Mythologies intimes

Jean-Charles Taillandier – Mythologie I, gravure et collage sur toile, 50×65 cm.
Pour AGRANDIR : cliquer sur chaque image
Jean-Charles Taillandier – Face à face I, gravure et collage sur toile, 50×75 cm.

Je présente ici des travaux sur papier qui ne forment pas une suite, à proprement parler, mais trouvent leur cohérence dans la démarche qui les a vus naître. J’avais déjà abordé d’autres aspects de ces travaux graphiques dans un article précédent intitulé Profils d’ombre et silence et ce titre conserverait ici toute sa cohérence.

Des fragments épars de gravures imprimées sur de fins papiers, des collages et autres fragments résiduels de travaux annexes, composent ces œuvres. Au terme d’ajustements divers, inversion ou superposition, ils donnent cohérence à ces compositions autonomes marouflées sur toile de lin. Tel fragment trouve son origine dans un profil d’homme issu d’un Codex de Léonard de Vinci, tel autre d’un portrait d’après Giorgione, beaucoup d’autres restent indéfinis ou purement imaginaires.

Il n’y a pas de méthodologie affirmée dans cette tentative. Elle est simplement due au fait qu’un graveur, dans son travail d’atelier, accumule de nombreux dessins préparatoires, tirages d’essai ou d’états non aboutis, qui s’accumulent au fil du temps. Ils peuvent devenir une source inépuisable d’inspiration pour de futures pérégrinations. D’ailleurs, une nouvelle idée graphique naît souvent d’un rapprochement fortuit entre deux sources d’inspiration étrangères l’une à l’autre.

Peut importe la méthode, après tout ! Ce qui compte est ce surgissement de sens qui naît de ces proximités, quand un fragment visuel s’agglutine à d’autres fragments de savoir ou de mémoire. Et la surprise peut être d’autant plus vive quand on déniche tel reliquat d’un travail graphique ancien oublié au creux d’un carton.

À moins d’y voir de ma part un attrait subliminal pour le travail de l’archéologue, à l’ouvrage dans une fouille encore prometteuse. De quoi alors, présenter ces images, surgies de l’oubli et de destins divers, à la manière de fresques d’un musée imaginaire qui révèlerait à notre œil les fragments d’un passé oublié et perdu sous les sables d’un désert.

Jean-Charles Taillandier – Mythologie II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie IV, gravure et collage sur toile, 50×65 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face IV, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie VI, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.

Propos d’atelier sur « Entre Elles », une suite gravée.

Jean-Charles Taillandier, « Femmes-13 », vue des 2 planches en cours
xylographies 50 x 50 cm, année 2021.
Cliquer sur l’image pour l’agrandir

Dans l’article récent Trois variations autour de Catherine de Médicis, j’abordais il y a quelques semaines, la description d’un nouveau projet plastique autour d’une thématique développée déjà dans des travaux antérieurs : l’anachronisme d’une image dû à la présence incongrue de rencontres ou postures appartenant à des temporalités différentes. En l’occurrence donc, l’irruption au sein d’une même planche gravée de deux univers féminins, l’un appartenant à la période lointaine Renaissance Italienne, l’autre à notre période contemporaine… J’ambitionnais de présenter maintenant la suite complète, gravée et imprimée, mais c’était sans compter sur un travail d’atelier long, technique et exigeant pour chaque planche. Certaines d’entre elles ont été menées à bien jusqu’au tirage final, mais d’autres ont été abandonnées en cours de route, au profit d’une version nouvelle plus convaincante à mes yeux.

« Entre Elles » sera le titre, désormais choisi, de la suite gravée, mais quelques jours de travail sont encore nécessaires avant de pouvoir la présenter dans sa globalité.

Je vais donc consacrer cette chronique à quelques propos d’atelier qui concernent le processus évolutif de ces gravures en relief particulières (en l’occurrence ici procédé de la gravure sur bois, mais ce pourrait aussi bien être gravure sur linoléum, ou dalles de sol vinyl – voir ma suite gravée « Les bas rouges« ). Tout part de l’idée d’un motif ébauché sur papier à reporter sur un support préparé, poncé et peint en blanc pour le confort de l’œil, que l’on creusera avec divers outils, gouges et ciseaux. L’image définitive imprimée étant donc inversée par rapport à la planche gravée.
La gravure sera jugée satisfaisante et aboutie dans l’esprit de son auteur quand un point final sera mis aux corrections et essais nécessaires. D’où nombre d’allers-retours entre les ébauches et repères sur papier-calque, et la matrice elle-même. Ce qui peut être un processus long, compte-tenu des désirs du graveur (composition de l’image, équilibre des noirs et des blancs, masquages de surface dans le cas de plusieurs couleurs, repentirs…) Viendra ensuite la phase finale d’impression des épreuves sur papier, numérotées en édition limitée. Ces considérations sont un peu techniques, mais chaque graveur est confronté à ces questions.

