui interrogeait leur présence au réel par delà les oripeaux de leur temps ?

De retour à l’atelier avec quelques clichés d’œuvres sélectionnées, mon pinceau, accroché au magnétisme de leur regard, s’était donné pour tâche de rendre texture à un visage que le temps et l’oubli avaient vidé de leur substrat. Quel visage ? Et celui de qui ? C’est mon imaginaire qui prenait le relais dans l’effort de retenir un tracé fugace d’une mémoire et de donner consistance, par ma propre subjectivité, à un nouveau visage, dans une géographie nouvelle de plis, de rides et de textures. Je m’aventurais à cette exploration de formes en autant d’esquisses ou dérives graphiques saisies à l’encre sur des feuilles de papier Japon très légères et translucides, qu’au besoin je superposais, telles des strates de mémoire. Je comprenais alors que je partais d’un lointain passé qui me faisait signe avant d’habiter la feuille de papier d’un présent inédit et multiple.

Si j’aborde à nouveau maintenant cette expérience plastique (déjà évoquée dans l’article Anonymes regards croisés), c’est parce que j’avais senti le besoin d’une approche renouvelée de ces dessins. J’aborde par séries gravures ou dessins, réutilisant au besoin des travaux anciens pour de nouvelles mises en perspective…
J’ai réexaminé ces dessins de l’exposition 2010 du château de Lunéville. Ils étaient conservés à l’atelier, et je les ai redécouverts, comment dire, avec un œil neuf. L’approbation de leur naissance n’était plus immédiate, ou tout du moins, n’était plus entière. Je fus tenté de remettre en question leur agencement sur un périmètre plus large du dessin, et de trouver une nouvelle corrélation entre toutes les strates de papier superposées qui composaient chaque dessin pour lui donner son unité.
Dans ce travail de stratification de l’image, le choix du papier est essentiel. Sa finesse et sa fragilité induisent une hypersensibilité à l’encre dans ses fibres, et permettent l’exploitation d’une lecture autant sur l’endroit que l’envers de la feuille. Chacun de ces dessins de 2010, constitué de deux, voire trois feuilles superposées, a été démantelé pour aboutir ainsi à étaler sur table autant de fragments de mémoire à agencer selon le nouvel imaginaire du moment. La surprise et l’accidentel sont inhérents à cette démarche plastique mais il est toujours question néanmoins de figure humaine, au sens où, comme en songe, tel visage apparaît subrepticement, ou bien dans une clairvoyance pleine et entière. Je compare, j’agence les fragments, je n’interprète pas. Je scrute les réverbérations de ton, les alliances formelles… Je suis absorbé par ce processus au cours duquel la composante de l’un des portraits initiaux peut ainsi enrichir la cohérence du dessin d’à côté. Je suis simplement animé de moi-même, maniant malgré moi ce masque, cette persona qui me façonne au moment où je dessine, sans présager ce que sera le dessin à renaître.
De cette façon a été composée cette suite de dessins regroupés sous le titre « Portraits de papier » présentés dans cet article.

(*) Persona, du portrait en peinture, Pierre Sorlin, Presses universitaires de Vincennes, année 2000, page 125.

Anonymes regards croisés

Oubliés de la grande « Histoire de l’art », les portraits anonymes sont légion dans les réserves des musées. Anonymats du modèle et anonymats de l’artiste emplissent le silence des rayonnages. Pourtant chaque œuvre est une énigme surgie du passé, et de ce que fut un jour expérience forte de mise à nu dans le silence feutré d’un atelier ne subsiste que trace d’une main, sur la toile ou le papier. Et souvent aussi le temps y va de son empreinte par déchirure, dégradation du support, effacement… 

 La première confrontation avec un portrait anonyme est pour moi toujours un choc puisque c’est la rencontre avec une absence. Chacun, je pense, a fait l’expérience de l’indifférence ou du mystérieux attrait que peut faire naître en nous la révélation d’un visage inconnu.  Ce sont alors moments d’égarement, de questionnement avant que l’œil ne saisisse, dans ce visage étranger, un point d’ancrage d’un dessin à naître sur ma feuille blanche.Oublieux de cet évènement fortuit qui figeait pour la postérité telle dame de compagnie de la cour ducale de Lorraine, tel magistrat du second Empire, mon plaisir au dessin est dans la captation de ce regard perdu et dans l’ouverture à un espace mental qui va donner corps à un nouveau visage. 

