Le jardin vu du ciel

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 1
gravure, peinture et collage sur japons marouflés (150×150 cm), année 2007

Lu dans le très beau récit de Richard Dembo « le jardin vu du ciel« , éditions Verdier :

        « Peindre est un acte solitaire, un plaisir égoïste que l’on tient au bout de ses doigts comme une boulette d’opium ou de poison. Tout est sensuel, presque voluptueux: les odeurs, celle de l’encre et de l’huile, les pigments vénéneux, l’ambre, la térébenthine, l’aspic, jusqu’à la puanteur jaune et animale de la colle de peau. Les outils eux-mêmes sont de trésors, les pinceaux aux poils aimantés par la seule chaleur de la main, le papier d’écorce de mûrier ou la fine toile de soie qui s’électrise avant même que l’on s’approche pour la saisir. Peindre est une tension intime vers la perfection du désir, un chemin silencieux vers le geste accompli ».

Ce récit nous plonge dans la vie de défi de Castiglione, missionnaire jésuite italien devenu peintre de cour de l’Empereur de Chine, au début du dix-huitième siècle. Par-delà le destin de ce peintre éminent accueilli comme barbare dans la lointaine civilisation de ce temps se réveillait en moi d’autres récits : réminiscences d’aventures humaines aux confins des mondes connus, allégories de l’art qui longtemps longe les rivages côtiers, les ports et les îles avant de s’enfoncer vers le grand large ou les terres vierges.
L’odeur des encres et des colles avait sans doute ces mêmes senteurs d’exotisme et de crainte mêlées dans les ateliers de Majorque ou de Barcelone où quelques siècles plus tôt, d’anonymes scripteurs et peintres s’affairaient à peindre sur parchemin les premières cartes marines, et les villes et les voies de circulation, comblant la peur des zones vierges et blanches par la représentation de plantes et créatures imaginaires. Cette thématique de la représentation aux portes de l’inconnu et du mystère côtoie sans cesse l’aventure du dessin intimement lié à l’apprentissage du regard. Que cherchons nous sinon à peupler la béance d’un espace vierge d’une substance qui va s’agglutiner au réel environnant et le métamorphoser ? La part belle est laissée au hasard puisqu’à l’instar du navigateur, le dessinateur ne sait pas ce qui l’attend au bout du trait. Il lui arrive aussi de ne pas croire ce qu’il a sous les yeux. Au trait de s’éprouver lui-même et de trouver l’élan à poursuivre la route dans cette étrangeté de ne pas savoir où elle mène.
Soit donc une empreinte générée par le plus grand des hasards, en l’occurrence la gravure en creux laissée par l’écrasement d’herbes et de végétaux sur une grande plaque de zinc. Les amis graveurs sont familiarisés avec cette technique du vernis mou qui emprisonnera dans le métal nervures et feuillages. Laissez reposer cette fossilisation de formes jusqu’à chasser de votre mémoire cet épisode de cueillette champêtre. Vous délaisserez la plaque dans un recoin de l’atelier, et un jour, la saisissant par un bord ou un autre, vous y découvrirez l’estuaire, les pistes qui mènent aux montagnes ou à la mer ou au désert. Quitte à explorer plus loin ce creux né d’un acide trop gourmand, propice à toutes les aventures, et que le langage désespérément incongru de la gravure appelle un « crevé ».
Dessiner s’accommode de la trace la plus infime laissée sur le sable ou la boue,
Dessiner vous projette hors du monde connu,
Dessiner vous désespère,
Dessiner, c’est prendre son bâton de pèlerin.

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 2,
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Jean-Charles Taillandier, Atalanta 3
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Suite gravée présentée au Festival International de géographie – Musée Pierre Noël, Saint-Dié (2007).

visages nomades



Dessin ou gravure / gravure ou dessin ?

La série « Visages nomades » inaugurait, il y a quelques années, un ensemble de dessins réalisés au pastel et crayons sur état gravé. Cette façon nouvelle pour moi d’aborder le travail au trait résultait d’un double constat. C’était d’abord le besoin d’un « stimulus » visuel pour donner cet élan primordial à l’œil et à la main. En phase préliminaire à ce lent et itératif processus de la gravure en creux, c’est ce qu’un graveur pourrait appeler « l’angoisse de la plaque nue » : la nécessité d’une primordiale morsure à l’acide de la plaque, aléatoire et anarchique, de sorte que le périmètre de la cuvette me fournisse un champ futur d’exploration parsemé de griffures, tâches, gestes ébauchés et plages de silence où tenterait de s’exprimer ensuite une pensée.