Tout cela est affaire d’étapes successives dans le temps, et il est fréquent de mener le processus sur plusieurs planches simultanément. Je ne garde pas la mémoire de ces travaux. J’ai toutefois conservé des clichés de quelques phases dans l’évolution des gravures 4 et 5 de la série, qui me permettent d’illustrer par l’exemple ces commentaires :

« Entre Elles – 4 »

Ci-dessous : les deux personnages féminins dont l’aspect général (visage, coiffure, vêtements), révèlent deux temporalités différentes, se font face frontalement. Leur échange de regards traduit un instant de questionnement intense qui les fige, l’une et l’autre. Dans le format carré de la scène, il me fallait aussi évoquer par la ligne verticale du fond la frontière entre leurs deux univers. J’ai ensuite commencé par graver dans la planche la femme positionnée à droite (qui sera imprimée en noir et à gauche sur l’épreuve imprimée), avant de poursuivre le travail avec la gravure de la femme positionnée à gauche. J’ai terminé par le travail en aplat du fond, en évidant l’espace délimité par les hachures oranges, qui sera occupé ultérieurement par une seconde planche imprimée en gris. De même pour le pull rayé
Ps : je ne situe plus, hélas, cette « femme à la pomme », dont je m’inspire… Elle est sans doute un personnage isolé d’une œuvre peinte au Quattrocento italien ! Je remercie par avance tout lecteur qui pourrait me renseigner sur cette source iconographique.

Jean-Charles Taillandier, « Entre Elles-4 »,
xylographie 50 x 50 cm, 2 couleurs, année 2021.
Précédée de trois étapes de son évolution.

« Entre Elles – 5 »

Ci-dessous : le visage de femme d’un autre temps est inspiré d’un portrait de femme peint par Frans Pourbus l’Ancien (1578), conservé au Musée de Grenoble. La mise en place de la scène fait là encore l’objet d’un croquis à la mine de plomb et stylo. Le regard de surprise est jeté cette fois-ci par la jeune femme contemporaine qui arrive à sa hauteur par l’arrière. J’ai commencé par graver le portrait de la femme ancienne, en soulignant sa différence par l’aplat gris de son manteau, que je matérialiserai par une seconde planche gravée.

Jean-Charles Taillandier, « Entre Elles-5 »,
xylographie 50 x 50 cm, 2 couleurs, année 2021.
Précédée de trois étapes de son évolution.

Trois variations sur Catherine de Médicis

Ma précédente suite d’estampes numériques “Fake news en dentelles“ (voir article) poursuivait l’ambition de mettre en connivence avec l’actualité de notre temps des portraits gravés de l’époque Baroque . Ce fut une façon teintée d’ironie et de légèreté de troubler et pervertir la grandiloquence de ces illustres modèles, mais surtout, de tenter de soulever par ce geste artistique, le potentiel manipulable, voire mensonger de toute image. Cette expérience graphique qui prenait pour base un témoignage gravé par Peter de Jode il y a plus de trois siècles, était plus à mon regard qu’une résurgence d’un temps lointain hors de portée. Elle offrait un potentiel créatif ouvert à des perspectives bien contemporaines : un espace ouvert à des temporalités différentes, d’où peut surgir l’inattendu, la connivence et comme une fraternité de regards.

C’est une prolongation de cette expérience que je souhaite faire partager dans ce nouvel article. Le propos en est simple : introduire dans une image référencée de l’histoire de l’art un élément perturbateur qui s’interpose à notre regard comme une énigme, un grain de sable qui perturbe la mécanique de notre œil. Une dissidence s’interpose alors dans le processus de fabrication de l’image et vient perturber le confort de notre vision, ou tout au moins, l’image mentale préconçue que nous en avons.

Corneille de Lyon, Portrait de Catherine de Médicis
Huile sur toile (vers1536), c/o National Trust collection, UK.

Variation 1

Jean-Charles Taillandier, Variation 1 sur Catherine de Médicis.
xylographie 50 X 50 cm (fait partie d’une suite gravée en cours de réalisation, année 2021).

C’est en tout cas mon ambition initiale que je souhaite poursuivre, non plus avec les ressources de l’estampe numérique que j’avais privilégiée pour l’expérience précédente de “Fake news en dentelles“, mais avec le recours de la xylographie dont j’apprécie le primitivisme du trait limité au recours épuré de trois couleurs que sont le blanc, le noir et le gris.

L’homogénéité attendue de cette nouvelle suite gravée, dont le titre n’est pas encore défini, m’obligeait à choisir une thématique qui soit affirmée dans l’histoire de l’art et suffisamment distance de nos références stylistiques actuelles pour rendre efficace cette disjonction dans l’image.

Temps passé, temps présent… la thématique essentielle est le temps, mais le personnage unique est la femme. Soit représentée seule, soit accompagnée. L’amorce de la démarche plastique a donc été le choix délibéré de portraits de femmes appartenant ou proches de la période Renaissance, représentées selon les codes de leur temps, mais transposées dans notre vingt-et-unième siècle par le miracle d’un détail de costume, d’objet, de gestuelle ou de décor incongru de leur époque. Ou rencontre fortuite de deux personnages féminins appartenant à des époques et univers mentaux étrangers l’un à l’autre.

À ce stade du travail, treize planches ont été gravées et imprimées sur un papier Fabriano pour un tirage qui n’excédera pas les 10 exemplaires. Certaines sont encore en cours de séchage et je ne manquerai pas de présenter la série complète dans une prochaine actualité de ce blog.
Le présent article a pour but de donner un aperçu de mon travail en cours à l’atelier. J’ai choisi de présenter trois d’entre-elles, qui ont la caractéristique commune d’être inspirées d’un même portrait de Catherine de Médicis peint par Corneille de Lyon vers 1536.
Et un dernier, inspiré d’un portait d’après Frans Pourbus l’Ancien.


