Trois variations sur Catherine

Ma précédente suite d’estampes numériques “Fake news en dentelles“ (voir article) poursuivait l’ambition de mettre en connivence avec l’actualité de notre temps des portraits gravés de l’époque Baroque . Ce fut une façon teintée d’ironie et de légèreté de troubler et pervertir la grandiloquence de ces illustres modèles, mais surtout, de tenter de soulever par ce geste artistique, le potentiel manipulable, voire mensonger de toute image. Cette expérience graphique qui prenait pour base un témoignage gravé par Peter de Jode il y a plus de trois siècles, était plus à mon regard qu’une résurgence d’un temps lointain hors de portée. Elle offrait un potentiel créatif ouvert à des perspectives bien contemporaines : un espace ouvert à des temporalités différentes, d’où peut surgir l’inattendu, la connivence et comme une fraternité de regards.

C’est une prolongation de cette expérience que je souhaite faire partager dans ce nouvel article. Le propos en est simple : introduire dans une image référencée de l’histoire de l’art un élément perturbateur qui s’interpose à notre regard comme une énigme, un grain de sable qui perturbe la mécanique de notre œil. Une dissidence s’interpose alors dans le processus de fabrication de l’image et vient perturber le confort de notre vision, ou tout au moins, l’image mentale préconçue que nous en avons.

Variation 1

Jean-Charles Taillandier,  « Couple ».
Inspirée d’une peinture d’Antonio Moro, « Portrait de Catherine de Castille« , XVIe siècle, Musée du Prado, Madrid.
xylographie 50 X 50 cm (fait partie d’une suite gravée en cours de réalisation, année 2021).

C’est en tout cas mon ambition initiale que je souhaite poursuivre, non plus avec les ressources de l’estampe numérique que j’avais privilégiée pour l’expérience précédente de “Fake news en dentelles“, mais avec le recours de la xylographie dont j’apprécie le primitivisme du trait limité au recours épuré de trois couleurs que sont le blanc, le noir et le gris.

L’homogénéité attendue de cette nouvelle suite gravée, dont le titre n’est pas encore défini, m’obligeait à choisir une thématique qui soit affirmée dans l’histoire de l’art et suffisamment distance de nos références stylistiques actuelles pour rendre efficace cette disjonction dans l’image.

Temps passé, temps présent… la thématique essentielle est le temps, mais le personnage unique est la femme. Soit représentée seule, soit accompagnée. L’amorce de la démarche plastique a donc été le choix délibéré de portraits de femmes appartenant ou proches de la période Renaissance, représentées selon les codes de leur temps, mais transposées dans notre vingt-et-unième siècle par le miracle d’un détail de costume, d’objet, de gestuelle ou de décor incongru de leur époque. Ou rencontre fortuite de deux personnages féminins appartenant à des époques et univers mentaux étrangers l’un à l’autre.

À ce stade du travail, treize planches ont été gravées et imprimées sur un papier Fabriano pour un tirage qui n’excédera pas les 15 exemplaires. Certaines sont encore en cours de séchage et je ne manquerai pas de présenter la série complète dans une prochaine actualité de ce blog. Le présent article a pour but d’être une page d’actualité de mon travail à l’atelier.


ci-dessus et en bas à droite : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
(cliquer dessus pour agrandissement)

   Faisant suite à une ébauche de la composition sur papier au format réel, le tracé du motif est transféré sur la planche de bois à graver, préalablement passée au blanc. Il convient ensuite d’évider le bois pour traduire le blanc sur la future estampe. Ce qui n’empêche pas les retouches et ajustements à faire, signalés par des marques de couleur. Mais quelquefois, la gravure bien avancée ne me convainc pas et je l’abandonne, pour une nouvelle version (exemple ci-dessus : la planche de gauche qui devait être la Variation 2 a été abandonnée au profit de la nouvelle composition ci-dessous).

Variation 2

Corneille de Lyon, Portrait de Catherine de Médicis
Huile sur toile (vers1536), c/o National Trust collection, UK.

Jean-Charles Taillandier, « Catherine au tour du cou »
Inspirée d’une peinture de Corneille de Lyon, « Portrait de Catherine de Médicis« , Collection Polesden Lacey, Surrey, Angleterre.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
Ci-dessous : la planche en cours de réalisation.