L’autre constat est tel un regret, une frustration qu’éprouvent peut être aussi des confrères artistes-graveurs : la genèse d’une gravure procède d’état à état successif jusqu’à l’état final qui est celui du tirage numéroté. Jusqu’à la signature… autant d’états (étapes) de cheminements de pensée au cours desquels les morsures d’acide étendent irrévocablement le domaine du noir sans rémission possible. Autant de supputations où la résolution plastique choisie ferme la voie à d’autres options…

« Visages nomades » délaisse ce parti pris des tirages multiples et numérotés. Désormais, l’épreuve d’essai de l’estampe inaboutie, qui jusqu’alors était mise à l’écart dans mes cartons et tiroirs, fait office de palimpseste d’un dessin à naître. Dans le mystère de son inachèvement, elle est le creuset multiforme où le dessin déploie à chaque fois un sens inédit. J’y trouve « le plaisir au dessin » dans un territoire vierge qui contient tous les dessins possibles.

Jean-Charles Taillandier,Visages nomades 1, 2, 6, 3, 5, pastel et crayons sur un même fond gravé – (chacun 33×40 cm)

Les voûtes de Saint Savin

Sur recommandation d’un ami, détour cet été vers l’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe , dans la Vienne, pour y admirer les peintures murales de l’église romane, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur plus de 450 m2, la nef abrite le plus vaste ensemble connu de fresques romanes qui présentent une illustration complète de la Bible. L’instant est solennel de franchir le seuil de l’église avant de s’engouffrer à gauche dans l’énorme volume de la nef. Et là-haut, à dix-sept mètres du sol, le grand livre d’images de l’Ancien Testament qui se déploie sur deux rangées. Fascination de lever la tête sur les vestiges lumineux d’un passé de 900 ans.Je m’y promène dans la contemplation d’épisodes de la Genèse ou de l’Exode où sont convoqués arche de Noé, tour de Babel, passage de la mer rouge et tant d’autres événements bibliques qui me restent obscurs…

Étrangement, plus que le langage intrinsèque des images, c’est la certitude corporelle de me trouver en ce lieu unique qui, immédiatement, me fascine… À la verticale de ce point précis où, dans un temps très ancien plus ouvert aux portes de notre imaginaire qu’à notre raison, la ferveur de moines bénédictins a exprimé le génie humain. Ainsi l’émotion esthétique immédiate naîtrait de la conscience et surprise de me trouver dans le sillage de ces corps et ces visages peints qui nous regardent, et qui depuis des siècles surplombent la scène des vivants. Je les imagine témoins muets de la ferveur des innombrables offices et des chants du temps roman, et de tant d’autres circonstances dans les convulsions de l’Histoire.
Pour combien de temps encore dans les temps futurs, avant que les aplats de ciment gris ne nous les recouvrent à jamais.

Je déambule d’image en image sur ce grand livre ouvert, telle une immense bande dessinée primitive où la scène biblique alterne sur des fonds blancs ou colorés cernés de liserés pour exprimer le ciel et la terre, traits ondulés sur la mer.

Au sol, une présentation pédagogique sur panneaux aide le spectateur à en décrypter le sens. J’aimerais saisir toute l’essence de cette beauté, et le comment de ces choses… Derrière l’apparence de l’ image toute dévouée qu’elle était alors à imprégner les cœurs de ferveur religieuse, j’ai conscience que se dissimule une iconologie secrète et symbolique où se déployait la pensée théologique. J’en devine les signes dans la grammaire des formes et des décors, dans la schématisation des draperies et des poses, dans le langage des mains… Mais je n’en possède pas toutes les clés.

Le bonheur est complet pourtant, à déambuler dans un univers iconographique et poétique insouciant de perspective ou de rapport de proportions, quand l’arche de Noé de nos rêves d’enfant avait l’aspect d’un drakkar à la proue d’animal fabuleux.

Fresques romanes de l’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe (détails) – clichés de l’auteur..