Jean-Charles Taillandier, Variation 1 sur Catherine de Médicis.
ci-dessus et en bas à droite : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
(cliquer dessus pour agrandissement)

Faisant suite à une ébauche de la composition sur papier au format réel, le tracé du motif est transféré sur la planche de bois à graver, préalablement passée au blanc. Il convient ensuite d’évider le bois pour traduire le blanc sur la future estampe. Ce qui n’empêche pas les retouches et ajustements à faire, signalés par des marques de couleur. Mais quelquefois, la gravure bien avancée ne me convainc pas et je l’abandonne, pour une nouvelle version (exemple ci-dessus : la planche de gauche qui devait être la Variation 2 a été abandonnée au profit de la nouvelle composition ci-dessous).

Variation 2


Jean-Charles Taillandier, Variation 2 sur Catherine de Médicis.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
Ci-dessous : la planche en cours de réalisation.

Variation 3

Jean-Charles Taillandier, Variation 3 sur Catherine de Médicis.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
Jean-Charles Taillandier, Variation 3 sur Catherine de Médicis.
ci-dessus et en bas à gauche : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
ci-dessous à droite : tracé d’une prochaine gravure de la série.

À suivre…

Pages de carnet : éloge de la main

Jean-Charles Taillandier – « Mains »
Dessins de cette page, de 1 à 11
: encre de Chine sur japon, collages, chacun 30×30 cm, année 2020 / 2021.

Feuilletons mes carnets à dessin.
Une mince feuille de papier oriental, une plume, de l’encre de Chine, et quelques autres fragments de papier couleur pour les collages éventuels sous-jacents au dessin : le bagage est léger pour m’évader entre deux séries de gravures plus laborieuses. Rien de neuf en fait dans le principe. Je poursuis ainsi ma thématique de la main que j’avais évoqué déjà il y a quelques mois dans un article précédent ( mains ), dans lequel j’exposais mon propos qui reste le même aujourd’hui.
Je peux le reprendre ici avec les mêmes mots :
Sans doute cette petite suite  légère et fugace intitulée « Mains » s’épanouira encore, déroulant sa gestuelle dans la porosité d’un corps qui se devine plus qu’il ne s’impose au regard. Ce dessin n’a pour fonction que d’inscrire dans le papier la réminiscence d’une pose ou d’un geste qui affleure à notre mémoire.
Pas de temps, pas de lieu, juste la trace de ce qu’exprimait un jour une main…

Bestiaire / L’Orée du monde

Jean-Charles Taillandier, panneau 5 de la fresque l’Orée du monde
xylographie 2 couleurs, format 38 x 24,5 cm, année 1996.

LE CAPRICORNE
Comment a-t-on
su que c’était lui ?
demande l’enfant,
Qui a découvert un cygne, un aigle, un serpent
dans ce fouillis d’étoiles poussiéreuses ? Le Lynx,
le Dragon, la Girafe, le Renard, l’Oiseau de paradis,
depuis combien de temps étaient-ils là, dans le 

ciel, attendant que quelqu’un les reconnaisse ?

La Voie lactée n’est qu’un peu de lait échappé
 d’une casserole qui déborde, une serpillière d’étoiles
 poussée du pied dans le caniveau, un jet 
 d’urine d’or pissé par un chenapan céleste.

Mais nous suivons du doigt sur la paroi de la
grotte les anfractuosités du hasard, et nous lisons : 
 l’Oiseau indien, le Rhinocéros, la Fourmi géante,
le Toucan, l’Hydre mâle et l’Hydre

femelle, le Caméléon, la Baleine…

C’était écrit. Rien n’est encore dit. 
Tout recommence. Quel nom donner à ce qui n’a 
  pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, 
 phénix,  coquecigrue, une chimère est notre totem.
.

Cependant, l’enfant qui fait tourner
dans sa main la mappemonde,  tandis qu’au loin, 
inaudibles dans les profondeurs de la terre, craquent 
les plaques tectoniques et dérivent  les continents, 
découvre en cachette, comme un plaisir volé, la 
 Nouvelle-Guinée à la silhouette  de ptérodactyle :
merveilles du monde, merveilles des formes,
merveilles des mots qui happent à la langue —
et dans l’impression que soudain, 
le sol s’ouvrant, l’oiseau devient loup, 
l’effroi qui rend le vide habitable.

Marc PETIT pour Bestiaire

revue Poliphile, éditions Aldines, 1996. 

Dans un article précédent consacré à ma participation aux Carrés 379, une collection, projet éditorial lancé par la galerie 379 de Nancy, j’évoquai ma décision de recourir à d’anciennes planches gravées sur bois, plutôt que concevoir une suite inédite de 15 gravures ou dessins dans la cadre imposé du format 20 x 20 cm.   Je n’y voyais pas là une facilité à répondre à cet appel à projet, mais une façon de questionner un travail graphique publié en 1996, d’y apporter un regard neuf et de nourrir une fois encore ma réflexion sur la mémoire des images, fussent-elles mes propres images.

La publication récente dans le cadre des Carrés 379 m’offre donc l’opportunité de présenter ces travaux graphiques initiaux, rarement exposés, qui sont à la source de ces xylographies.

