La gloire de l’écuyer

   

Ma série de portraits « Regards croisés » inspirés des portraits peints anonymes conservés au Château de Lunéville est désormais achevée (voir Regards croisés). C’est ainsi, une fois l’exposition fermée, dépendante du lieu qui abritait ces fantômes d’hommes et de femmes dont l’histoire de l’art, pour la plupart, ne se souvient même plus du nom, ce travail graphique se referme comme une boîte, se clôt sur lui-même. S’en suit une longue période de « décantation » où l’esprit se libère de l’emprise d’images dont la familiarité m’avait envahi. Est-ce parce que travailler sur la notion de portrait est plus prégnant qu’une autre thématique, paysage ou abstraction ? Non, sans doute… J’y revendiquais un acte pur de dessin; il ne s’agit pas uniquement de thématique, mais aussi de format et de technique afin d’approcher la plus grande spontanéité.…Nombre d’amis artistes, d’ailleurs, me disent avoir besoin de ce no man’s land entre deux séries de travaux.
Sans m’écarter de ma thématique de prédilection qui est le visage, je souhaite l’intérioriser davantage dans le périmètre d’un format plus réduit. Le visage est en soi paysage, axé sur le centre de gravité d’un regard qu’il m’appartient d’habiter d’une identité. La question est de savoir de quelle identité il s’agit, car «l’imagination créatrice de l’art ne nous donne pas à contempler des leurres » (Voir l’invisible. Sur Kandinsky de Michel Henry, Puf).
Soit donc un espace d’immense liberté plastique sous la contrainte du corps et de sa représentation. En l’occurrence, j’admire ce double portrait conservé au Musée lorrain de Nancy , et peint en 1625.    

École Lorraine, Portrait de Nicolas Fournier (1552-1627), médecin du Duc et sa femme Madeleine,
vers 1620-1625 – Musée lorrain de Nancy.

         L’auteur reste anonyme, mais l’inscription nous apprend que les modèles sont  Nicolas Fournier, premier écuyer et médecin des Ducs de Lorraine  Charles III et Henri II, assis à la gauche de Madeleine Fournier, son épouse. Étonnante peinture qui nous interroge sur la position frontale des deux personnages, la divergence des regards et l’esprit quasiment cubiste du traitement des  vêtements noirs et de l’arrière-plan. Comme si deux toiles avaient été fondues en une seule. La délicatesse des deux visages émerge dans un périmètre d’austère géométrie qu’anime aussi la position des mains.. Il y a près de quatre siècles, ce seigneur d’Ecrouves et de Grand-Mesnil, et sa dame, prenaient la pose pour l’éternité et cette solennité de l’instant se lit sur leur visage (*).La reproduction de cette toile, parmi d’autres du passé  m’accompagne à l’atelier. Elle m’aide à voir, outrepassant ce que d’aucuns appellent un respect pour les « anciens » pour me frayer vers un ailleurs inconnu de soi. Une fois délaissés la théâtralité de la pose et la nécessité du paraître, subsistera toujours l’urgence du dessin à l’œuvre derrière le simulacre du visage et du corps. La contrainte n’est pas dans la nécessité obsessionnelle d’une mythique table rase qui relèguerait l’art du passé, et la peinture en particulier au magasin des antiquités,  comme le prône la petite nomenklatura de l’art officiel. C’est un débat sans fin… La véritable contrainte (l’art existerait-il sans contrainte ?), qui s’impose à l’artiste est celle d’une adéquation sincère avec son langage et son imaginaire.

Jean-Charles Taillandier, « La gloire de l’écuyer »,   dessins aux crayons avec collage (carrés 12×12 cm et 10×40 cm).

Soit donc ce double portrait glorieux, point d’orgue d’une réussite sociale pour les deux personnages, mais dont le contexte émotionnel désormais nous échappe. Cette fonction ostentatoire de la peinture participe de notre mémoire. Dans mes dessins, je « tourne autour » d’une mise en forme de ce qu’a pu être ce cérémonial de la pose, intériorisant ce moment de tension. Ils sont des instants fugaces que j’essaie d’apprivoiser au crayon dans de petits formats de papier translucides, rehaussés de couleur.

