Exposition « Poméranie -Lorraine »

Dorota SplocharskaMonidla, broderie sur tissus, chacune 60×60 cm.

La période du 2 au 23 juillet 2022 marquera d’une pierre blanche la rencontre fructueuse d’artistes polonaises au pays de Stanislas, à Nancy. L’exposition « Poméranie – Lorraine » eut lieu aux Ateliers du Canal, qui est devenu un lieu à vocation de rencontres culturelles et d’expositions selon les vœux de leurs fondateurs Catherine et Joël Krauss. En partenariat avec l’association Nancy-France Pologne, le projet a été élaboré sous l’égide de Dorota Szymanska, membre de l’association des Ateliers du Canal et elle-même artiste d’origine polonaise vivant à Nancy. Riche d’animations et de rencontres, il permit d’accueillir un groupe de huit femmes artistes dont certaines sont membres du collectif Teytoria Stowarzyszone (« Territoires associés »). Autodidactes ou issues des Académies ou Universités d’art de Gdansk, Varsovie et Poznan, elles s’expriment dans des domaines de prédilection souvent multiples (dessin, peinture, photographie, installation, tissage, sculpture), chacune témoignant d’un univers singulier. Ce qui ne contrarie pas le fait de partager des motivations communes, voire intimes, au cœur de leur démarche artistique. Jusqu’à donner à l’exposition une unité de ton et d’émotion, largement partagée par le public nancéien qui découvrait ces artistes.

Un témoignage de reconnaissance, commun a plusieurs de ces artistes, s’adresse à Elzbieta Tegowska, qui fut leur professeur et dont l’exposition présente plusieurs œuvres. Citons Dorota Szymanska :  » Avant de faire les beaux-arts, j’ai pris des cours auprès d’Elzbieta Tegowska. Et plusieurs de ses élèves , qui ensuite ont poursuivi leur carrière, comme moi en France, en Angleterre, etc…, ou sur place en Pologne, se sont réunis en un groupe indépendant d’artistes, et c’est ce groupe « Territoires Associés » qui constitue le cœur de cette exposition… ». En qualité d’enseignante, elle a encouragé nombre d’élèves dans leur démarche personnelle d’artiste, et l’exposition lui rend hommage. L’art est pour elle un carrefour de dialogue entre les cultures, à travers le temps et l’espace. Plusieurs de ses œuvres exposées ici (peintures et dessins) témoignent d’un art spontané, très libre, aux carrefour des peuples et des classifications de l’histoire de l’art. Son langage se déploie autant dans le graphisme minutieux du trait à l’encre de Chine sur papier blanc, qu’en peinture épaisse et volubile mettant en valeur les contrastes de couleurs vives.

Les dessins à la mine de plomb de Magda Nowak partagent eux aussi cette dynamique de spontanéité et d’improvisation, à la poursuite, ou plutôt à la recherche effrénée d’un visage (celui de l’enfance ?) que le tournoiement du trait finira par cerner en effigie dans le vaste blanc de la feuille. C’est là un exercice de l’œil et de la main, dans un élan qui, au final, cernera les contours et le regard du personnage. Nous ne sommes pas loin de l’acte photographique dans cette suspension du temps, et aussi du dessin d’enfant dans son innocence du geste. Ses effigies de format modeste côtoient dans la seconde salle de l’exposition un quatrième dessin où l’exercice graphique est renouvelé avec une grande amplitude du geste. Dans tous les cas, c’est une grande économie de moyens qui s’allie au minimalisme du trait sur une simple feuille blanche.

Elzbieta Tegowska – huile sur toile, 30×25 cm, année 1994.
Magda NowakEffigie, dessin à la mine de plomb, 21×29 cm.
Ursula Borysiak – Installation
Marie Novakowski – Homme nu, acrylique sur papier, 15×20 cm.

Un thème récurrent dans l’exposition est celui de l’enfance, qu’il soit abordé sous l’angle de l’innocence, de l’irréel ou du rêve, ou bien dans la nostalgie d’un retour sur les années passées.

Dans le cas d’Ursula Borysiak, il se double d’un travail de mémoire et de retour sur ses racines. Artiste autodidacte d’origine polonaise née en France, elle invite, dans son intime cabinet de curiosités, de menus objets du quotidien à faire retour sur son enfance et ses racines familiales bouleversées par la guerre et l’exil de ses parents. De petites boîtes vernies emplies de gommes, noisettes, crayons mâchonnés portent témoignage de cet univers d’enfance que l’on devine encore à vif. C’est tout un cheminement mental qui parcourt à rebours les cartes topographiques présentées au mur, qui délimitent le périmètre de jeunes années dans un temps troublé où l’école a joué un rôle déterminant sur le chemin d’émancipation et d’évolution de l’artiste.
Marie Nowzakowski partage aussi, par l’expression artistique, cette nostalgie des origines. Née de père polonais, elle habite dans les Vosges. Elle s’exprime par l’encre et l’acrylique dans des œuvres pleines de couleurs. Elle pratique aussi l’affiche et l’illustration dans des thématiques baignées de culture populaire. Son style naïf, tourné vers l’allégorie, se superpose à des motifs singuliers chargés de symboles, qu’elle peint sur des œuvres sur papier, ou dans des cadres petit format pleins de poésie. Une façon bien à elle d’explorer l’intime et le monde de l’enfance… « C’est en me déplaçant en Pologne que j’ai enfin compris pourquoi !« .

Alors qu’ Ursula Borysiak trouve une empreinte affective à son passé dans les recoins d’une trousse d’écolière, Dorota Splocharska, elle, choisit comme support de prédilection les tissus usagés qui appartenaient à des membres de sa famille : broderies, nappes, bandages, draps de literie. Ils sont comme une seconde peau qui abolit le temps et tissent avec les disparus une perpétuelle présence. Présentée à l’exposition sous le titre Monidla, les trois portraits de ses proches brodées sur toile légère flottent dans l’air, et dans leur fragile matérialité ont la légèreté d’un souvenir. Une notice explique que l’artiste prolonge dans son geste une ancienne coutume polonaise qui retouchait les portraits photographiques anciens de couples mariés ou célibataires en soulignant leur lèvre de couleur rouge, et leurs yeux de couleur bleue. Le tissu devient acte de transmission de mémoire, et revêt une portée symbolique, qui transcende le passé, telle une image sacrée.