Variation 3

Jean-Charles Taillandier, « Chut ! »
Inspirée d’une peinture d’Antonio Moro, « Portrait de Catherine de Castille« , XVIe siècle, Musée du Prado, Madrid.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
ci-dessus et en bas à gauche : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
ci-dessous à droite : tracé d’une prochaine gravure de la série.

À suivre…

Jean-Charles Taillandier, « Oh toi, qui es-tu ? »
Inspirée d’une peinture de Frans Pourbus l’Ancien, vers 1600, Musée de Grenoble.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.

Pages de carnet : éloge de la main

Jean-Charles Taillandier – « Mains »
Dessins de cette page, de 1 à 11
: encre de Chine sur japon, collages, chacun 30×30 cm, année 2020 / 2021.

Feuilletons mes carnets à dessin.
Une mince feuille de papier oriental, une plume, de l’encre de Chine, et quelques autres fragments de papier couleur pour les collages éventuels sous-jacents au dessin : le bagage est léger pour m’évader entre deux séries de gravures plus laborieuses. Rien de neuf en fait dans le principe. Je poursuis ainsi ma thématique de la main que j’avais évoqué déjà il y a quelques mois dans un article précédent ( mains ), dans lequel j’exposais mon propos qui reste le même aujourd’hui.
Je peux le reprendre ici avec les mêmes mots :
Sans doute cette petite suite  légère et fugace intitulée « Mains » s’épanouira encore, déroulant sa gestuelle dans la porosité d’un corps qui se devine plus qu’il ne s’impose au regard. Ce dessin n’a pour fonction que d’inscrire dans le papier la réminiscence d’une pose ou d’un geste qui affleure à notre mémoire.
Pas de temps, pas de lieu, juste la trace de ce qu’exprimait un jour une main…

Fake news en dentelles

Jean-Charles Taillandier, (4) Léopold au miroir / (32) Maria à l’écharpe (13 x 17,5 cm sur Arches), année 2020.

« Fake news en dentelles » , une suite d’estampes numériques inspirées d’un recueil de gravures hollandaises du dix-septième siècle conservé à la bmi d’Epinal-Golbey.

Un peintre-graveur d’aujourd’hui ne peut qu’être admiratif devant le grand œuvre gravé des maîtres d’hier, subjugué par la maîtrise technique et stylistique, l’art du dessin et l’élégance du trait, qui portent à leur apogée le langage de l’eau-forte et du burin. Pour le graveur d’aujourd’hui comme hier, c’est le même défi d’affronter la dureté froide du cuivre, avec des moyens techniques pratiquement semblables, pour ne pas dire rudimentaires, : pointes sèches, pierres à huile, rouleaux, encre et vernis… Fraternité de la main et de l’outil, dirait le philosophe Gaston Bachelard.

Toute image ancienne offre souvent un excitant complémentaire, au-delà même de sa beauté intrinsèque, car sa part d’inconnu à notre entendement interroge. Quelle motivation de commande, quel univers mental a donné corps à cette image ? À l’autre bout du temps, cette énigme participe aussi à sa beauté, beauté qui n’a pourtant que faire du pourquoi/comment. C’est ce que m’a appris la fréquentation des musées. Tel portrait gravé de personnage illustre se révèle à nous au hasard d’une cimaise, et c’est la porte entrouverte sur un autre monde : le remarquable, le beau, l’imposant ne sont plus dans le portraituré, car, admiré ou craint de son vivant, le personnage a perdu sa superbe et de son prestige, et nous en ignorons désormais jusqu’à son nom. Il n’est plus qu’effigie dans son accoutrement de cérémonie de fine dentelle ou rutilante armure, avec épitaphe gravée à ses pieds dans le marbre, entre deux colonnes, ajoutant à la prestance rigide de la pose la grandiloquence de la lettre.
L’inspiration de la présente série « Fake news en dentelles » est un ensemble de 120 planches gravées, rassemblées en un recueil unique par un collectionneur anonyme. Il est conservé dans le département des Vosges par le fonds précieux de la bibliothèque multimédia intercommunale d’Epinal-Golbey (bmi). Ce volume appartenait vraisemblablement au patrimoine de la Principauté de Salm rattachée à la France en 1793, ou intégrait les rayonnages de l’abbaye de Senones, dont les biens furent dispersés à la Révolution française… La grande majorité de ces gravures est de la main de deux graveurs hollandais : Peter (Petrus) de Jode l’Ancien (1570-1634) et son fils Peter de Jode le Jeune (1606-1674). Quelques unes aussi sont de main anonyme ou signées de Crispin de Passe et de son fils Simon, contemporains des de Jode, partageant, qui sait, le même atelier. Dans la tradition de leur temps, elles servaient à diffuser les œuvres de peintres célèbres, tels Rubens, et surtout Van Dyck.  Ce que confirme l’histoire de l’art qui précise que Peter de Jode et son fils faisaient partie des artistes engagés par le peintre Van Dyck pour mener à bien sa propre collection gravée iconographique.