L’initiative de ces gravures sur bois est une invitation que m’avait faite l’écrivain et poète Marc Petit, maître d’œuvre, en 1996, du sommaire de la revue annuelle des Arts et des Sciences Poliphile (Éditions Aldines-Paris). Marc Petit (*) partageait alors avec les écrivains du groupe de la Nouvelle Fiction (dont il est un des membres fondateurs), une pratique de l’écriture qualifiée « d’œuvre du travail de l’imagination en rapport soutenu avec l’imaginaire« . Auteur d’une œuvre prolifique (La grande cabale des juifs de Plotzk, Ouroboros, le nain géant, le troisième Faust…), il est aussi collectionneur de masques, et consacra un ouvrage aux arts primitifs de l’Himalaya en 1995.

Ce numéro avait pour thématique Multiplicité et Infini, avec la contribution de plusieurs auteurs, dont le philosophe Marc Richir qui consacrait un long entretien à la naissance des dieux. Il abordait l’entrée des dieux dans la scène symbolique et l’apport de la tragédie grecque dans la lecture critique du mythe (**).
Le poème de Marc Petit que je présente ci-dessus accompagnait ces gravures de la série Bestiaire.

Faisant retour sur mon travail graphique depuis ces années, je me rends compte que cette série Bestiaire et la fresque gravée l’Orée du monde qui l’accompagne interroge déjà une thématique qui me reste fidèle : l’origine des images et leur mystère. Ce thème m’était offert sur un plateau, si je puis dire, en regard des apports poétiques et philosophiques de Marc Petit et Marc Richir. C’était une invitation à investir l’espace immense de temps immémoriaux où cohabitaient héros et dieux, dans un panthéon archaïque et dionysiaque plein de chimères et d’animaux étranges, dans la confusion des danses, des airs et du feu. Sans repères et sans mémoire… Comme l’écrit Marc Petit : “Quel nom donner à ce qui n’a pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, phénix, coquecigrue, une chimère est notre totem. “

(*) voir sur l’écrivain, poète et peintre Marc Petit
(**)revue Poliphile , page 77

Jean-Charles Taillandier, panneau 3 de la fresque l’Orée du monde (fragment), xylographie 2 couleurs, hauteur 24,5 cm, année 1996.

J’ai plaisir à présenter ici ce qui fut autour de Marc Petit et la revue Poliphile dirigée par Nelson Gonzàlez-Cortés une belle et intense collaboration.
Bestiaire
Une suite de 15 gravures sur bois, 1 couleur noire, format 24,5 x 31,5 cm
Tirage à 15 exemplaires sur Rivoli blanc
Toujours disponible à la vente.

L’Orée du monde
Une fresque gravée sur bois, 2 couleurs noire et rouge, 24,5 x 470 cm en huit fragments
5 exemplaires de tête sur papier oriental senkwa
20 exemplaires sur Rivoli crème.
Toujours disponible à la vente (fresque ou fragments).

Jean-Charles Taillandier,  fresque l’Orée du monde, panneaux 1-2-3-4, et panneaux 5-6-7-8
xylographie 2 couleurs, chacun 24,5 x 235 cm, format, année 1996.
Cliquer pour AGRANDIR
Plus bas : 11 gravures sur bois de la suite Bestiaire, année 1996.

Une exposition de ces 2 suites gravées aura lieu pendant les Ateliers d’artistes 2021 de Nancy.
Dates : 24-25-26 septembre 2021.
Lieu : Ateliers du canal, 38 impasse du 26e RI, 54000 Nancy
Pour tout renseignement, voir ci-dessous le programme complet :

Les carrés 379 : L’Orée du monde

Jean-Charles Taillandier, L’Orée du monde 8 et 11
xylographie 2 couleurs, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection (Galerie 379, Nancy, 2021).
(Cliquer pour agrandir)

En septembre 2020, dans une page précédente de ce blog (voir Le dessin au carré ), j’y exposais mes premières intentions d’adhésion au projet graphique proposé par la galerie-artothèque 379 de Nancy, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection. Soit donc un ensemble cohérent de 15 œuvres de format imposé 20 x 20 cm, à fournir avec un texte accompagnant la démarche. Leur destination finale les présentant dans un portfolio numéroté et signé par l’artiste.

D’ores et déjà, l’initiative a rencontré un grand succès auprès de nombreux plasticiens, de tous horizons esthétiques et géographiques (France et International).

Le site dédié à la galerie-artothèque 379 permet de suivre l’avancée de cette collection, au fur et à mesure de l’édition des albums CHANTIER et des albums SOLO ( https://asso379.wixsite.com/artcontemporain ).
La publication égrenée au fil des semaines des apports de chaque artiste, sous la coordination éclairée de Brigitte Kohl, est un plaisir sans cesse renouvelé. Nous découvrons la richesse des univers de chacun, dans une multitude des langages (peinture, dessin, estampe, photographie, collage)…