Outre l’art de la broderie qu’elle présente ici, aux côtés de trois tentures de grand format, Aska Borof s’exprime par l’installation, la vidéo et le chant. Elle est passionnée de musique folklorique et a créé un groupe de chant et de performance Tricorki (les trois sœurs). Paraphrasant les ressources plastiques de l’art sacré, elle brode elle-aussi sur le linge ancien. Son inspiration plonge aux racines profondes de la campagne polonaise, dans une approche quasi-ethnographique des superstitions. J’y vois un art fort de dénonciation de l’emprise religieuse ancestrale dont la femme a été le réceptacle principal. C’est un détournement subtil de l’art de la broderie pour interroger les normes sociales, il est naïf dans son aspect formel, mais très politique dans le message féministe qu’il délivre.

Aska BorofBroderie, 32×24 cm.

Et puis, dans une philosophie de l’art, qui peut être un héritage de l’enseignement d’Elzbieta Tegowska évoqué plus haut, il existe une voie qui laisse à l’artiste l’absolue liberté d’exprimer son expérience du sensible et de son monde intérieur, ouverte à toutes fantaisies et expériences formelles. De la même façon aussi, libre au spectateur qui découvre l’œuvre de la recevoir et la ressentir à sa façon selon son humeur et la spontanéité du moment. C’est le cas de la création de Dorota Szymanska qui donne à découvrir en transparence un monde coloré peuplé de fleurs et de textures né de l’expressivité d’un instant. Les fines couches de couleur à l’aquarelle ou huile se superposent pour donner corps à l’image, dans une fugacité et légèreté des formes qu’accentue encore la finesse du support. Faut-il y voir la réminiscence d’une vision d’enfance de la même façon que l’imagination la déploie dans les peintures et dessins d’Anna Sokolska ? Dans les deux cas, c’est une tentative personnelle de raconter l’invisible, dans un état de disponibilité sereine ou chaotique exprimée chez l’une par des couleurs, des formes ou des textures, et chez l’autre par un recours à l’onirisme et le monde de l’enfance. Au premier regard, nous sommes surpris chez Anna Sokolska par l’omniprésence du squelette qui ferait osciller sa peinture entre l’univers surréaliste et la peinture de Vanités. Mais il n’y a rien de macabre dans cette représentation, juste une envie poétique de découvrir avec un regard juvénile ce que peux bien cacher sous sa peau l’intérieur d’un corps humain ou d’animal, à la façon dont on démonterait le boîtier d’une horloge pour en découvrir le mécanisme secret de ses aiguilles. Chez ces deux artistes, c’est une invitation à l’imaginaire pour découvrir l’au-delà des apparences.

Dorota Szymanska – Peinture sur tissu, 80×120 cm
Anna SokolskaSniezne Serce, acrylique sur bois, 100×70 cm.

Et pour clore cette visite d’exposition, je vous invite à un dernier coup d’œil (cliquer sur l’image) :

https://www.facebook.com/TerytoriaStowarzyszone/

Un coffret d’estampes : Varie Figvre

Dans le déroulé de mes articles, ce blog a rarement présenté mes coffrets d’estampes et livres d’artistes à édition limitée, qu’il aient été réalisés de mon initiative individuelle, ou par suite d’une collaboration avec des amis artistes. Une exception cependant : le coffret d’estampes Entre Nuit et Aube, qu’une prochaine aventure collective d’artistes de Nancy me permettra de réexposer cet été. (voir affiche Exposition SAUVAGE[S] – galerie Neuf, Nancy, du 25 août au 18 septembre 2022). J’en reparlerai bientôt…

Cette fois, je me propose de présenter un autre coffret d’estampes créé en 1992, à l’occasion du quadricentenaire de la naissance de Jacques Callot, célébrée à Nancy, sa ville de naissance (et aussi de décès). Une grande exposition y fut consacrée dans le vaste espace de la salle Poirel de Nancy.
La suite Varie Figvre, gravée à l’eau-forte sur cuivre est constituée de neuf portraits en pied différents , dont cinq furent réunis en un coffret de couleur grenat. Un état préparatoire des compositions était joint aux premiers exemplaires. Mon propos était de représenter des « figures variées », gentilhommes et mendiants, inspirées de l’univers de Jacques Callot. Chaque personnage n’est pas né d’un dessin préconçu sur page blanche, mais s’est constitué à partir du désordre informel d’un premier état de morsure, à partir duquel, d’état en état, s’est révélé un personnage structuré au trait de fusain ou de pastel, avec au besoin des rajouts de collage. Je présente ci-dessous deux exemples de ces premiers états (cliquer sur l’image).

Même si mon intention n’a pas été de présenter cette suite ancienne à l’exposition parisienne Hommage à Callot à laquelle m’invitaient la Fondation Taylor et l’association Pointe et burin en avril – mai dernier, le contexte de réalisation de la suite Varie Figvre me revint en mémoire. J’y retrouvais mes proximités de cœur et d’esprit avec Jacques Callot que ne manque pas de partager tout graveur lorrain contemporain, mais aussi mes interrogations sur un langage plastique inévitablement autre… Ce qui n’exclut pas des vérités et questionnements qu’explore l’image, quelque soit leur cadre d’hier ou d’aujourd’hui.
Ces réflexions étaient portées par un très beau texte écrit par Germain Roesz, un ami peintre et poète, dans le cadre d’un catalogue d’exposition consacré à cette suite gravée Varie Figvre.
Je vous le présente ci-dessous et en remercie encore son auteur.

Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre II, gravure / état préparatoire sur papier
gravure 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992.
ci-dessous : Varie Figvre III

Le temps ne sait figer le cours du fleuve.
Ce regard que je porte sur les anges de la rue – qui ne sont pas des anges – qui savent mieux l’ombre du ruisseau, et l’attente boueuse, et la faim tenace et le froid qui assaille…, ce regard que je porte – passant sauvage – interroge le monde où d’aucuns ne vivent pas.

Les mendiants ont tous les âges. Les mendiants s’effritent aux murs lépreux et naissent dans le grincement du cuivre. Les entailles, les creusements, les éclats sont comme le versant trop humain des douleurs trop inhumaines.