Pourquoi « Fake news en dentelles » ?

Voici donc pour le destin de ces images et le mystère dont elles se parent à mes yeux. Trois siècles et demi plus tard, mon regard se heurte au mur de leur anachronisme. Chaque portrait est l’image figée d’un buste dépouillé de toute enveloppe nimbée de respectabilité, auréolé d’un décorum symbolique et de cartouches incompréhensibles à qui n’est pas historien et latiniste. Le temps s’est arrêté dans l’espace clos de chaque planche, espace rigoriste respectueux de toutes les convenances d’une époque austère. Et pourtant ne peut-on pas déceler parfois quelque malice du graveur, comme une tentation de liberté de ton à laisser fuiter hors champ la respectabilité du modèle. Mettre à nu sous le beau linge ou le fer, l’innocence, l’orgueil, la fatuité ou la brutalité. Bref, rendre le modèle humain et intemporel…

En nos temps abreuvés de fake news et de manipulations d’images, où il ne suffit plus de voir pour croire, il m’a paru tentant de m’emparer de ces lointains personnages et de les lancer dans un nouveau tour de piste du mensonge et de l’illusion. Oh rien de méchant, même pas une usurpation d’identité, juste quelques retouches pour nous les mettre en connivence avec notre siècle et nous les rendre plus familiers. Et même s’ils traînent encore avec eux quelques oripeaux de fortune. Ce n’est pas là un exercice de style à prendre trop au sérieux. Un soupçon de légèreté et aussi de dérision sont acceptés… La boîte à outil de ce maquillage d’image est sommaire et le réel prend souvent le large. Mais cette démarche plastique assumée l’est toujours dans le respect du langage gravé intemporel et de la dimension originale de chaque planche sélectionnée, revue et corrigée.

La galerie ci-dessous présente une sélection de la série inédite « Fake news en dentelles » qui comprend 57 estampes numériques (cliquer sur l’image).

« Fake news en dentelles », estampes numériques de Jean-Charles Taillandier
En raison de la crise sanitaire, l’exposition initialement programmée en juillet a été ouverte quelques jours au public en décembre 2020.
Bibliothèque médiathèque intercommunale (bmi)
48, rue Saint Michel – 88025 Epinal cédex
tél : 03 29 39 98 20


www.bmi.agglo-epinal.fr

Mythologies intimes

Jean-Charles Taillandier – Mythologie I, gravure et collage sur toile, 50×65 cm.
Pour AGRANDIR : cliquer sur chaque image
Jean-Charles Taillandier – Face à face I, gravure et collage sur toile, 50×75 cm.

Je présente ici des travaux sur papier qui ne forment pas une suite, à proprement parler, mais trouvent leur cohérence dans la démarche qui les a vus naître. J’avais déjà abordé d’autres aspects de ces travaux graphiques dans un article précédent intitulé Profils d’ombre et silence et ce titre conserverait ici toute sa cohérence.

Des fragments épars de gravures imprimées sur de fins papiers, des collages et autres fragments résiduels de travaux annexes, composent ces œuvres. Au terme d’ajustements divers, inversion ou superposition, ils donnent cohérence à ces compositions autonomes marouflées sur toile de lin. Tel fragment trouve son origine dans un profil d’homme issu d’un Codex de Léonard de Vinci, tel autre d’un portrait d’après Giorgione, beaucoup d’autres restent indéfinis ou purement imaginaires.