Mon intention initiale était de recourir au dessin, dans ce format carré qui m’est familier. Je partais donc explorer cette piste avec des travaux inédits sur papier dont plusieurs étaient publiés dans l’Album CHANTIER n° 2.
A priori, ce choix spontané était dans la logique de mon travail car le périmètre du carré a ma préférence et l’amplitude de la main du graveur est habituée à cette modeste échelle…
Je venais de clore alors une expérience graphique nouvelle avec la création de ma série d’estampes numériques Fake news en dentelles“, qui fut exposée jusqu’en décembre 2020 à la bibliothèque multimédia bmi d’Epinal (exposition très chamboulée à cause des confinements successifs). À sa clôture, je redoutais confusément cette expérience du vide, comme un entre-deux, qui m’est habituel entre deux séries gravées ou dessinées : comme un sas que l’on franchit en quittant un univers mental avant d’en explorer un nouveau, encore confus…
J’ai tergiversé, puis amorcé donc cette tentative de dessins à l’encre destinés aux Carrés 379, mais il me manquait un réel déclic. Et puis, il fallait me réapproprier ce langage spontané du dessin, en contact direct et sans rémission avec le blanc du papier. Bien éloigné des manipulations techniques et interférences avec l’outil ou l’informatique qu’imposent la gravure en creux, la xylographie ou l’estampe numérique…

Il existe néanmoins un fil conducteur à mon travail graphique depuis des années, indépendamment du médium choisi. C’est une interrogation constante, par rapport à ma propre subjectivité, sur la vérité et la signification de toute image, qu’elle soit issue de l’histoire de l’art, d’archives personnelles ou de découvertes fortuites. L’interprétation d’une gravure, peinture ou dessin surgi du passé parvient à mon œil et mon entendement à travers le filtre du temps, avec tout un spectre de mystères et d’incompréhension que j’ai plaisir à dénouer. Elles sont issues d’un univers étranger et lointain, ces images que j’ai interrogées au fil de mes séries antérieures : de figures de l’œuvre du peintre Georges de la Tour, de portraits d’anonymes conservés dans les collections muséographiques lorraines, ou d’anonymes encore composant l’étonnant défilé funèbre du duc de Lorraine Charles III, gravé en 1611 par Friedrich Brentel et Matthäus Mérian. (*)

Jean-Charles Taillandier, travaux d’atelier pour L’Orée du monde, 2021).

Au fil de cette réflexion, germa alors cette idée : dans cette logique de démarche personnelle, et plutôt que recourir à des œuvres extérieures, pourquoi ne pas interroger tes propres images puisées dans ton propre passé de graveur ? Le mystère de toute création n’est -il pas fondamentalement un mystère à l’égard de soi-même ?

J’avais conservé les planches xylographiées d’une série ancienne intitulée “L’orée du monde“. Elles compose une fresque gravée et imprimée en deux couleurs noire et rouge, qui déroule sur près de cinq mètres de longueur une thématique mythologique, et interroge, déjà, la mémoire des images. Publiée dans la revue Poliphile en 1996 (éditions Aldines), elle accompagnait un texte de Max Richir consacré à la naissance des dieux.

Pour l’exclusivité des Carrés 379, j’ai réimprimé sur papier artisanal des Philippines quinze motifs différents, choisis dans le déroulé de la fresque initiale. J’en ai respecté les deux couleurs de l’édition originale, mais en donnant à ce travail graphique un aspect plus intime, dans une connivence étroite entre le motif brut et archaïque et son support.

Tous les travaux graphiques dont il est question dans cet article sont visibles à mon atelier proche de Nancy, sur contact préalable.

(*) voir par exemple, les articles :

les bas rouges, dessins #2

apothéose en noir et or #2

rouge (suite)… traits et variations

anonymes regards croisés

Galerie ci-dessous : Jean-Charles Taillandier, L’Orée du monde 1-3-4-6-7-12-13-14.

Portraits vains

Jean-Charles Taillandier, portrait vain 1
encre sur papiers, pigments et collage, 30 x 30 cm.

“Quant aux gens qui y chercheraient autre chose, je les avertis qu’ils chercheront en vain“…
Alfred Franklin

 La plupart des articles de ce blog consacré à ma démarche de dessinateur et de graveur consacre l’idée que la représentation d’un visage repose sur une illusion de vérité. Elle se fonde sur une approche du portrait que je questionne en référence à des œuvres peintes ou gravées des collections muséales, ou, dans une approche plus intime, à des portraits d’archives photographiques appartenant à mon environnement familial.

Dans tout les cas, la distance qu’impose ce passé des images avec mon propre vécu me confronte à des visages de personnes inconnues ou anonymes. Leurs traits qui étaient initialement les traits de leur identité propre et de l’emprise du vivant appartiennent désormais à un monde absent de mon propre univers ou de ma mémoire, car je suis étranger à leur histoire. Leurs traits et la perception directe que je pourrais en avoir sont dissous à mon propre regard.

Mon dessin qui souhaite aller à leur rencontre accédera à une autre réalité, et ces visages, victimes d’une perte d’identité irrémédiable, ne seront plus eux-mêmes. Ils seront l’objet d’un simple exercice de dessin doté d’un répertoire de signes universels et abstraits. Dans cette entreprise vaine de repossession d’un visage, la problématique de la ressemblance n’a aucune importance puisque je suis confronté à la représentation initiale de parfaits inconnus. Le seul point d’ancrage qui pourrait faire le lien avec le portait originel et le singulariser, est le regard du modèle. Dans le visage, l’œil est la balise et le repère. Il reste le centre de gravité d’une présence, grand-ouvert sur sa propre réalité; et même si les paupières restent closes, comme si le personnage était lui-même déjà étranger à son propre monde. Mais qu’en sait-on au juste ?