Trois peintures d’auteurs anonymes : Femme à l’oiseau / Dame de compagnie / Portrait d’homme.
Huiles sur toile, Musée du château de Lunéville (formats divers)
Jean-Charles Taillandier, Regards croisés 1
Encre et collage sur papiers Japon, 100 x 100 cm (2010).

Qu’est-ce donc que cette nouvelle figure ? Elle se déploie dans la trace fugace d’une mémoire. Elle flotte dans un espace et un temps incertain. Elle m’impose aussi dans sa fragilité la légèreté d’une technologie réduite au pinceau et à l’encre sur un papier japon très léger, dont le froissement participe de l’incertitude de la forme. La translucidité du papier m’autorise une superposition de plusieurs feuilles peintes, comme autant de strates à franchir avant d’accéder à la vérité d’un nouveau visage.  Si le portrait est un passionnant objet d’étude, c’est qu’il tente depuis toujours de percer le mystère de ce visage, miroir des sentiments. Questionnement nourri au XVIIIe siècle auquel Jean-Jacques Rousseau répondait par cette formule : 

 Hommes savants dans l’art de feindre
  Qui me prêtez des traits si doux,
Vous aurez beau vouloir me peindre,
Vous ne peindrez jamais que vous
.

J’ai été confronté à ce questionnement des œuvres anonymes lorsque je préparais l’exposition « Regards croisés » au château de Lunéville en 2010. J’y ai travaillé à partir d’une sélection très subjective de peintures et gravures « anonymes » conservées dans les collections muséales du château, riche d’œuvres du siècle des Lumières et du XIXe siècle.  Acte pur de dessin, ai-je dit, que je souhaitais renforcer par le fait même que ma source d’inspiration était garante de l’anonymat de la main ou du modèle d’origine. Dans l’impossibilité d’inscrire un portrait, quel qu’il soit, sur le néant d’une feuille blanche, il me fallait un point d’ancrage : le regard, centre de gravité de l’intime. Mais de quelle intimité s’agit-il, qui en réfère à un(e) inconnu(e)? Comme un défi d’inscrire un nouveau visage dans le périmètre du papier, c’est donner sens à une géographie singulière de surfaces saillantes, de traits, de rides, de plis d’habits. C’est s’en approprier le territoire ouvert et, en tâtonnant, l’habiter de sa propre subjectivité… 

L’exposition « Regards croisés, figures anonymes » eut lieu en juillet/août 2010
Dessins (encre et monotypes sur papiers marouflés) inspirés des collections du musée.
 Musée du château de Lunéville, Meurthe-et-Moselle.

Alchimique Atalanta

La Roseraie des Sages s’orne de mille fleurs,
Mais de puissants verrous ferment toujours sa porte.
Sa clé unique est, pour le monde, chose vile :
Si tu l’as, tu peux courir privé de jambes.
Tu affrontes en vain les pentes du Parnasse
Quand sur le sol uni tu te tiens à grande peine.


« Celui qui tente d’entrer sans clé dans la Roseraie des Philosophes est comparé à un homme qui veut marcher sans pieds ». Épigramme XXVII, Atalanta fugiens, Michael MAIER (1617).