Il n’y a pas de méthodologie affirmée dans cette tentative. Elle est simplement due au fait qu’un graveur, dans son travail d’atelier, accumule de nombreux dessins préparatoires, tirages d’essai ou d’états non aboutis, qui s’accumulent au fil du temps. Ils peuvent devenir une source inépuisable d’inspiration pour de futures pérégrinations. D’ailleurs, une nouvelle idée graphique naît souvent d’un rapprochement fortuit entre deux sources d’inspiration étrangères l’une à l’autre.

Peut importe la méthode, après tout ! Ce qui compte est ce surgissement de sens qui naît de ces proximités, quand un fragment visuel s’agglutine à d’autres fragments de savoir ou de mémoire. Et la surprise peut être d’autant plus vive quand on déniche tel reliquat d’un travail graphique ancien oublié au creux d’un carton.

À moins d’y voir de ma part un attrait subliminal pour le travail de l’archéologue, à l’ouvrage dans une fouille encore prometteuse. De quoi alors, présenter ces images, surgies de l’oubli et de destins divers, à la manière de fresques d’un musée imaginaire qui révèlerait à notre œil les fragments d’un passé oublié et perdu sous les sables d’un désert.

Jean-Charles Taillandier – Mythologie II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie IV, gravure et collage sur toile, 50×65 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face IV, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie VI, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.

Un coffret d’estampes : Varie Figvre

Dans le déroulé de mes articles, ce blog a rarement présenté mes coffrets d’estampes et livres d’artistes à édition limitée, qu’il aient été réalisés de mon initiative individuelle, ou par suite d’une collaboration avec des amis artistes. Une exception cependant : le coffret d’estampes Entre Nuit et Aube, qu’une prochaine aventure collective d’artistes de Nancy me permettra de réexposer cet été. (voir affiche Exposition SAUVAGE[S] – galerie Neuf, Nancy, du 25 août au 18 septembre 2022). J’en reparlerai bientôt…

Cette fois, je me propose de présenter un autre coffret d’estampes créé en 1992, à l’occasion du quadricentenaire de la naissance de Jacques Callot, célébrée à Nancy, sa ville de naissance (et aussi de décès). Une grande exposition y fut consacrée dans le vaste espace de la salle Poirel de Nancy.
La suite Varie Figvre, gravée à l’eau-forte sur cuivre est constituée de neuf portraits en pied différents , dont cinq furent réunis en un coffret de couleur grenat. Un état préparatoire des compositions était joint aux premiers exemplaires. Mon propos était de représenter des « figures variées », gentilhommes et mendiants, inspirées de l’univers de Jacques Callot. Chaque personnage n’est pas né d’un dessin préconçu sur page blanche, mais s’est constitué à partir du désordre informel d’un premier état de morsure, à partir duquel, d’état en état, s’est révélé un personnage structuré au trait de fusain ou de pastel, avec au besoin des rajouts de collage. Je présente ci-dessous deux exemples de ces premiers états (cliquer sur l’image).

Même si mon intention n’a pas été de présenter cette suite ancienne à l’exposition parisienne Hommage à Callot à laquelle m’invitaient la Fondation Taylor et l’association Pointe et burin en avril – mai dernier, le contexte de réalisation de la suite Varie Figvre me revint en mémoire. J’y retrouvais mes proximités de cœur et d’esprit avec Jacques Callot que ne manque pas de partager tout graveur lorrain contemporain, mais aussi mes interrogations sur un langage plastique inévitablement autre… Ce qui n’exclut pas des vérités et questionnements qu’explore l’image, quelque soit leur cadre d’hier ou d’aujourd’hui.
Ces réflexions étaient portées par un très beau texte écrit par Germain Roesz, un ami peintre et poète, dans le cadre d’un catalogue d’exposition consacré à cette suite gravée Varie Figvre.
Je vous le présente ci-dessous et en remercie encore son auteur.

Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre II, gravure / état préparatoire sur papier
gravure 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992.
ci-dessous : Varie Figvre III

Le temps ne sait figer le cours du fleuve.
Ce regard que je porte sur les anges de la rue – qui ne sont pas des anges – qui savent mieux l’ombre du ruisseau, et l’attente boueuse, et la faim tenace et le froid qui assaille…, ce regard que je porte – passant sauvage – interroge le monde où d’aucuns ne vivent pas.

Les mendiants ont tous les âges. Les mendiants s’effritent aux murs lépreux et naissent dans le grincement du cuivre. Les entailles, les creusements, les éclats sont comme le versant trop humain des douleurs trop inhumaines.

Les mendiants de Jean-Charles Taillandier n’ont pas la vêture d’aujourd’hui ; ils ont la nudité de l’origine comme une dignité à réinventer.
Ils ont souvent le regard clos d’un azur supplicié et esquissent les gestes d’une danse avortée. Ils ont les mains trop grandes, et nouées, et des jambes absentes pour mieux crier le repliement.

Leur cécité croise notre oubli.

Reste cette lumière qui, de Bruegel à Rembrandt, de Callot à Rouault, oblige à considérer que l’art nous rapproche de l’inacceptable.
Inacceptable mise en lumière où les êtres abandonnés de tous nous tirent la révérence en des chapeaux trop grands et des turbans grotesques.
Inacceptable mise en lumière où les mendiants se parent de la réalité du monde – déclinaison variée des figures où chaque parcelle de rencontre croît notre conscience.

À ces hommes affaiblis il faut un bâton pour marcher,

Aux hommes des certitudes il faut un bâton pour déciller,

Aux hommes qui ne veulent oublier il faut un burin.

Germain Roesz

(texte extrait du catalogue d’exposition Varie Figvre, Centre culturel, Illkirch-Graffenstaden, 1993.)


Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre IV, gravure / état préparatoire sur papier
ci-dessous : Varie Figvre I et V
format gravures 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992.
Coffret Varie Figvre – format ouvert : 73 x 52,5 cm
Pour tout renseignement complémentaire : me contacter

Bestiaire / L’Orée du monde

Jean-Charles Taillandier, panneau 5 de la fresque l’Orée du monde
xylographie 2 couleurs, format 38 x 24,5 cm, année 1996.

LE CAPRICORNE
Comment a-t-on
su que c’était lui ?
demande l’enfant,
Qui a découvert un cygne, un aigle, un serpent
dans ce fouillis d’étoiles poussiéreuses ? Le Lynx,
le Dragon, la Girafe, le Renard, l’Oiseau de paradis,
depuis combien de temps étaient-ils là, dans le 

ciel, attendant que quelqu’un les reconnaisse ?

La Voie lactée n’est qu’un peu de lait échappé
 d’une casserole qui déborde, une serpillière d’étoiles
 poussée du pied dans le caniveau, un jet 
 d’urine d’or pissé par un chenapan céleste.

Mais nous suivons du doigt sur la paroi de la
grotte les anfractuosités du hasard, et nous lisons : 
 l’Oiseau indien, le Rhinocéros, la Fourmi géante,
le Toucan, l’Hydre mâle et l’Hydre

femelle, le Caméléon, la Baleine…

C’était écrit. Rien n’est encore dit. 
Tout recommence. Quel nom donner à ce qui n’a 
  pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, 
 phénix,  coquecigrue, une chimère est notre totem.
.

Cependant, l’enfant qui fait tourner
dans sa main la mappemonde,  tandis qu’au loin, 
inaudibles dans les profondeurs de la terre, craquent 
les plaques tectoniques et dérivent  les continents, 
découvre en cachette, comme un plaisir volé, la 
 Nouvelle-Guinée à la silhouette  de ptérodactyle :
merveilles du monde, merveilles des formes,
merveilles des mots qui happent à la langue —
et dans l’impression que soudain, 
le sol s’ouvrant, l’oiseau devient loup, 
l’effroi qui rend le vide habitable.

Marc PETIT pour Bestiaire

revue Poliphile, éditions Aldines, 1996. 