Jean-Charles Taillandier, portrait vain 2
encre sur papiers, pigments et collage, 30 x 30 cm.

Au bout du compte, la pratique du dessin, instrument d’une perpétuelle approche d’un visage idéal, sans cesse se dérobe. Cette problématique de la représentation et de l’énigme du visage humain interroge depuis la naissance de l’art des générations de peintres, mais aussi photographes, cinéastes…

Mais, paradoxalement, ce questionnement perpétuel vivifie le dessin et nourrit sa persistance à renaître de son imperfection même. J’ai rassemblé ici plusieurs tentatives de portraits, qu’ils soient autonomes ou rattachés à l’élaboration de séries autonomes antérieures (voir articles Portraits en Renaissance, le geste et la trace, ou Visages de papier).

J’ai accordé dans ces travaux graphiques une grande importance au support papier. La structure du visage de référence n’est rassemblée et suggérée qu’en quelques traits fugaces à l’encre de Chine sur un léger papier oriental translucide. Elle est comme “captée“ en un geste rapide du pinceau sur cette fine épaisseur de peau de papier, qui, sera, elle-même par la suite, superposée à d’autres épaisseurs sous-jacentes travaillées par pigments ou collage. À la fugitive présence initiale s’agglutinent et se superposent d’autres strates graphiques qui viennent à la rescousse d’un portrait toujours vain.

La figure ne saurait vainement s’imposer à ma conscience et à la surface du dessin. Elle se contente d’agglutiner des parcelles de mémoire et de réminiscences. Elle ne peut suggérer à mon regard contemporain qu’une identité subjective et intemporelle.

Jean-Charles Taillandier, portrait vain 3
Ci-dessous en galerie : portraits vains de 4 à 17.
encre sur papiers, pigments et collage, 30 x 30 cm (années 2014-2018).

Michel Kanter, l’art en questions

Michel Kanter, avec… Picasso, poudre de fer et crayon sur papier, 20×20 cm (2013).

Lorsque la Galerie Artothèque 379 propose le concept des Carrés 379 au peintre et sculpteur Michel Kanter, c’est avec enthousiasme qu’il donne suite et s’engage dans cette aventure éditoriale collective. Il y répond donc en transmettant quinze exemplaires originaux de format 20 x 20 cm conformes au « cahier des charges » du projet, plus précisément quinze travaux d’atelier sur papier traduisant les préoccupations formelles de l’artiste sur la période des années 2013 à 2020.
 Les liens entre Michel Kanter et la galerie sont de longue date. De famille d’origine lorraine, il suivra de 1957 à 1961 les cours de l’École des Arts Appliqués de Metz puis l’École des Beaux-arts de Nancy, avant de poursuivre une carrière dans l’effervescence des milieux artistiques de Paris. Il part aux États Unis en 1980 où il enseignera à la City University of New York. Il partagera désormais sa vie entre New-York  et le sud de la France à  Fraisse-des-Corbières.
Son œuvre de peintre et de sculpteur porte dans ses tréfonds cet héritage spirituel de deux cultures, arc-bouté entre la vie urbaine, antre de la modernité, et la vieille Europe, creuset de tant d’expériences et fulgurances artistiques dans l’histoire de l’art occidental : de quoi nourrir une œuvre intense de réflexion sur la matière et les matériaux utilisés, l’image et son support. C’est une réflexion à la fois intime et collective, pétrie de ses élans et de ses antagonismes… Passé, présent et avenir de l’art nourrissent une réflexion formelle au cœur de ce vaste mystère de la représentation, où prédominent le questionnement des Anciens, les voies ouvertes par l’empreinte, la déchirure.
Je n’ai pas eu le bonheur de visiter l’exposition rétrospective des travaux de Michel Kanter depuis les années 60, qui eut lieu à la Villa Tamaris centre d’art de la Seyne-sur-Mer en décembre 2016 (*), mais mon souvenir est vivace de sa rencontre et de l’exposition que j’ai partagée avec lui sur les cimaises de la Galerie 379 de Nancy (**) où, par le biais du dessin, des techniques de reproduction et de collages, il interrogeait, dans sa série Timbres et nativité, l’imagerie chrétienne et la thématique de la Nativité dans la peinture des grandes maîtres  anciens.

Michel Kanter, U.S stamps, 2 photocopies couleur, chacune 16×11 cm (2004)

Issues de la même période, c’est ce même cheminement de pensée que questionnent les œuvres sur papier sélectionnées pour les Carrés 379. L’empreinte mémorielle de Picasso, Manet, Matisse ou Hopper habite le périmètre du carré de papier. L’image icône est dépouillée jusqu’à l’épure de la forme et le dessin nous en révèle une trace résiduelle. Est-ce de la part de Michel Kanter une intention de traduire par ce dénuement formel une désacralisation de l’œuvre en référence, désormais rappelée à notre souvenir par quelques traits ? Désacralisation de l’art et désacralisation de l’œuvre qui ne subsistera que par son empreinte ? Témoignage d’un geste créateur ancien dont l’artiste contemporain, dans une mémoire collective, se porte garant  ? Faut-il y déceler un malaise du regard contemporain dans cette dénaturation de l’œuvre. Parfois elle rassemble des éléments épars par collage et recomposition ou bien souligne tel fragment formel d’un trait de pinceau brun à la poudre de fer ? Le motif est comme usé, altéré sous la décomposition chimique du trait et sous la tyrannie du temps. Il est désormais vestige d’une pensée créatrice d’un temps ancien dont la matière, sous la main de l’artiste, s’évertue à garder témoignage et trace ?
Mais peut être est-ce là de ma part une interprétation trop « romantique » du geste artistique de Michel Kanter. Le langage de l’art est affaire intime de questionnement perpétuel et de remise en cause, dans l’intimité d’une pensée créatrice qui se cherche. Elle travaille dans le temps long et dans un esprit de renouveau. Michel Kanter nous y invite.