(*) Les précisions sur le tableau « Portraits de Nicolas et Madeleine Fournier » ont été tirées de l’ouvrage La Lorraine vue par les peintres, de Henri Claude – Serge Domini Editeur. 

Roger Decaux, peintre du tragique

La galerie Lillebonne de Nancy vient de clore une exposition-hommage au peintre Roger Decaux décédé à 76 ans en 1995(*). Retiré à Burey-la-Côte, en Meuse, dans les dernières années de sa vie, il a développé une oeuvre, sans concession aucune, dans le registre d’un expressionnisme figuratif, qui plonge au coeur même des entrailles du vivant.

Roger Decaux, Tête, craies sur papier (30 x 22 cm)

Nombreux sont les artistes et collectionneurs qui ont côtoyé l’homme et l’artiste,  et lui rendaient visite à l’atelier replié au creux d’une campagne meusienne âpre et sauvage, à l’image de ses peintures et dessins qui ont jalonné sa vie d’artiste au gré de ses « séries ». Il aimait les appeler ainsi, ses multitudes d’oeuvres sur toile ou sur papier, qui germaient à partir d’une idée, longtemps contenue, et qui fusaient, porteuses de tragique ou d’espoir, d’une véhémence des corps et des choses.
Leurs intitulés sont à eux seuls porteurs de la résonance humaniste et tragique de cette peinture : Jeanne isolée, l’enterrement des oiseaux, la mort de Paëtus, IVG, on peut mourir en mangeant une pomme, les cancéreux… Son geste est un cri qui sort du papier, une jouissance des sens ou le manifeste irrépressible de la destruction des corps.
Son physique de hobereau normand intimidait le visiteur. Au gré des échanges que nous avons eu, j’en retenais surtout l’idée essentielle d’une expérimentation esthétique qui cherche à dépasser l’échec du visible, pour aboutir, au bord du vide, à ce qui fait notre unicité. Sa quête, notre quête à tous, sans cesse réactivée est la recherche d’une image enfouie, nourrie de notre expérience passée et de notre présence au monde.

Roger Decaux, L’enterrement des oiseaux, craies, pastel, cire sur papier (120 x 70 cm) / Sans titre (120 x 70 cm)
Roger Decaux, Invité au repas, acrylique sur toile (150 x 150 cm)

Ce qui me saisit le plus, dans son dessin sorti du néant du papier, c’est la fulgurance de ces traits indéchiffrables dans un improbable contour, qui prennent corps et vigueur à notre propre conscience. Une sorte de sauvagerie de la mémoire qui s’approprie et outrepasse le cadre de la feuille blanche. Nous sommes uniques dans le flot d’un geste immémorial, écrivait-il en ces termes : « Comme on se doute que ce qu’on a à dire a déjà été dit, la tentation est grande de ne s’intéresser qu’à la forme. Il faut se rassurer, notre sens de la mort et de la vie est différent dans le temps et dans l’espace de celui de notre prochain voisin » (**).

L’émotion déborde d’une sauvagerie du trait, ou d’une caresse des aplats de couleurs qu’il réalisait avec une technique bien à lui : charbons, cires liquides,  craies de pigments qu’il fabriquait lui-même…
Le dessin était pour lui acte de protestation contre la souffrance, l’usure des corps, la maladie et la mort. Et aussi un hymne violent, et sauvage à la jouissance des corps. Sa série « nus force » explore en compositions sauvages le corps des femmes.
Acte de dessin avant toute chose… acte jubilatoire :  » en fait, je ne dessine que les choses élémentaires et simples : une main, deux mains, une tête, une épaule… Jamais l’esprit, jamais le drame ».
Le dessin comme acte libératoire de la recherche d’une image quelque part enfouie et toujours remise à l’ouvrage. L’œuvre se reconstruit sans cesse dans le flot, portée toujours plus vers l’avant. C’est peut être en vertu de cette quête insatisfaite de soi qu’il portait ce détachement à l’œuvre achevée la veille, quand il m’affirmait cette sentence  » Tant que tu ressentiras une affectivité pour le produit de ton travail, tu ne seras pas libre ». Je n’y ai jamais vraiment cru…