Les lecteurs familiers de mes chroniques  savent que le mystère de toute image est au cœur de mes interrogations, et donne corps à tous les questionnements sur mes propres gravures et dessins. J’en suis le premier questionneur légitime et y trouve motivation à triturer le sens d’images léguées par le passé, autant qu’à tenter de fouiller mon propre inconscient. Toute tentative à comprendre en pleine connaissance de cause ces héritages artistiques préservés d’un passé révolu est souvent vaine ou impossible.
Toutefois, en faisant un pas de côté, notre regard peut être récompensé par une poétique de ces images qui affleure à leur surface, et qui nous ouvre alors à une totale universalité de temps et d’espace. Partant de ce constat, il eût été dommageable pour mon propre plaisir que l’imaginerie alchimique ne m’effleure pas à un moment ou à un autre ! Ce fut le cas au hasard d’une pérégrination dans une librairie spécialisée, quand j’eus sous les yeux l’Atalanta fugiens de Michael Maier, physicien alchimiste de l’empereur Rodolphe II de Habsbourg .

À défaut de comprendre quoi que ce soit à l’exégèse alchimique traitant des « secrets de la nature » et de la recherche de la matière royale, je découvris avec admiration les gravures à l’eau-forte de Matthias Merian qui accompagnaient chacun des cinquante épigrammes de ce mystérieux recueil emblématique publié en 1617.
La série Alchimique Atalanta allait librement s’en inspirer. Chacune des œuvres, à exemplaire unique, associe en superposition des collages d’extraits gravés, avec rehauts de peinture sur papiers japon (2004-2206).

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 2, gravure, peinture et collages sur papier japon, exemplaire unique, 100×75 cm, 2004.
Jean-Charles Taillandier, Atalanta 13 bis,
gravure, peinture et collages marouflés sur toile, exemplaire unique, 100×75 cm (extrait), 2006.

Odile Kolb, ich bin megalith


Une exposition magnifique sur les cimaises du château de Courcelles de Montigny-lès-Metz rend hommage jusqu’au 29 mars 2020 à Odile KOLB, peintre messine disparue en 2016. Saluons ici la volonté de ses enfants Mathieu et Barbara, et toute l’équipe culturelle de ce lieu d’accueil réunie autour de Mme Monique Sary, de pérenniser sa mémoire d’artiste. Le choix ici retenu de ses œuvres (auxquelles se joignent quelques prêts de collectionneurs privés) impose une fois encore la force singulière de ses peintures et dessins sur papier dans leur intransigeance, leur puissance et leur pureté.
Fidèle à une grande économie chromatique, elle affrontait la toile dans un langage fiévreux de stries, de superpositions et d’aplats d’où émergera l’équilibre des masses. Ainsi l’épaisseur des pigments et l’agencement des formes lentement prenaient corps en un désir d’y déverser la violence d’un cri face à la brutalité et l’injustice du monde.

Je connais le travail d’Odile KOLB depuis des années. Elle poursuivait sur une ligne de crête étroite sa voie exigeante qui fait vibrer les plus infimes résonances d’une palette restreinte ou dominent le noir, le gris et le rouge. Sa démarche si singulière offre au regard une peinture dépouillée à l’extrême dont la quintessence tentera d’exprimer en quoi l’Art peut sauver l’homme de sa sauvagerie naturelle : « Comment pourrais-je faire de la peinture réaliste actuellement, ce serait pire qu’une toile noire ! », clamait-t-elle.
C’est une peinture de révolte qui s’expose dans sa nudité pure au regard du spectateur.
Depuis plus de trente années, Odile Kolb, à l’œuvre sans relâche dans son étroit appartement-atelier de Metz, s’immergeait dans sa peinture, rageant contre le désordre (désastre) du monde. Elle en fouillait les entrailles avec son pinceau-scalpel, prenant le spectateur à témoin. C’est une œuvre de haute exigence, et aussi une œuvre de partage et de contemplation, qui sollicite notre temps et notre attention. Osons à ce propos cette citation de Rothko : « A travers le temps, de point en point, l’œuvre d’un peintre progressera vers la clarté, vers l’élimination de tous les obstacles entre le peintre et l’idée, et entre l’idée et l’observateur »

« Ich bin ein megalith« , proclamait-elle…


Suite Fukushima, pigments et sable sur toile. La série entière comprend 10 toiles, chacune 50 x 100 cm .