Les mendiants de Jean-Charles Taillandier n’ont pas la vêture d’aujourd’hui ; ils ont la nudité de l’origine comme une dignité à réinventer.
Ils ont souvent le regard clos d’un azur supplicié et esquissent les gestes d’une danse avortée. Ils ont les mains trop grandes, et nouées, et des jambes absentes pour mieux crier le repliement.

Leur cécité croise notre oubli.

Reste cette lumière qui, de Bruegel à Rembrandt, de Callot à Rouault, oblige à considérer que l’art nous rapproche de l’inacceptable.
Inacceptable mise en lumière où les êtres abandonnés de tous nous tirent la révérence en des chapeaux trop grands et des turbans grotesques.
Inacceptable mise en lumière où les mendiants se parent de la réalité du monde – déclinaison variée des figures où chaque parcelle de rencontre croît notre conscience.

À ces hommes affaiblis il faut un bâton pour marcher,

Aux hommes des certitudes il faut un bâton pour déciller,

Aux hommes qui ne veulent oublier il faut un burin.

Germain Roesz

(texte extrait du catalogue d’exposition Varie Figvre, Centre culturel, Illkirch-Graffenstaden, 1993.)


Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre IV, gravure / état préparatoire sur papier
ci-dessous : Varie Figvre I et V
format gravures 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992.
Coffret Varie Figvre – format ouvert : 73 x 52,5 cm
Pour tout renseignement complémentaire : me contacter

Mythologies intimes

Jean-Charles Taillandier – Mythologie I, gravure et collage sur toile, 50×65 cm.
Pour AGRANDIR : cliquer sur chaque image
Jean-Charles Taillandier – Face à face I, gravure et collage sur toile, 50×75 cm.

Je présente ici des travaux sur papier qui ne forment pas une suite, à proprement parler, mais trouvent leur cohérence dans la démarche qui les a vus naître. J’avais déjà abordé d’autres aspects de ces travaux graphiques dans un article précédent intitulé Profils d’ombre et silence et ce titre conserverait ici toute sa cohérence.

Des fragments épars de gravures imprimées sur de fins papiers, des collages et autres fragments résiduels de travaux annexes, composent ces œuvres. Au terme d’ajustements divers, inversion ou superposition, ils donnent cohérence à ces compositions autonomes marouflées sur toile de lin. Tel fragment trouve son origine dans un profil d’homme issu d’un Codex de Léonard de Vinci, tel autre d’un portrait d’après Giorgione, beaucoup d’autres restent indéfinis ou purement imaginaires.

Il n’y a pas de méthodologie affirmée dans cette tentative. Elle est simplement due au fait qu’un graveur, dans son travail d’atelier, accumule de nombreux dessins préparatoires, tirages d’essai ou d’états non aboutis, qui s’accumulent au fil du temps. Ils peuvent devenir une source inépuisable d’inspiration pour de futures pérégrinations. D’ailleurs, une nouvelle idée graphique naît souvent d’un rapprochement fortuit entre deux sources d’inspiration étrangères l’une à l’autre.

Peut importe la méthode, après tout ! Ce qui compte est ce surgissement de sens qui naît de ces proximités, quand un fragment visuel s’agglutine à d’autres fragments de savoir ou de mémoire. Et la surprise peut être d’autant plus vive quand on déniche tel reliquat d’un travail graphique ancien oublié au creux d’un carton.

À moins d’y voir de ma part un attrait subliminal pour le travail de l’archéologue, à l’ouvrage dans une fouille encore prometteuse. De quoi alors, présenter ces images, surgies de l’oubli et de destins divers, à la manière de fresques d’un musée imaginaire qui révèlerait à notre œil les fragments d’un passé oublié et perdu sous les sables d’un désert.

Jean-Charles Taillandier – Mythologie II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie IV, gravure et collage sur toile, 50×65 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face IV, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie VI, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.

Fake news en dentelles

Jean-Charles Taillandier, (4) Léopold au miroir / (32) Maria à l’écharpe (13 x 17,5 cm sur Arches), année 2020.

« Fake news en dentelles » , une suite d’estampes numériques inspirées d’un recueil de gravures hollandaises du dix-septième siècle conservé à la bmi d’Epinal-Golbey.

Un peintre-graveur d’aujourd’hui ne peut qu’être admiratif devant le grand œuvre gravé des maîtres d’hier, subjugué par la maîtrise technique et stylistique, l’art du dessin et l’élégance du trait, qui portent à leur apogée le langage de l’eau-forte et du burin. Pour le graveur d’aujourd’hui comme hier, c’est le même défi d’affronter la dureté froide du cuivre, avec des moyens techniques pratiquement semblables, pour ne pas dire rudimentaires, : pointes sèches, pierres à huile, rouleaux, encre et vernis… Fraternité de la main et de l’outil, dirait le philosophe Gaston Bachelard.

Toute image ancienne offre souvent un excitant complémentaire, au-delà même de sa beauté intrinsèque, car sa part d’inconnu à notre entendement interroge. Quelle motivation de commande, quel univers mental a donné corps à cette image ? À l’autre bout du temps, cette énigme participe aussi à sa beauté, beauté qui n’a pourtant que faire du pourquoi/comment. C’est ce que m’a appris la fréquentation des musées. Tel portrait gravé de personnage illustre se révèle à nous au hasard d’une cimaise, et c’est la porte entrouverte sur un autre monde : le remarquable, le beau, l’imposant ne sont plus dans le portraituré, car, admiré ou craint de son vivant, le personnage a perdu sa superbe et de son prestige, et nous en ignorons désormais jusqu’à son nom. Il n’est plus qu’effigie dans son accoutrement de cérémonie de fine dentelle ou rutilante armure, avec épitaphe gravée à ses pieds dans le marbre, entre deux colonnes, ajoutant à la prestance rigide de la pose la grandiloquence de la lettre.
L’inspiration de la présente série « Fake news en dentelles » est un ensemble de 120 planches gravées, rassemblées en un recueil unique par un collectionneur anonyme. Il est conservé dans le département des Vosges par le fonds précieux de la bibliothèque multimédia intercommunale d’Epinal-Golbey (bmi). Ce volume appartenait vraisemblablement au patrimoine de la Principauté de Salm rattachée à la France en 1793, ou intégrait les rayonnages de l’abbaye de Senones, dont les biens furent dispersés à la Révolution française… La grande majorité de ces gravures est de la main de deux graveurs hollandais : Peter (Petrus) de Jode l’Ancien (1570-1634) et son fils Peter de Jode le Jeune (1606-1674). Quelques unes aussi sont de main anonyme ou signées de Crispin de Passe et de son fils Simon, contemporains des de Jode, partageant, qui sait, le même atelier. Dans la tradition de leur temps, elles servaient à diffuser les œuvres de peintres célèbres, tels Rubens, et surtout Van Dyck.  Ce que confirme l’histoire de l’art qui précise que Peter de Jode et son fils faisaient partie des artistes engagés par le peintre Van Dyck pour mener à bien sa propre collection gravée iconographique.