Roger Decaux, Jeanne isolée 1 et 2, craies sur papier (100 x 80 cm)

Roger Decaux, , craies sur papier (100 x 80 cm) / ci-dessous : Cancéreux 3, craies sur papier

Roger Decaux a célébré de longues années cette fête de la peinture, à une époque ou de doctes rabat-joie proclamaient que la peinture était morte. Pensez donc ! Il s’en amusait sans doute, quand il écrivait «  L’expressionnisme est peu goûté des français parce que chez nous le mal est conceptuel et que d’émollientes intellectualités nous ont fait perdre à la fois l’amour de la rage de vivre et un certain goût de la mort ».
A quand en Lorraine une reconnaissance muséale de ce grand peintre, à la mesure de son talent ?

(*) œuvres de Roger Decaux en permanence à la Galerie Koralewski – Paris.
(**) Les citations de Roger Decaux sont puisées dans  » Notes au fil du temps pour un art banal «  – Catalogue d’exposition, Galerie Lillebonne, Nancy, année 1996.

Sillegny la secrète

Les passionnés d’histoire de l’art remercient le travail long et méticuleux des restaurateurs qui, sous la crasse des ans et les repeints, ressuscitent des œuvres issues de la nuit des temps, quand les fresques d’églises étaient le livre d’images du peuple des villes et villages. Quel plaisir de découvrir, hors des sentiers battus, un monument hébergeant incognito un tel ouvrage!. C’est entrer dans l’histoire de l’Art par la petite porte… C’est dans cet état d’esprit que j’ai franchi le seuil de la petite église gothique de Sillégny, en Moselle, en bord de Seille.

 Soit donc une modeste église de campagne édifiée au quinzième siècle, dont murs et plafonds donnent à voir encore aujourd’hui l’œuvre de compagnons peintres itinérants et anonymes de cette époque trouble (vers 1500-1515), quand le duc Antoine régnait sur le Duché de Lorraine et François 1er sur le royaume de France. Le plus étonnant, c’est qu’un tel face à face avec le passé soit encore aujourd’hui possible, tant la terre de Moselle eut à subir pendant cinq siècles les soubresauts de l’Histoire : querelles religieuses, guerre de Trente ans, pestes et famines, violences et pillages, et destruction du village en 1944, date où l’église échappe miraculeusement aux violents bombardements pendant la retraite allemande.
La campagne de restauration entamée en 1998 allait redonner couleurs à ces magnifiques peintures que deux événements antérieurs avaient sans doute sauvées de la destruction totale : le fait d’abord que les fresques a tempera avaient été recouvertes très longtemps de badigeon blanc, pour une raison que l’on ignore, et du fait aussi, en 1911, d’une restauration par des spécialistes allemands pendant la période d’annexion de l’Alsace et de la Moselle. Il était utile de rappeler ce contexte historique que précise sur place une précieuse documentation (merci aux auteurs Jean-Marie Pirus, René Bastien et Michel Goin – Edition Région lorraine). Ce blog n’a pas la prétention d’une analyse d’historien de l’art. Au cœur de cet espace clos sur le temps, l’œil s’égare dans la profusion de peinture des murs et des voûtes, et s’enchante des multiples scènes, tout au long de cette bande dessinée des Saintes Écritures. S’y déploient à livre ouvert la vie des saints, l’arbre de Jessé ou le Jugement Dernier.

Jugement Dernier / Enfer / Saint-Christophe

Le Jugement Dernier est le plus grand des tableaux sur le mur d’entrée. Selon la théologie chrétienne, tout le monde comparaîtra devant Dieu lors du Jugement dernier. Soit on restera au Ciel, soit on descendra en Enfer… Et la vision de l’Enfer avait de quoi faire réfléchir les pauvres humains ! L’entrée en est une énorme gueule et les damnés y sont soumis à des supplices et châtiments divers. A sa gauche domine un immense Saint Christophe de cinq mètres de hauteur, peint sur la tour ronde de l’escalier.  La légende dit qu’un jour, il eut à porter l’Enfant Jésus sur ses épaules pour lui faire traverser une rivière caillouteuse. Sa monumentalité m’étonne et j’apprends qu’au Moyen Âge déjà, de multiples fresques d’église de campagne en France et en Italie lui donnaient des proportions colossales. La plaquette de documentation mentionne une présence anecdotique et symbolique de la fraternité, sur le bord de la voûte, à hauteur du bras gauche du saint : un nid de cigognes qui vivaient là dans la campagne messine !