Dans le cadre restreint des Carrés 379, c’est une part très intime de son univers qu’il nous offre, depuis toujours ouvert aux énigmes de la représentation et des empreintes du temps. Ces 15 dessins m’ont permis de le découvrir un peu plus; mais par le petit bout de la lorgnette, loin de l’ambition affichée de sa rétrospective à la Villa Tamaris en 2016, citée plus haut. Celle-ci présentait son œuvre dans sa dimension de peintre, mais aussi, essentielle, de sculpteur.
À la fois archéologie aux sources de l’art et très ancrée dans sa modernité, son œuvre mériterait une grande exposition en Lorraine qui l’a vu grandir…

(*)  Michel Kanter, Sur le mur / On the wall, Villa Tamaris centre d’art, «3 décembre 2016 au 29 janvier 2017 , textes de Robert Bonaccorci et Cassandra Neyenesch .
(**) Michel Kanter, U.S stamps / Jean-Charles Taillandier, Portraits revisités, Galerie 379 Nancy, janvier 2009.

379 Galerie artothèque, 379 avenue de la Libération, 54.000 Nancy
Pour toute information sur l’actualité de la Galerie artothèque et des Carrés 379, une collection :
https://asso379.wixsite.com/artcontemporain
https://www.facebook.com/379-Galerie-Artotheque-134517727159014/

Mille manants

Jean-Charles Taillandier, suite « Mille manants », panneau mural 1et 2
xylographies sur papier marouflés sur toile de lin, format 150 x 400 cm. CLIQUER SUR L’IMAGE.

Vous allez penser que je passe du coq à l’âne à propos de ce nouvel article intitulé “ Mille manants “, à la suite de “ Vestiges et parures “ qui abordait par le dessin le raffinement des textures et bijoux… Nous voici maintenant immergés dans le langage rugueux de la xylographie, travaillée à la gouge sur une simple planche de bois brut. En fait, cette planche gravée était rangée dans un coin de l’atelier depuis plus de dix ans. La genèse de ce travail graphique, certes ancien, m’est revenue à l’esprit, et son questionnement m’est toujours actuel, dans la mesure où il concerne l’expérience du support et l’énigme de l’image.

Dans le cas de cette suite sur bois “ Mille manants “, le support est unique, puisqu’il n’utilise qu’une seule planche gravée de format vertical 40 x 100 cm, mais reproduite soixante-sept fois à l’identique sur papier contrecollé sur toile de lin.
Au final donc, c’est un tirage unique réparti sur sept panneaux muraux, chacun de format 150 x 200 cm. La figure est inspirée d’une représentation populaire issue toute droite de l’imagerie du quinzième siècle propre à Martin Schongauer ou Albrecht Dürer. Le propos était d’exploiter toutes les ressources plastiques de ce motif unique, en montrant le tirage papier envers comme endroit, dans une mise en scène de foule compacte : image multiple d’un être unique et cloné qui interroge le spectateur tout en questionnant sa propre présence au monde. J’aurais pu choisir un personnage tout aussi banal de notre temps contemporain, mais je trouvais que l’aspect fruste du manant était bien en adéquation avec le support et le trait grossier du langage gravé.

J’accompagne ci-joint la reproduction des sept panneaux d’un fragment de la planche originale maculée de tous ses tirages et comme saturée d’encre noire. Une fois les sept panneaux achevés, elle n’a plus servi et dormait sous sa couche d’encre durcie.

Jean-Charles Taillandier, Suite « Mille manants », planche unique gravée sur bois, format 40 x 100 cm (détail)
Ci-dessous : Suite « Mille manants », chacun des panneaux muraux, de 1 à 7, format identique 150 x 200 cm.

Vue d’atelier, les rouleaux (photo Jean-Marie Dandoy).

Vestiges et parures

“ Les images qui constituent notre univers sont des symboles, des signes, des messages et des allégories. Ou peut-être ne sont-elles que des présences vides que nous remplissons de nos désirs, de notre expérience, de nos interrogations et de nos regrets. Les images, comme les mots, sont le matériau dont nous sommes faits. “
                                        Alberto Manguel, Le livre d’images – Actes Sud , p. 25.

Jean-Charles Taillandier, Wilhelmus DG / Excel Dns (Série Vestiges et parures)
Encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.
Cliquer sur l’image.