Dans un article précédent consacré à ma participation aux Carrés 379, une collection, projet éditorial lancé par la galerie 379 de Nancy, j’évoquai ma décision de recourir à d’anciennes planches gravées sur bois, plutôt que concevoir une suite inédite de 15 gravures ou dessins dans la cadre imposé du format 20 x 20 cm.   Je n’y voyais pas là une facilité à répondre à cet appel à projet, mais une façon de questionner un travail graphique publié en 1996, d’y apporter un regard neuf et de nourrir une fois encore ma réflexion sur la mémoire des images, fussent-elles mes propres images.

La publication récente dans le cadre des Carrés 379 m’offre donc l’opportunité de présenter ces travaux graphiques initiaux, rarement exposés, qui sont à la source de ces xylographies.

L’initiative de ces gravures sur bois est une invitation que m’avait faite l’écrivain et poète Marc Petit, maître d’œuvre, en 1996, du sommaire de la revue annuelle des Arts et des Sciences Poliphile (Éditions Aldines-Paris). Marc Petit (*) partageait alors avec les écrivains du groupe de la Nouvelle Fiction (dont il est un des membres fondateurs), une pratique de l’écriture qualifiée « d’œuvre du travail de l’imagination en rapport soutenu avec l’imaginaire« . Auteur d’une œuvre prolifique (La grande cabale des juifs de Plotzk, Ouroboros, le nain géant, le troisième Faust…), il est aussi collectionneur de masques, et consacra un ouvrage aux arts primitifs de l’Himalaya en 1995.

Ce numéro avait pour thématique Multiplicité et Infini, avec la contribution de plusieurs auteurs, dont le philosophe Marc Richir qui consacrait un long entretien à la naissance des dieux. Il abordait l’entrée des dieux dans la scène symbolique et l’apport de la tragédie grecque dans la lecture critique du mythe (**).
Le poème de Marc Petit que je présente ci-dessus accompagnait ces gravures de la série Bestiaire.

Faisant retour sur mon travail graphique depuis ces années, je me rends compte que cette série Bestiaire et la fresque gravée l’Orée du monde qui l’accompagne interroge déjà une thématique qui me reste fidèle : l’origine des images et leur mystère. Ce thème m’était offert sur un plateau, si je puis dire, en regard des apports poétiques et philosophiques de Marc Petit et Marc Richir. C’était une invitation à investir l’espace immense de temps immémoriaux où cohabitaient héros et dieux, dans un panthéon archaïque et dionysiaque plein de chimères et d’animaux étranges, dans la confusion des danses, des airs et du feu. Sans repères et sans mémoire… Comme l’écrit Marc Petit : “Quel nom donner à ce qui n’a pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, phénix, coquecigrue, une chimère est notre totem. “

(*) voir sur l’écrivain, poète et peintre Marc Petit
(**)revue Poliphile , page 77

Jean-Charles Taillandier, panneau 3 de la fresque l’Orée du monde (fragment), xylographie 2 couleurs, hauteur 24,5 cm, année 1996.

J’ai plaisir à présenter ici ce qui fut autour de Marc Petit et la revue Poliphile dirigée par Nelson Gonzàlez-Cortés une belle et intense collaboration.
Bestiaire
Une suite de 15 gravures sur bois, 1 couleur noire, format 24,5 x 31,5 cm
Tirage à 15 exemplaires sur Rivoli blanc
Toujours disponible à la vente.

L’Orée du monde
Une fresque gravée sur bois, 2 couleurs noire et rouge, 24,5 x 470 cm en huit fragments
5 exemplaires de tête sur papier oriental senkwa
20 exemplaires sur Rivoli crème.
Toujours disponible à la vente (fresque ou fragments).

Jean-Charles Taillandier,  fresque l’Orée du monde, panneaux 1-2-3-4, et panneaux 5-6-7-8
xylographie 2 couleurs, chacun 24,5 x 235 cm, format, année 1996.
Cliquer pour AGRANDIR
Plus bas : 11 gravures sur bois de la suite Bestiaire, année 1996.

Une exposition de ces 2 suites gravées aura lieu pendant les Ateliers d’artistes 2021 de Nancy.
Dates : 24-25-26 septembre 2021.
Lieu : Ateliers du canal, 38 impasse du 26e RI, 54000 Nancy
Pour tout renseignement, voir ci-dessous le programme complet :