Plus de quarante motifs parsèment ainsi les murs, le chœur et la croisée des voûtes, et je me prends à imaginer le regard des hommes et femmes de ce temps révolu face à ce fabuleux livre d’images : terreur, enchantement, dévotion, mystère ?…  Mon émotion ne naît pas  tant de l’hagiographie des figures saintes, communes à d’autres sites, et délestées depuis des lustres de leur pouvoir moralisateur et doctrinaire (le diable aujourd’hui a d’autres visages) mais, plus intimement, d’une poésie de détails qui accompagnent ce catéchisme, et les relie à la contemporanéité du geste pictural; ce sont en quelque sorte des témoins de la scène peinte, que la magie de l’art nous offre en héritage. Le réalisme de leur représentation dans les peintures délavées de la paroi soulignent la force parmi nous de leur présence muette. Ainsi, par exemple, l’étrange modernité de ce paysage vallonné qui décore l’arrière-plan du panneau consacré à la Tristesse du Christ. Je le découvre d’une même émotion enfantine que la fois où, dans un livre consacré aux manuscrits enluminés du Moyen Âge, je distinguais la silhouette imposante de la Cathédrale Notre Dame de Paris dans le décor nocturne d’une miniature peinte vers 1415… Abolition du temps qui rend si proches ces trois visages tirés de la scène horrible du martyre de Sainte Agathe, peinte au milieu de la nef.

Martyre de Sainte-Agathe / Arbre de Jessé

Et puis, ce sont aussi les donateurs et les commanditaires de l’œuvre peinte, dont l’histoire nous enseigne qu’elles étaient les religieuses du couvent Sainte-Marie-aux-Nonnains de Metz. Dans un premier tableau, elles sont agenouillées en dévotion au pied du Saint Martin qui partagea son manteau avec un pauvre; il y est imposant, habillé en évêque. Quelques mètres plus loin, nous le retrouvons dans un second tableau, cette fois-ci  en tunique de centurion romain.
C’est une belle image bien naïve : les mêmes donateurs se présentent à nouveau à ses pieds, l’un derrière l’autre et les mains jointes, seigneurs et nonnes en ordre de préséance. Le regard respectueux vers le saint, ils semblent glisser vers lui en lévitation, comme portés par la légèreté d’un air purifié des péchés, en passant devant Saint Antoine du désert qui prêcha sa vie durant prière et charité fraternelle.

Donateurs et commanditaires de la fresque

Joseph Gilles dit Provençal, peintre

Dans un blog antérieur, j’évoquais les œuvres oubliées de la grande « Histoire de l’Art ». Au regard des grands maîtres inscrits au Panthéon de la peinture, et des petits maîtres gravitant dans leurs sillages, combien d’artistes tombés dans la trappe du temps et l’oubli le plus total ? Soit la modestie du talent ne méritait pas le passage à la postérité, soit un destin cruel s’acharnait sur leur production… En Lorraine, le peintre Georges de la Tour en est l’exemple le plus fameux : autant était-il célèbre à sa mort en 1652, autant fut-il ensuite oublié, jusqu’à ce que l’érudit Hermann Voss le sorte de l’oubli en 1915, et le consacre parmi les plus grands artistes de son siècle. Certes, l’indépendance des Duchés de Lorraine au XVIIIe siècle a sans doute détourné longtemps l’attention des historiens, au profit du centralisme artistique à la cour de Versailles.