Pourquoi « Fake news en dentelles » ?

Voici donc pour le destin de ces images et le mystère dont elles se parent à mes yeux. Trois siècles et demi plus tard, mon regard se heurte au mur de leur anachronisme. Chaque portrait est l’image figée d’un buste dépouillé de toute enveloppe nimbée de respectabilité, auréolé d’un décorum symbolique et de cartouches incompréhensibles à qui n’est pas historien et latiniste. Le temps s’est arrêté dans l’espace clos de chaque planche, espace rigoriste respectueux de toutes les convenances d’une époque austère. Et pourtant ne peut-on pas déceler parfois quelque malice du graveur, comme une tentation de liberté de ton à laisser fuiter hors champ la respectabilité du modèle. Mettre à nu sous le beau linge ou le fer, l’innocence, l’orgueil, la fatuité ou la brutalité. Bref, rendre le modèle humain et intemporel…

En nos temps abreuvés de fake news et de manipulations d’images, où il ne suffit plus de voir pour croire, il m’a paru tentant de m’emparer de ces lointains personnages et de les lancer dans un nouveau tour de piste du mensonge et de l’illusion. Oh rien de méchant, même pas une usurpation d’identité, juste quelques retouches pour nous les mettre en connivence avec notre siècle et nous les rendre plus familiers. Et même s’ils traînent encore avec eux quelques oripeaux de fortune. Ce n’est pas là un exercice de style à prendre trop au sérieux. Un soupçon de légèreté et aussi de dérision sont acceptés… La boîte à outil de ce maquillage d’image est sommaire et le réel prend souvent le large. Mais cette démarche plastique assumée l’est toujours dans le respect du langage gravé intemporel et de la dimension originale de chaque planche sélectionnée, revue et corrigée.

La galerie ci-dessous présente une sélection de la série inédite « Fake news en dentelles » qui comprend 57 estampes numériques (cliquer sur l’image).

« Fake news en dentelles », estampes numériques de Jean-Charles Taillandier
En raison de la crise sanitaire, l’exposition initialement programmée en juillet a été ouverte quelques jours au public en décembre 2020.
Bibliothèque médiathèque intercommunale (bmi)
48, rue Saint Michel – 88025 Epinal cédex
tél : 03 29 39 98 20


www.bmi.agglo-epinal.fr

Propos d’atelier sur « Entre Elles », une suite gravée.

Jean-Charles Taillandier, « Femmes-13 », vue des 2 planches en cours
xylographies 50 x 50 cm, année 2021.
Cliquer sur l’image pour l’agrandir

Dans l’article récent Trois variations autour de Catherine de Médicis, j’abordais il y a quelques semaines, la description d’un nouveau projet plastique autour d’une thématique développée déjà dans des travaux antérieurs : l’anachronisme d’une image dû à la présence incongrue de rencontres ou postures appartenant à des temporalités différentes. En l’occurrence donc, l’irruption au sein d’une même planche gravée de deux univers féminins, l’un appartenant à la période lointaine Renaissance Italienne, l’autre à notre période contemporaine… J’ambitionnais de présenter maintenant la suite complète, gravée et imprimée, mais c’était sans compter sur un travail d’atelier long, technique et exigeant pour chaque planche. Certaines d’entre elles ont été menées à bien jusqu’au tirage final, mais d’autres ont été abandonnées en cours de route, au profit d’une version nouvelle plus convaincante à mes yeux.

« Entre Elles » sera le titre, désormais choisi, de la suite gravée, mais quelques jours de travail sont encore nécessaires avant de pouvoir la présenter dans sa globalité.

Je vais donc consacrer cette chronique à quelques propos d’atelier qui concernent le processus évolutif de ces gravures en relief particulières (en l’occurrence ici procédé de la gravure sur bois, mais ce pourrait aussi bien être gravure sur linoléum, ou dalles de sol vinyl – voir ma suite gravée « Les bas rouges« ). Tout part de l’idée d’un motif ébauché sur papier à reporter sur un support préparé, poncé et peint en blanc pour le confort de l’œil, que l’on creusera avec divers outils, gouges et ciseaux. L’image définitive imprimée étant donc inversée par rapport à la planche gravée.
La gravure sera jugée satisfaisante et aboutie dans l’esprit de son auteur quand un point final sera mis aux corrections et essais nécessaires. D’où nombre d’allers-retours entre les ébauches et repères sur papier-calque, et la matrice elle-même. Ce qui peut être un processus long, compte-tenu des désirs du graveur (composition de l’image, équilibre des noirs et des blancs, masquages de surface dans le cas de plusieurs couleurs, repentirs…) Viendra ensuite la phase finale d’impression des épreuves sur papier, numérotées en édition limitée. Ces considérations sont un peu techniques, mais chaque graveur est confronté à ces questions.