Pourtant, ne nous y trompons pas : la puissance visuelle de cette peinture n’est pas tant dans sa force brute, mais dans la subtilité tactile des surfaces. Quand Odile évoquait son travail d’atelier et sa confrontation intime au matériau, elle privilégiait très vite l’importance de son rapport presque charnel avec la matière, fût-il l’acrylique, l’encre, la pierre noire ou le sable. Elle en parlait d’ailleurs volontiers en caressant sa toile du bout du doigt. Une sensibilité la traversait, bien au-delà de l’apparent nihilisme que pouvait traduire le titre  « le chien, la mouche et moi » qu’elle avait souhaité donner  à son exposition de novembre 2012 à la chapelle des Trinitaires de Metz…
L’actualité du moment avait alors donner corps à un ensemble des dix panneaux « Série Fukushima » peints dans l’immédiateté des semaines qui avait suivi ce drame nucléaire au Japon. Nous les retrouvons dans l’actuelle exposition, clamant toujours dans une proximité des blancs, des gris et des ocres, la protestation d’une démesure humaine où se mêlent les aciers, les sables contaminés et une mortelle lumière, loin de toute présence humaine.

Est-ce le même message que portent ces grands formats, d’où sourd une lumineuse présence parmi d’informes étendues grises ? Si l’homme ne peut plus croire en l’homme, il peut croire encore en la peinture avec Odile KOLB.



Ci-dessus 1-2-3 – Sans titre, pigments acryliques et collage sable sur toile, 89 x 116 cm



g: Sans titre, pigments acryliques et collage sable sur toile, 76 x 100 cm
d : Sans titre, acrylique sur toile, 180 x 155 cm


Exposition « Ich bin megalith » – Odile KOLB
Château de Courcelles, 73 rue de Pont-à-Mousson, 57950 Montigny-lès-Metz
Tel : 03 87 55 74 16 –  http://europa-courcelles.montigny-les-metz.fr
du 01 février au 29 mars 2020 – Vendredi/samedi/dimanche,  de 14 à 18 h.
Catalogue disponible, avec texte de Raymond Oillet
Photo affiche Florian Martin.

les bas rouges, dessins #2

Jean-Charles Taillandier, dessins préparatoires à la suite gravée Les bas rouges
de haut en bas 18-3-4-12-17-19-20-22-23-24-25
compositions d’après gravure sur vinyl avec calques, collages, pastel / chacune 50 x 50 cm.


Information : Une sélection de ces dessins/gravures devait être présentée fin mai 2020 au palais abbatial de Saint-Mihiel (Meuse) dans le cadre du salon « Art en Ascension » organisé par le Lions Club Saint-Mihiel Ligier Richier. Conformément aux mesures gouvernementales liées au coronavirus, l’exposition est annulée et reportée en 2021.

L’exposition en septembre dernier sur les cimaises de la galerie du Bailli d’Épinal (*) présentait les quatorze gravures sur vinyl grand format composant la suite Les bas rouges dont j’évoquais la conception dans le précédent article Les bas rouges, gravures et dessins. J’y soulignais la lente élaboration d’une gravure en relief sur vinyl dont le tirage sur papier de l’épreuve définitive n’est en fait que la phase finale. Son antériorité est la partie cachée de l’iceberg et la plus longue.
Avant même un premier tirage d’essai et tout le long du processus, la recherche du motif se nourrit d’essais graphiques, de tâtonnements et aussi de renoncements par la pratique du dessin et du collage sur plusieurs supports déroulant le fil de la pensée : ébauches sur calques, superpositions, déchirures. C’est la grande vertu de la matière d’être aussi malléable que l’idée, un fragment de composition passe d’une image à l’autre, telle ébauche de composition inaboutie est gardée en réserve pour une autre idée à venir. Bref, un matériau brut que l’on pourrait appeler dessins préparatoires, dont quelques exemples sont présentés dans cette page.

(*) Galerie du bailli, Fête des images d’ Épinal, du 20 au 25 septembre 2019.