Là n’est pas mon propos. Il se limite sur ce blog à jeter un regard anecdotique, par le petit bout de la lorgnette, sur une trace, comment dire… fantomatique du peintre Joseph Gilles, dit Provençal (1679-1749) qui fait partie de ces peintres sombrés dans l’oubli ou presque, et pourtant actif pendant cinq décennies à la cour du Duc  Léopold, puis de Stanislas Leszczynski. Fresquiste et peintre d’église, dont il n’existe de lui aucun portrait attesté, le sort s’est particulièrement acharné sur son œuvre dont il ne reste presque rien, hormis quelques toiles, fragments de fresques, et son importante contribution en 1742 aux plafonds peints de l’église Notre-Dame de Bon-Secours de Nancy, joyau baroque où il signa là son chef-d’œuvre. Le seul portrait présumé du peintre est un lavis conservé au Musée lorrain de Nancy. L’église de Vrécourt (Vosges) détient un des rares tableaux qui subsistent à ce jour, représentant Saint Charles Borromée adorant la croix pendant la peste de Milan, saisi pendant la Révolution à l’hôpital Saint-Charles de Nancy, très abîmé et grossièrement retouché.

L’actualité liée à la restauration de Notre-Dame de Bon-Secours de Nancy avait conduit l’historien d’art Gérard Voreaux, et moi-même à regrouper dans un ouvrage la synthèse des éléments connus de la vie et de l’œuvre de ce peintre (Joseph Gilles, dit Provençal, peintre de Vandoeuvre, éditions Ville de Vandoeuvre-lès-Nancy, 2007 – Hors commerce).
Cet article est aussi un appel à tous les amateurs d’art qui pourraient contribuer par leurs informations à une meilleure connaissance de cet artiste. Voici donc un peintre dont on suit quelques traces dans les archives (acte de mariage, attestation de voyage en Italie dans sa jeunesse, actes de procès, inventaire après décès) et dont la renommée est attestée par des auteurs de son temps, en particulier Dom Calmet, érudit et auteur d’ouvrages de théologie et d’histoire lorraine. 

Ces écrits font particulièrement mention d’une grande Cène, très renommée de son temps, qu’il peignit à fresque, vers 1729, dans le réfectoire des moines de l’Abbaye des prémontrés de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle). Hélas, il n’existe pas de dessin ou de gravure de cette œuvre. La seule preuve tangible est, là encore, un document juridique, le peintre ayant intenté un contentieux auprès des moines au titre de sa rétribution. L’abbaye a été déclassée pendant la Révolution française et héberge aujourd’hui un Centre Culturel de renom. Le mur du réfectoire de huit mètres de large supportant la fresque a été détruit dans un incendie, pendant la guerre, en 1944. Nous savons juste que la fresque était encore en bon état du temps du bâtiment transformé en Petit Séminaire (1817- 1906).
L’unique photographie noir et blanc retrouvée qui témoigne de cette époque nous permet d’identifier la fresque sur le  mur du fond, dans la salle voûtée du réfectoire (photo de Mgr Kaltnecker publiée dans le Petit séminaire en 1958) . Qu’en était-il de sa beauté quand elle dominait l’assemblée des moines, sertie entre les consoles sculptées de la voûte ? On en devine l’ordonnancement de la table où se tiennent le Christ et les convives. Étrange impression que cette plongée dans une image désormais virtuelle… L’œil insatisfait aimerait dépasser cette barrière de l’espace et du temps… Un traitement de l’image a été confié au Conservatoire Régional de l’Image de Nancy-Lorraine qui restitue mieux la structure de l’œuvre : sur sa partie gauche, aux confins d’une obscurité irréelle émerge plusieurs silhouettes de part et d’autre de la table dressée. Conformément à l’iconographie chrétienne, serait-ce donc Pierre, étrangement barbu debout, au centre, le regard tourné vers nous, et Judas, prostré un peu à l’écart à gauche ?

de haut en bas :
– Anonyme, Portrait présumé de Provençal, lavis encre noire (32×21 cm) © Musée lorrain, Nancy – cliché P. Mignot.
– Provençal, Saint Charles Borromée adorant la croix pendant la peste de Milan (195×130 cm), église Saint-Martin de Vrécourt, Vosges © Mairie de Vrécourt – cliché jc Taillandier
– Provençal, La Cène, fresque (détruite), réfectoire de l’abbaye Sainte-Marie -Majeure, Pont-à-Mousson, archives photographiques, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine © Centre des Monuments Nationaux, Paris.