Tout cela est affaire d’étapes successives dans le temps, et il est fréquent de mener le processus sur plusieurs planches simultanément. Je ne garde pas la mémoire de ces travaux. J’ai toutefois conservé des clichés de quelques phases dans l’évolution des gravures 4 et 5 de la série, qui me permettent d’illustrer par l’exemple ces commentaires :

« Entre Elles – 4 »

Ci-dessous : les deux personnages féminins dont l’aspect général (visage, coiffure, vêtements), révèlent deux temporalités différentes, se font face frontalement. Leur échange de regards traduit un instant de questionnement intense qui les fige, l’une et l’autre. Dans le format carré de la scène, il me fallait aussi évoquer par la ligne verticale du fond la frontière entre leurs deux univers. J’ai ensuite commencé par graver dans la planche la femme positionnée à droite (qui sera imprimée en noir et à gauche sur l’épreuve imprimée), avant de poursuivre le travail avec la gravure de la femme positionnée à gauche. J’ai terminé par le travail en aplat du fond, en évidant l’espace délimité par les hachures oranges, qui sera occupé ultérieurement par une seconde planche imprimée en gris. De même pour le pull rayé
Ps : je ne situe plus, hélas, cette « femme à la pomme », dont je m’inspire… Elle est sans doute un personnage isolé d’une œuvre peinte au Quattrocento italien ! Je remercie par avance tout lecteur qui pourrait me renseigner sur cette source iconographique.

Jean-Charles Taillandier, « Entre Elles-4 »,
xylographie 50 x 50 cm, 2 couleurs, année 2021.
Précédée de trois étapes de son évolution.

« Entre Elles – 5 »

Ci-dessous : le visage de femme d’un autre temps est inspiré d’un portrait de femme peint par Frans Pourbus l’Ancien (1578), conservé au Musée de Grenoble. La mise en place de la scène fait là encore l’objet d’un croquis à la mine de plomb et stylo. Le regard de surprise est jeté cette fois-ci par la jeune femme contemporaine qui arrive à sa hauteur par l’arrière. J’ai commencé par graver le portrait de la femme ancienne, en soulignant sa différence par l’aplat gris de son manteau, que je matérialiserai par une seconde planche gravée.

Jean-Charles Taillandier, « Entre Elles-5 »,
xylographie 50 x 50 cm, 2 couleurs, année 2021.
Précédée de trois étapes de son évolution.

Trois variations sur Catherine de Médicis

Ma précédente suite d’estampes numériques “Fake news en dentelles“ (voir article) poursuivait l’ambition de mettre en connivence avec l’actualité de notre temps des portraits gravés de l’époque Baroque . Ce fut une façon teintée d’ironie et de légèreté de troubler et pervertir la grandiloquence de ces illustres modèles, mais surtout, de tenter de soulever par ce geste artistique, le potentiel manipulable, voire mensonger de toute image. Cette expérience graphique qui prenait pour base un témoignage gravé par Peter de Jode il y a plus de trois siècles, était plus à mon regard qu’une résurgence d’un temps lointain hors de portée. Elle offrait un potentiel créatif ouvert à des perspectives bien contemporaines : un espace ouvert à des temporalités différentes, d’où peut surgir l’inattendu, la connivence et comme une fraternité de regards.

C’est une prolongation de cette expérience que je souhaite faire partager dans ce nouvel article. Le propos en est simple : introduire dans une image référencée de l’histoire de l’art un élément perturbateur qui s’interpose à notre regard comme une énigme, un grain de sable qui perturbe la mécanique de notre œil. Une dissidence s’interpose alors dans le processus de fabrication de l’image et vient perturber le confort de notre vision, ou tout au moins, l’image mentale préconçue que nous en avons.

Corneille de Lyon, Portrait de Catherine de Médicis
Huile sur toile (vers1536), c/o National Trust collection, UK.

Variation 1

Jean-Charles Taillandier, Variation 1 sur Catherine de Médicis.
xylographie 50 X 50 cm (fait partie d’une suite gravée en cours de réalisation, année 2021).

C’est en tout cas mon ambition initiale que je souhaite poursuivre, non plus avec les ressources de l’estampe numérique que j’avais privilégiée pour l’expérience précédente de “Fake news en dentelles“, mais avec le recours de la xylographie dont j’apprécie le primitivisme du trait limité au recours épuré de trois couleurs que sont le blanc, le noir et le gris.

L’homogénéité attendue de cette nouvelle suite gravée, dont le titre n’est pas encore défini, m’obligeait à choisir une thématique qui soit affirmée dans l’histoire de l’art et suffisamment distance de nos références stylistiques actuelles pour rendre efficace cette disjonction dans l’image.

Temps passé, temps présent… la thématique essentielle est le temps, mais le personnage unique est la femme. Soit représentée seule, soit accompagnée. L’amorce de la démarche plastique a donc été le choix délibéré de portraits de femmes appartenant ou proches de la période Renaissance, représentées selon les codes de leur temps, mais transposées dans notre vingt-et-unième siècle par le miracle d’un détail de costume, d’objet, de gestuelle ou de décor incongru de leur époque. Ou rencontre fortuite de deux personnages féminins appartenant à des époques et univers mentaux étrangers l’un à l’autre.

À ce stade du travail, treize planches ont été gravées et imprimées sur un papier Fabriano pour un tirage qui n’excédera pas les 10 exemplaires. Certaines sont encore en cours de séchage et je ne manquerai pas de présenter la série complète dans une prochaine actualité de ce blog.
Le présent article a pour but de donner un aperçu de mon travail en cours à l’atelier. J’ai choisi de présenter trois d’entre-elles, qui ont la caractéristique commune d’être inspirées d’un même portrait de Catherine de Médicis peint par Corneille de Lyon vers 1536.
Et un dernier, inspiré d’un portait d’après Frans Pourbus l’Ancien.


Jean-Charles Taillandier, Variation 1 sur Catherine de Médicis.
ci-dessus et en bas à droite : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
(cliquer dessus pour agrandissement)

Faisant suite à une ébauche de la composition sur papier au format réel, le tracé du motif est transféré sur la planche de bois à graver, préalablement passée au blanc. Il convient ensuite d’évider le bois pour traduire le blanc sur la future estampe. Ce qui n’empêche pas les retouches et ajustements à faire, signalés par des marques de couleur. Mais quelquefois, la gravure bien avancée ne me convainc pas et je l’abandonne, pour une nouvelle version (exemple ci-dessus : la planche de gauche qui devait être la Variation 2 a été abandonnée au profit de la nouvelle composition ci-dessous).

Variation 2


Jean-Charles Taillandier, Variation 2 sur Catherine de Médicis.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
Ci-dessous : la planche en cours de réalisation.

