
C’est une photographie noir et blanc, parmi d’autres, que j’ai découverte dans un ouvrage consacré à la guerre 14-18, chez un bouquiniste : une femme, de dos, au milieu d’un attroupement dans le désordre d’un local public, au printemps 1917. La France souffre cruellement d’une pénurie de papier et, comme d’autres parisiens, elle est invitée à venir alimenter une collecte de vieux livres, journaux et cartonnages.
Et puis autres clichés d’époque : des femmes prennent la pose, affichant leur engagement incongru dans des métiers qui n’étaient pas les leurs en temps de paix (garde-barrière, ouvrière d’usine, conductrice d’automobile…). Car les hommes sont absents, ils sont dans la boue des tranchées…
Ces témoignages nous révèlent leur visages endurcis et l’accoutrement de leur métier d’adoption.
C’est un témoignage de ce qui fut entre 1914 et 1918 ce qu’on appela la “ mobilisation des femmes “.
Qui était donc cette femme vue de dos, parmi les papiers épars ? Était-elle aussi une de ces femmes de labeur dans les circonstances tragiques d’une vie quotidienne bouleversée par la guerre ?
Pas de réponse possible, bien sûr…
D’où l’idée de cette expérience graphique que concrétise cette nouvelle suite de dessins “huit femmes dans l’oubli“.
Je me suis réapproprié la silhouette de cette femme vue de dos, que j’ai dessinée en quelques traits d’encre au milieu d’un vide de papier. Car qu’en exprimer de plus sur elle ?
Peu de chose, à moins de faire parler l’imaginaire :
Alors imaginons : elle se retournerait face à nous, le visage impassible affirmant la singularité de sa présence. Pourrait-elle être l’une de ces huit femmes présentées ci-dessous, posant dans une immobilité muette ?
J’ai dessiné ces portraits, mi réels, mi imaginaires, dans le respect du témoignage photographique des clichés de ce temps lointain, mais avec toute la subjectivité et le parti-pris que m’apporte le langage du dessin.
Leur silhouette est tracée au trait de plume à l’encre de Chine, sur un papier calque translucide. Elle se détache sur un fonds coloré constitué de fragments gravés d’images et graphies puisés dans mes travaux antérieurs.
Comme un geste d’offrir à ces femmes anonymes et oubliées une présence nouvelle, le temps d’un regard insoumis aux rigueurs de l’histoire.

J’étais garde-barrière à Paris en 1917.

J’étais paysanne dans une ferme du Berry pendant la guerre.

J’étais ouvrière dans un atelier à Paris en 1917.

J’étais paysanne dans le Val de Loire pendant la guerre.

J’étais porteuse de télégrammes à Paris en 1917.

Je nettoyais des douilles d’obus au Havre en 1917.

J’étais paysanne dans le Val de Loire pendant la guerre.

J’étais conductrice d’automobile à Paris en 1917.
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