L’exposition “Fake news en dentelles“, présentée en novembre 2020 à la bmi d’Épinal, clôt mon introspection de l’image, que l’actualité démontre aisément manipulable aux tentatives d’illusion ou de mensonge. Cette expérience graphique fut menée en prenant comme matériau de base un recueil de gravures du dix-septième siècle de l’artiste flamand Peter de Jode, conservé à la bmi d’Épinal, gravures que j’ai réinterprétées de mon regard contemporain teinté de légèreté et de dérision. L’enjeu fut, avec mon langage de graveur, de l’ouvrir aux potentialités de l’informatique et de l’estampe numérique…
Donc, point final pour cette série d’images… et place au vide de la feuille blanche dans l’attente impatiente d’un rebond qui m’ouvre à une nouvelle expérience graphique du trait et de la forme. Ce rebond ne naît pas du néant, mais de l’acquis, et je savais confusément qu’un nouveau départ surgirait de l’expérience passée.

Ce qui me conduit à présenter la genèse de cette nouvelle série de dessins en cours à l’atelier, baptisée pour l’heure “Vestiges et parures“, inspirée en effet de la série précédente. Il faut revenir à quelques considérations techniques : dans “Fake news en dentelles, l’élaboration même de l’estampe numérique, de son ébauche jusqu’à sa finalisation, s’appuyait sur les larges potentialités des logiciels informatiques, donnant tout pouvoir à déconstruire l’image, la réduire en fragments, lui adjoindre au besoin des parcelles d’images étrangères à son propre contenu. Bref… détourner toute vérité supposée de l’image en chimère ou mensonge délibéré. Ainsi par exemple, Emella resplendissante dans ses atours de Princesse d’Orenge, immortalisée dans le portrait peint par Antoon Van Dyck, puis réinterprété sous la pointe du graveur Peter de Jode dans les années 1630, se trouve-t-elle aujourd’hui devant son miroir, toute surprise à l’essayage d’un bustier de fantaisie !…

G : Peter de Jode, gravure d’après peinture d’Antoon Van Dyck, 14,3×16 cm, (1638), collection bmi d’Epinal.
D : Jean-Charles Taillandier, Emella au bustier, estampe numérique de la série « Fake news en dentelles » (2020).

Au bout du compte, ce processus graphique et informatique de “Fake news en dentelles“, se solde par de multiples fichiers d’images numérisées qui sont résiduelles dans la mémoire de l’ordinateur. Autant de fragments d’images qui n’ont pas trouvé usage ou logique dans l’élaboration finale de la série, mais qui participent néanmoins d’un alphabet graphique très riche de potentialités : fragments d’armures, parures de tissus, bijoux, armes, dentelles, surfaces de textures variées… Leur variété de langage est immense, propre aux ressources graphiques de l’eau-forte et du burin des graveurs hollandais de ce temps. Ils sont fragments épars d’une centaine de portraits gravés de personnalités du siècle, issus des hautes classe de l’aristocratie, de la noblesse, de l’église ou de l’armée.

Jean-Charles Taillandier, Paulus Bernardus (Série Vestiges et parures)
encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.

Je me suis dit que cet ensemble de représentations visuelles, legs d’un regard étranger et lointain, avait valeur de trace. Je les avais mis de côté, comme fait le peintre avec ses esquisses, ou le graveur avec ses épreuves d’essai. Bien à tort, pourtant, car ils sont à ma portée, disponibles pour un nouveau projet. Ils m’apparaissent alors comme un don du hasard. Henri Focillon n’est jamais loin dans cette philosophie du dessin quand il écrit qu’ “à mesure que l’accident définit sa forme dans les hasards de la matière, à mesure que la main exploite ce désastre, l’esprit s’éveille à son tour“(Éloge de la main, Quadrige/PUF (1934).
J’ai à la disposition de mon imaginaire une abondance de motifs, certes disparates, qui peu à peu vont trouver une cohérence d’ensemble sur le support blanc du papier, arbitrairement travaillé verticalement de format 50 x 70 cm. J’assume l’idée de donner à l’invention artistique de ces motifs une identité aux références imprécises, tout en travaillant méticulement certaines textures ou surfaces de matériaux (métaux, bois, bijoux). Ce n’est pas paradoxal, je crois, dans une proposition de proposer au regard des objets purement imaginaires, avec des accents de réalisme de la forme. Cela participe pour tout regardeur, à commencer par moi-même qui le dessine, à l’étonnement de maîtriser l’identité du motif, alors que , plus tard, ce même objet s’échappe vers son étrangeté.
Conforme à ma thématique principale qui est la mémoire de l’image et les mystères de sa représentation, le motif ne s’inscrit dans aucune temporalité. Le simple fait tangible et pour moi essentiel est qu’il se révèle. Il affleure sur le papier d’une même innocence et avec la même renaissance au monde qu’affleure le vase antique dégagé de sa gangue de terre sous le pinceau de l’archéologue. J’y devine vêtements de sacre, objets rituels et parures, qui ne sont peut être, allons savoir, que manifestations personnelles et inconscientes d’un retour dans la psyché des origines.

Ironiquement, je prolonge cette part d’étrangeté à mon propre travail en titrant chacun de mes dessins d’un fragment de mots latins accompagnant chaque gravure de Peter de Jode dont ils s’inspirent (je ne suis pas latiniste).

Galerie : Jean-Charles Taillandier, 16 dessins de la série “Vestiges et parures“
encre de Chine, crayons et acrylique sur papier, 70×100 cm, année 2020.