Variation 3

Jean-Charles Taillandier, Variation 3 sur Catherine de Médicis.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
Jean-Charles Taillandier, Variation 3 sur Catherine de Médicis.
ci-dessus et en bas à gauche : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
ci-dessous à droite : tracé d’une prochaine gravure de la série.

À suivre…

Pages de carnet : éloge de la main

Jean-Charles Taillandier – « Mains »
Dessins de cette page, de 1 à 11
: encre de Chine sur japon, collages, chacun 30×30 cm, année 2020 / 2021.

Feuilletons mes carnets à dessin.
Une mince feuille de papier oriental, une plume, de l’encre de Chine, et quelques autres fragments de papier couleur pour les collages éventuels sous-jacents au dessin : le bagage est léger pour m’évader entre deux séries de gravures plus laborieuses. Rien de neuf en fait dans le principe. Je poursuis ainsi ma thématique de la main que j’avais évoqué déjà il y a quelques mois dans un article précédent ( mains ), dans lequel j’exposais mon propos qui reste le même aujourd’hui.
Je peux le reprendre ici avec les mêmes mots :
Sans doute cette petite suite  légère et fugace intitulée « Mains » s’épanouira encore, déroulant sa gestuelle dans la porosité d’un corps qui se devine plus qu’il ne s’impose au regard. Ce dessin n’a pour fonction que d’inscrire dans le papier la réminiscence d’une pose ou d’un geste qui affleure à notre mémoire.
Pas de temps, pas de lieu, juste la trace de ce qu’exprimait un jour une main…

Xavier Thomen, retour de Chine

Xavier Thomen – Monts et Eaux (Shanshui)
Acrylique /collages (1), 50×50 cm.

On imagine d’immenses cieux délavés sur des étendues de terre ocre, de vastes horizons de prairies, des réseaux de rivières dans des vallées profondes, et des cimes enneigées. Et puis des bandes de couleur qui s’interfèrent dans ce paysage, qui flottent comme portées par le vent. Et on se dit que les peintures/collages de Xavier Thomen ont à révéler beaucoup plus que ce qu’elles dévoilent à notre œil intrigué. Que nous sommes dans le territoire vrai de la peinture, quand la peinture s’aventure au-delà d’un simple compte-rendu visuel des paysages  Elle est la symbiose d’un réel et d’un imaginaire, révélatrice de la complexité d’une histoire que le peintre entretient avec le monde et son histoire intime.

Cette exposition Monts et Eaux (Shanshui) de Xavier Thomen a été présentée en Focus à la Galerie Artothèque 379 de Nancy, du 1er novembre au 19 décembre 2021. Elle s’inspire d’un voyage d’études de l’artiste en Chine, arpentée en 2014, puis en 2017, de Shanghai à Pékin, de la Cité Interdite à la Grande Muraille et de l’une des routes de la Soie jusqu’aux portes du Tibet. Dès son premier voyage, l’artiste s’imprègne de cet univers immense et de symboles partout présents, notamment le cercle et le carré qui régissent l’architecture des maisons. Tout au long de ces routes millénaires empruntées sans doute par Lao-tzu et ses disciples, croisant les hordes du grand Khan et les caravanes d’Arabie, il s’imprègne de ce monde nouveau. La Montagne de l’âme de Gao Xingjian qu’il a lu avant son voyage accompagne chacun de ses pas. Il en connait les récits mythiques et les encres, qui donnent à ce périple une dimension hors du temps.

Xavier Thomen – Monts et Eaux (Shanshui)
Acrylique /collages (2-3-4), 50×50 cm.

Et puis, faut-il préciser de l’aveu même de l’artiste, une double connivence, intime et profonde le lie à la Chine. Elle a pour origine son vécu personnel et son rapport domestique aux malheurs des inondations. Xavier Thomen est originaire de la région parisienne, et son destin familial l’a installé dans une maison-atelier située dans une commune rurale du nord de la Meurthe-et-Moselle, en bord de rivière. Il a été victime de plusieurs crues destructrices, notamment en 1993 et 1994, causant de profonds dégâts à son logis et à beaucoup de ses travaux de création. Il travailla à sauvegarder ce qu’il put de ses œuvres antérieures, et au cours de la remise en état de son mobilier, il découvre dans une malle des documents d’archives familiales, parmi lesquels cartes postales, relevés topographiques de territoires et fragments de papiers peints anciens, le tout provenant de Chine : toutes reliques conservées d’un ancêtre qui avait été ingénieur installateur de télégraphes, missionné sur place pendant les années de colonisation européenne précédant la proclamation de la République de Chine. La Chine a une tradition multiséculaire de lutte contre le fléau des inondations. Dès ses premiers âges et les exploits héroïques du Grand Yu, combattant du Déluge et des inondations, elle était vaste terre de combats mythiques contre les génies malfaisants qui infestent ses eaux . La spiritualité chinoise est nourrie de cette interférence entre la terre, les eaux, la nature entière et l’humain. Qui sait si une telle connivence consciente ou inconsciente ne motivait pas son appel au voyage vers ce pays lointain ? Et le voici, dans sa propre maison, découvreur de cartes géographiques centenaires et d’anciens papiers peints chinois abimés par les eaux débordantes de l’Orne au seuil de sa porte !

À défaut d’un geste du destin, comment ne pas voir dans ces circonstances personnelles, au retour de ces voyages, un appel à l’imaginaire du peintre et du sculpteur dans le laboratoire de l’atelier. L’imaginaire se nourrit de telles opportunités; pour faire germer des réminiscences de mémoire avec les rescousses de l’acrylique, de parcelles de papiers, ou autres fragments d’acier et de bois… Sans doute fruit d’une lente maturation pour traduire en couleurs et formes les vastes étendues ocres de terre et les filets verts qui les protègent de l’érosion et des tempêtes. Ou bien les reflets d’or entrevus dans un monastère taoiste et bouddiste, les terres cuites de l’armée fantôme de Xi’an ou les drapeaux de prière multicolores bercés par le vent aux portes du Tibet. Tout était désormais disponible pour le travail d’atelier : les milliers de photos rapportées des voyages, les souvenirs et impressions enfouies, les richesses humaines des rencontres, et les fragments de papier retrouvés dans la malle.

