Encre et réminiscences (2)

Ci-dessus et ci-dessous : Jean-Charles Taillandier , « Encre et réminiscences« 
Suite de dessins à l’encre de Chine sur papiers marouflés et collages, format 27 x 27 cm, année 2019.

L’exposition de ma suite gravée « Les bas rouges » à la galerie du bailli d’Épinal du 15 au 20 septembre 2019 a mis un terme (du moins provisoirement) à ce cycle de gravures et de dessins sur lequel je travaillais depuis trois ans. J’ai besoin de retrouver à présent un élan spontané du geste, loin des techniques ardues et lentes de la gravure en relief. Le dessin à l’encre de Chine m’offre cette possibilité : une liberté totale du geste et de l’inspiration dans le périmètre d’un papier léger, et dans le sillage de ce qui fut, il y a quelques mois, une cohérence de dessins regroupés sous le titre « encre et réminiscences« .

Toutefois, un dessin, même simple croquis, n’est jamais le fruit du hasard et de la divagation de la main. L’imaginaire et l’inconscient s’engouffrent dans le tracé du trait. Le dessin voudrait être innocent, mais spectateur privilégié de mes propres images, je constate que l’on se libère mal de ses liens et, en l’occurrence, de la vision fantasmée de sa propre enfance et de son passé familial.

Ainsi ces hommes et femmes qui ont façonné le monde d’où je viens se mêlent à des fantômes plus anciens , surgis par effraction de mes travaux graphiques précédents, tels ces figures encapuchonnées et ces défilés d’enfants d’un autre temps, beaucoup plus anciens et, pour moi-même, d’une troublante étrangeté.

Berlin Alexanderplatz, dessins

le Goethe-Institut Nancy me proposa dans le passé de traduire en images un ouvrage de littérature allemande de mon choix, dans le cadre d’un projet d’exposition (*). J’avais porté mon dévolu sur Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin, immense roman dont la puissance littéraire et le récit m’accompagnèrent longtemps. Il déroule l’épopée tragique de Franz Biberkopf dans les bas-fonds berlinois des années 1925-1930, parmi ses bars louches, ses rues et quartiers sombres, où règnent vices et de violences. Le pauvre bougre Biberkopf, criminel qui a purgé sa peine veut redonner sens à sa vie et rester honnête, mais n’y parviendra pas. Il croise sur sa route toute une galerie d’hommes et femmes, ballottés comme lui par un destin de misère, affrontant la réalité sordide de la grande ville, avec pourtant des îlots de tendresse et de mystère.
On sort de cette lecture abasourdi de tant d’images et de scènes réduites « à l’os » livrant le constat d’une humanité nue, sans pathos.
Que ma propre subjectivité traduise en une série de dessins un tel univers à vif ne pouvait souffrir d’aucun pittoresque ni fioriture. Je disposais d’un matériau brut : j’ai l’habitude de garder les moindres épreuves d’essai de mes suites gravées antérieures. Ce sont de simples feuillets de papier qui témoignent des premières morsures à l’eau-forte, encore anarchiques, d’une l’estampe en devenir. Sortis de leur contexte créatif, des années plus tard, ils font office de palimpseste. Sous un regard vierge et neuf, ils sont des ferments d’images nouvelles, aptes à recueillir la décantation lente d’une lecture.

Jean-Charles Taillandier, dessins pour Berlin Alexanderplatz
encre, mine de plomb sur états gravés, chacun 32 x 40 cm.


Je présente ici ces images issues de ma lecture de Berlin Alexanderplatz, dessinées à l’encre ou à la mine de plomb sur ces états gravés anciens, parfois rehaussés de couleur. Et puis, j’avais délaissé ces dessins remisés dans un carton, accaparé par d’autres projets graphiques, et plongé dans de nouvelles lectures. J’ai eu peu d’opportunités ou, à vrai dire de motivation profonde, à « illustrer » une œuvre littéraire. J’ai tenté l’expérience avec La Divine Comédie de Dante, sous forme d’une suite de gravures à l’eau-forte sur cuivre. Je trouve que c’est un exercice difficile tant il est malaisé de trouver la bonne distance entre son exigence de liberté graphique et un univers romanesque ou poétique par nature très prégnant.
Évoquant plus haut ce grand roman d’Alfred Döblin, je ne peux m’empêcher d’associer à ma réflexion une autre œuvre magistrale, le Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline, qui me fut un autre choc de lecture, avec son style unique et son atmosphère autant poisseuse que désespérée, quasiment nihiliste. L’épopée de son héros Bardamu, revenu de tout après la grande boucherie de la guerre de 14-18 est en errance perpétuelle dans le monde, échoué dans les quartiers misérables de la grande ville. Les ambiances des faubourgs où se débattent Biberkopf ou Bardamu se ressemblent, qu’ils soient les quartiers de Berlin ou la Place Clichy parisienne, avec ses commerces, ses taxis, ses gosses des rues, ses passants qui déambulent, ses bas-fonds, ses cris et ses odeurs….
A tel point, je pense, que j’aurais pu aboutir aux mêmes dessins, penché sur Voyage au bout de la nuit.

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination » Louis Ferdinand Céline

(*) Sequenz 9 / Literatur und film  – Editions du Goethe Institut Nancy  (1996)