         Il est fait mention de beaucoup d’autres commandes de fresques, décors de chœur d’églises, plafonds, et toiles, passées à Provençal par les nombreux ordres religieux des Duchés de Lorraine, dont ne subsiste presque rien. Aux destructions s’ajoutèrent les aléas de l’Histoire. Les collections publiques de Nancy conservent néanmoins quelques œuvres, dont l’attribution à Provençal ne serait pas contestable. Citons une Immaculée Conception (Musée des beaux-arts), un Portrait de groupes de moines Minimes et Capucins (Musée lorrain) et deux dessins à la plume et lavis (Bibliothèque municipale).

de haut en bas :
– Attribué à Provençal, Immaculée Conception (330×270 cm) © Musée des Beaux Arts, Nancy – Cliché Cl. Philippot
– Attribué à Provençal, Groupe de Minimes et de Capucins (72×83 cm) © Musée lorrain, Nancy – cliché P. Mignot
Attribués à Provençal, Scène religieuse, (19×15 cm) / La Vierge, Sainte Anne et les trois enfants (23×15 cm) encre et lavis © B. municipale, Nancy – clichés jc Taillandier
– Attribué à Provençal, La croix enlevée au ciel par les anges, Notre-Dame de Bon-Secours (340×290 cm) © Notre-Dame de Bon-Secours- clichés jc Taillandier (photo prise avant restauration).

En 2007, le chantier de la restauration des peintures de l’église Notre-Dame de Bon-secours bâtie par Emmanuel Héré de 1738 à 1741, sanctuaire favori du roi Stanislas, allait soulevé quelques voiles. Il allait révélé la peinture du plafond de la chapelle des fonds longtemps attribuée à Provençal. Le nettoyage d’un cartouche (ci-dessous) dans un décor de la voûte en bordure de l’Immaculée Conception révélera sous plusieurs repeints l’association des noms de Stanislas et de Provençal. Fut-il le moment de gloire pour le peintre ? Parmi d’autres aléas de l’Histoire qui dispersèrent ses traces, citons enfin le destin de ses œuvres peintes pour le compte de la Chartreuse de Bosserville, près de Nancy : la chronique raconte que les Chartreux, victimes de la loi de 1901 sur les congrégations religieuses quittèrent Bosserville la même année, et trouvèrent refuge au monastère de Pléterje en Slovénie, emportant mobilier et tableaux (cité par Joseph Barbier, in La Chartreuse de Bosserville, grandeur et vicissitude d’un monastère lorrain, Nancy, 1991). Qui sait si des peintures de Provençal n’ont pas trouvé la-bas refuge ?

Cet article est écrit à la mémoire de Gérard Voreaux dont la grande connaissance des peintres lorrains du dix-huitième siècle a inspiré ces quelques lignes.

Batailles enfouies

La part belle est laissée au hasard…  
Je reviens, une fois encore, à la notion de support préalable au dessin. J’avais amorcé, il y a quelques années, une suite gravée d’eaux-fortes et verni mou sur cuivre dont l’élaboration n’a jamais dépassé le stade du premier état. Sans doute parce que la poursuite du travail de graveur vers « l’œuvre au noir » m’imposait de trop longues contraintes techniques, selon les exigences normatives de la gravure en creux. Ce fut ma première tentative d’explorer l’extraordinaire liberté que permet le dessin à partir d’un support « préparé ». En somme un dessin « mixte » qui flotte entre la ligne gravée et l’échappée du trait ou de la forme à la pierre noire ou la craie blanche. Les formes et les idées constamment s’échafaudent, s’effacent, se retrouvent sur la surface close du dessin où la trace et l’empreinte jouent le rôle de catalyseur. 

  L’idée n’est pas neuve, bien entendu, puisque le grand Léonard de Vinci s’enthousiasmait déjà, dans son traité de peinture,  du caractère suggestif des tâches qui parsèment les vieux murs :
« […] si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras l’analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses, que tu pourras ramener à une forme nette et compléter . »(traduction et commentaires par André Chastel, édition Calmann-Lévy, 2003).