L’exposition Focus Monts et Eaux (Shanshui) de Xavier Thomen présentait à la Galerie Artothèque 379 de Nancy différentes œuvres de cette série : des formats carrés sur papier 20×20 cm intégrés dans la collection des Carré 379, des acryliques sur toile avec collage de format 30×30 à 50×50 cm. Sans oublier plusieurs sculptures en acier et bois, suspendues en l’air en pendule, loin du sol, inattaquables donc et à l’abri de Gonggong, le génie des eaux malfaisant de la mythologie chinoise. On ne sait jamais…

Xavier Thomen – Monts et Eaux (Shanshui), acrylique /collages (5), 30×30 cm.
ci-dessus : sculpure acier et bois, 70×200 cm.
ci-dessous en galerie (cliquer) : Acrylique /collages (6 à 11), 30×30 cm.

Vue de l’exposition Focus Xavier Thomen, galerie 379, Nancy
Toutes photos de cet article ©Xavier Thomen

Bestiaire / L’Orée du monde

Jean-Charles Taillandier, panneau 5 de la fresque l’Orée du monde
xylographie 2 couleurs, format 38 x 24,5 cm, année 1996.

LE CAPRICORNE
Comment a-t-on
su que c’était lui ?
demande l’enfant,
Qui a découvert un cygne, un aigle, un serpent
dans ce fouillis d’étoiles poussiéreuses ? Le Lynx,
le Dragon, la Girafe, le Renard, l’Oiseau de paradis,
depuis combien de temps étaient-ils là, dans le 

ciel, attendant que quelqu’un les reconnaisse ?

La Voie lactée n’est qu’un peu de lait échappé
 d’une casserole qui déborde, une serpillière d’étoiles
 poussée du pied dans le caniveau, un jet 
 d’urine d’or pissé par un chenapan céleste.

Mais nous suivons du doigt sur la paroi de la
grotte les anfractuosités du hasard, et nous lisons : 
 l’Oiseau indien, le Rhinocéros, la Fourmi géante,
le Toucan, l’Hydre mâle et l’Hydre

femelle, le Caméléon, la Baleine…

C’était écrit. Rien n’est encore dit. 
Tout recommence. Quel nom donner à ce qui n’a 
  pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, 
 phénix,  coquecigrue, une chimère est notre totem.
.

Cependant, l’enfant qui fait tourner
dans sa main la mappemonde,  tandis qu’au loin, 
inaudibles dans les profondeurs de la terre, craquent 
les plaques tectoniques et dérivent  les continents, 
découvre en cachette, comme un plaisir volé, la 
 Nouvelle-Guinée à la silhouette  de ptérodactyle :
merveilles du monde, merveilles des formes,
merveilles des mots qui happent à la langue —
et dans l’impression que soudain, 
le sol s’ouvrant, l’oiseau devient loup, 
l’effroi qui rend le vide habitable.

Marc PETIT pour Bestiaire

revue Poliphile, éditions Aldines, 1996. 

Dans un article précédent consacré à ma participation aux Carrés 379, une collection, projet éditorial lancé par la galerie 379 de Nancy, j’évoquai ma décision de recourir à d’anciennes planches gravées sur bois, plutôt que concevoir une suite inédite de 15 gravures ou dessins dans la cadre imposé du format 20 x 20 cm.   Je n’y voyais pas là une facilité à répondre à cet appel à projet, mais une façon de questionner un travail graphique publié en 1996, d’y apporter un regard neuf et de nourrir une fois encore ma réflexion sur la mémoire des images, fussent-elles mes propres images.

La publication récente dans le cadre des Carrés 379 m’offre donc l’opportunité de présenter ces travaux graphiques initiaux, rarement exposés, qui sont à la source de ces xylographies.

L’initiative de ces gravures sur bois est une invitation que m’avait faite l’écrivain et poète Marc Petit, maître d’œuvre, en 1996, du sommaire de la revue annuelle des Arts et des Sciences Poliphile (Éditions Aldines-Paris). Marc Petit (*) partageait alors avec les écrivains du groupe de la Nouvelle Fiction (dont il est un des membres fondateurs), une pratique de l’écriture qualifiée « d’œuvre du travail de l’imagination en rapport soutenu avec l’imaginaire« . Auteur d’une œuvre prolifique (La grande cabale des juifs de Plotzk, Ouroboros, le nain géant, le troisième Faust…), il est aussi collectionneur de masques, et consacra un ouvrage aux arts primitifs de l’Himalaya en 1995.

Ce numéro avait pour thématique Multiplicité et Infini, avec la contribution de plusieurs auteurs, dont le philosophe Marc Richir qui consacrait un long entretien à la naissance des dieux. Il abordait l’entrée des dieux dans la scène symbolique et l’apport de la tragédie grecque dans la lecture critique du mythe (**).
Le poème de Marc Petit que je présente ci-dessus accompagnait ces gravures de la série Bestiaire.

Faisant retour sur mon travail graphique depuis ces années, je me rends compte que cette série Bestiaire et la fresque gravée l’Orée du monde qui l’accompagne interroge déjà une thématique qui me reste fidèle : l’origine des images et leur mystère. Ce thème m’était offert sur un plateau, si je puis dire, en regard des apports poétiques et philosophiques de Marc Petit et Marc Richir. C’était une invitation à investir l’espace immense de temps immémoriaux où cohabitaient héros et dieux, dans un panthéon archaïque et dionysiaque plein de chimères et d’animaux étranges, dans la confusion des danses, des airs et du feu. Sans repères et sans mémoire… Comme l’écrit Marc Petit : “Quel nom donner à ce qui n’a pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, phénix, coquecigrue, une chimère est notre totem. “

(*) voir sur l’écrivain, poète et peintre Marc Petit
(**)revue Poliphile , page 77

Jean-Charles Taillandier, panneau 3 de la fresque l’Orée du monde (fragment), xylographie 2 couleurs, hauteur 24,5 cm, année 1996.

J’ai plaisir à présenter ici ce qui fut autour de Marc Petit et la revue Poliphile dirigée par Nelson Gonzàlez-Cortés une belle et intense collaboration.
Bestiaire
Une suite de 15 gravures sur bois, 1 couleur noire, format 24,5 x 31,5 cm
Tirage à 15 exemplaires sur Rivoli blanc
Toujours disponible à la vente.