J’y ai trouvé prétexte à rêveries, débusquant dans l’anarchie des tâches et des graffitis des analogies secrètes, des bribes enfouies de visages d’hommes, femmes et enfants, et de batailles, de guerriers. Des rencontres de temps incertains…

ci-contre :Jean-Charles Taillandier, portraits
(pierre noire et craies sur état gravé d’eau-forte), chacune 30×23 cm.

Le jardin vu du ciel

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 1
gravure, peinture et collage sur japons marouflés (150×150 cm), année 2007

Lu dans le très beau récit de Richard Dembo « le jardin vu du ciel« , éditions Verdier :

        « Peindre est un acte solitaire, un plaisir égoïste que l’on tient au bout de ses doigts comme une boulette d’opium ou de poison. Tout est sensuel, presque voluptueux: les odeurs, celle de l’encre et de l’huile, les pigments vénéneux, l’ambre, la térébenthine, l’aspic, jusqu’à la puanteur jaune et animale de la colle de peau. Les outils eux-mêmes sont de trésors, les pinceaux aux poils aimantés par la seule chaleur de la main, le papier d’écorce de mûrier ou la fine toile de soie qui s’électrise avant même que l’on s’approche pour la saisir. Peindre est une tension intime vers la perfection du désir, un chemin silencieux vers le geste accompli ».

Ce récit nous plonge dans la vie de défi de Castiglione, missionnaire jésuite italien devenu peintre de cour de l’Empereur de Chine, au début du dix-huitième siècle. Par-delà le destin de ce peintre éminent accueilli comme barbare dans la lointaine civilisation de ce temps se réveillait en moi d’autres récits : réminiscences d’aventures humaines aux confins des mondes connus, allégories de l’art qui longtemps longe les rivages côtiers, les ports et les îles avant de s’enfoncer vers le grand large ou les terres vierges.
L’odeur des encres et des colles avait sans doute ces mêmes senteurs d’exotisme et de crainte mêlées dans les ateliers de Majorque ou de Barcelone où quelques siècles plus tôt, d’anonymes scripteurs et peintres s’affairaient à peindre sur parchemin les premières cartes marines, et les villes et les voies de circulation, comblant la peur des zones vierges et blanches par la représentation de plantes et créatures imaginaires. Cette thématique de la représentation aux portes de l’inconnu et du mystère côtoie sans cesse l’aventure du dessin intimement lié à l’apprentissage du regard. Que cherchons nous sinon à peupler la béance d’un espace vierge d’une substance qui va s’agglutiner au réel environnant et le métamorphoser ? La part belle est laissée au hasard puisqu’à l’instar du navigateur, le dessinateur ne sait pas ce qui l’attend au bout du trait. Il lui arrive aussi de ne pas croire ce qu’il a sous les yeux. Au trait de s’éprouver lui-même et de trouver l’élan à poursuivre la route dans cette étrangeté de ne pas savoir où elle mène.
Soit donc une empreinte générée par le plus grand des hasards, en l’occurrence la gravure en creux laissée par l’écrasement d’herbes et de végétaux sur une grande plaque de zinc. Les amis graveurs sont familiarisés avec cette technique du vernis mou qui emprisonnera dans le métal nervures et feuillages. Laissez reposer cette fossilisation de formes jusqu’à chasser de votre mémoire cet épisode de cueillette champêtre. Vous délaisserez la plaque dans un recoin de l’atelier, et un jour, la saisissant par un bord ou un autre, vous y découvrirez l’estuaire, les pistes qui mènent aux montagnes ou à la mer ou au désert. Quitte à explorer plus loin ce creux né d’un acide trop gourmand, propice à toutes les aventures, et que le langage désespérément incongru de la gravure appelle un « crevé ».
Dessiner s’accommode de la trace la plus infime laissée sur le sable ou la boue,
Dessiner vous projette hors du monde connu,
Dessiner vous désespère,
Dessiner, c’est prendre son bâton de pèlerin.

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 2,
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Jean-Charles Taillandier, Atalanta 3
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Suite gravée présentée au Festival International de géographie – Musée Pierre Noël, Saint-Dié (2007).