L’Orée du monde
Une fresque gravée sur bois, 2 couleurs noire et rouge, 24,5 x 470 cm en huit fragments
5 exemplaires de tête sur papier oriental senkwa
20 exemplaires sur Rivoli crème.
Toujours disponible à la vente (fresque ou fragments).

Jean-Charles Taillandier,  fresque l’Orée du monde, panneaux 1-2-3-4, et panneaux 5-6-7-8
xylographie 2 couleurs, chacun 24,5 x 235 cm, format, année 1996.
Cliquer pour AGRANDIR
Plus bas : 11 gravures sur bois de la suite Bestiaire, année 1996.

Une exposition de ces 2 suites gravées aura lieu pendant les Ateliers d’artistes 2021 de Nancy.
Dates : 24-25-26 septembre 2021.
Lieu : Ateliers du canal, 38 impasse du 26e RI, 54000 Nancy
Pour tout renseignement, voir ci-dessous le programme complet :

Les carrés 379 : L’Orée du monde

Jean-Charles Taillandier, L’Orée du monde 8 et 11
xylographie 2 couleurs, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection (Galerie 379, Nancy, 2021).
(Cliquer pour agrandir)

En septembre 2020, dans une page précédente de ce blog (voir Le dessin au carré ), j’y exposais mes premières intentions d’adhésion au projet graphique proposé par la galerie-artothèque 379 de Nancy, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection. Soit donc un ensemble cohérent de 15 œuvres de format imposé 20 x 20 cm, à fournir avec un texte accompagnant la démarche. Leur destination finale les présentant dans un portfolio numéroté et signé par l’artiste.

D’ores et déjà, l’initiative a rencontré un grand succès auprès de nombreux plasticiens, de tous horizons esthétiques et géographiques (France et International).

Le site dédié à la galerie-artothèque 379 permet de suivre l’avancée de cette collection, au fur et à mesure de l’édition des albums CHANTIER et des albums SOLO ( https://asso379.wixsite.com/artcontemporain ).
La publication égrenée au fil des semaines des apports de chaque artiste, sous la coordination éclairée de Brigitte Kohl, est un plaisir sans cesse renouvelé. Nous découvrons la richesse des univers de chacun, dans une multitude des langages (peinture, dessin, estampe, photographie, collage)…

Mon intention initiale était de recourir au dessin, dans ce format carré qui m’est familier. Je partais donc explorer cette piste avec des travaux inédits sur papier dont plusieurs étaient publiés dans l’Album CHANTIER n° 2.
A priori, ce choix spontané était dans la logique de mon travail car le périmètre du carré a ma préférence et l’amplitude de la main du graveur est habituée à cette modeste échelle…
Je venais de clore alors une expérience graphique nouvelle avec la création de ma série d’estampes numériques Fake news en dentelles“, qui fut exposée jusqu’en décembre 2020 à la bibliothèque multimédia bmi d’Epinal (exposition très chamboulée à cause des confinements successifs). À sa clôture, je redoutais confusément cette expérience du vide, comme un entre-deux, qui m’est habituel entre deux séries gravées ou dessinées : comme un sas que l’on franchit en quittant un univers mental avant d’en explorer un nouveau, encore confus…
J’ai tergiversé, puis amorcé donc cette tentative de dessins à l’encre destinés aux Carrés 379, mais il me manquait un réel déclic. Et puis, il fallait me réapproprier ce langage spontané du dessin, en contact direct et sans rémission avec le blanc du papier. Bien éloigné des manipulations techniques et interférences avec l’outil ou l’informatique qu’imposent la gravure en creux, la xylographie ou l’estampe numérique…

Il existe néanmoins un fil conducteur à mon travail graphique depuis des années, indépendamment du médium choisi. C’est une interrogation constante, par rapport à ma propre subjectivité, sur la vérité et la signification de toute image, qu’elle soit issue de l’histoire de l’art, d’archives personnelles ou de découvertes fortuites. L’interprétation d’une gravure, peinture ou dessin surgi du passé parvient à mon œil et mon entendement à travers le filtre du temps, avec tout un spectre de mystères et d’incompréhension que j’ai plaisir à dénouer. Elles sont issues d’un univers étranger et lointain, ces images que j’ai interrogées au fil de mes séries antérieures : de figures de l’œuvre du peintre Georges de la Tour, de portraits d’anonymes conservés dans les collections muséographiques lorraines, ou d’anonymes encore composant l’étonnant défilé funèbre du duc de Lorraine Charles III, gravé en 1611 par Friedrich Brentel et Matthäus Mérian. (*)

Jean-Charles Taillandier, travaux d’atelier pour L’Orée du monde, 2021).

Au fil de cette réflexion, germa alors cette idée : dans cette logique de démarche personnelle, et plutôt que recourir à des œuvres extérieures, pourquoi ne pas interroger tes propres images puisées dans ton propre passé de graveur ? Le mystère de toute création n’est -il pas fondamentalement un mystère à l’égard de soi-même ?

J’avais conservé les planches xylographiées d’une série ancienne intitulée “L’orée du monde“. Elles compose une fresque gravée et imprimée en deux couleurs noire et rouge, qui déroule sur près de cinq mètres de longueur une thématique mythologique, et interroge, déjà, la mémoire des images. Publiée dans la revue Poliphile en 1996 (éditions Aldines), elle accompagnait un texte de Max Richir consacré à la naissance des dieux.

Pour l’exclusivité des Carrés 379, j’ai réimprimé sur papier artisanal des Philippines quinze motifs différents, choisis dans le déroulé de la fresque initiale. J’en ai respecté les deux couleurs de l’édition originale, mais en donnant à ce travail graphique un aspect plus intime, dans une connivence étroite entre le motif brut et archaïque et son support.

Tous les travaux graphiques dont il est question dans cet article sont visibles à mon atelier proche de Nancy, sur contact préalable.

(*) voir par exemple, les articles :

les bas rouges, dessins #2

apothéose en noir et or #2

rouge (suite)… traits et variations

anonymes regards croisés

Galerie ci-dessous : Jean-Charles Taillandier, L’Orée du monde 1-3-4-6-7-12-13-14.