Jean-Charles Taillandier – Mythologie I, gravure et collage sur toile, 50×65 cm. Pour AGRANDIR : cliquer sur chaque imageJean-Charles Taillandier – Face à face I, gravure et collage sur toile, 50×75 cm.
Je présente ici des travaux sur papier qui ne forment pas une suite, à proprement parler, mais trouvent leur cohérence dans la démarche qui les a vus naître. J’avais déjà abordé d’autres aspects de ces travaux graphiques dans un article précédent intitulé Profils d’ombre et silenceet ce titre conserverait ici toute sa cohérence.
Des fragments épars de gravures imprimées sur de fins papiers, des collages et autres fragments résiduels de travaux annexes, composent ces œuvres. Au terme d’ajustements divers, inversion ou superposition, ils donnent cohérence à ces compositions autonomes marouflées sur toile de lin. Tel fragment trouve son origine dans un profil d’homme issu d’un Codex de Léonard de Vinci, tel autre d’un portrait d’après Giorgione, beaucoup d’autres restent indéfinis ou purement imaginaires.
Il n’y a pas de méthodologie affirmée dans cette tentative. Elle est simplement due au fait qu’un graveur, dans son travail d’atelier, accumule de nombreux dessins préparatoires, tirages d’essai ou d’états non aboutis, qui s’accumulent au fil du temps. Ils peuvent devenir une source inépuisable d’inspiration pour de futures pérégrinations. D’ailleurs, une nouvelle idée graphique naît souvent d’un rapprochement fortuit entre deux sources d’inspiration étrangères l’une à l’autre.
Peut importe la méthode, après tout ! Ce qui compte est ce surgissement de sens qui naît de ces proximités, quand un fragment visuel s’agglutine à d’autres fragments de savoir ou de mémoire. Et la surprise peut être d’autant plus vive quand on déniche tel reliquat d’un travail graphique ancien oublié au creux d’un carton.
À moins d’y voir de ma part un attrait subliminal pour le travail de l’archéologue, à l’ouvrage dans une fouille encore prometteuse. De quoi alors, présenter ces images, surgies de l’oubli et de destins divers, à la manière de fresques d’un musée imaginaire qui révèlerait à notre œil les fragments d’un passé oublié et perdu sous les sables d’un désert.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.Jean-Charles Taillandier – Mythologie III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie IV, gravure et collage sur toile, 50×65 cm.
Jean-Charles Taillandier – Mythologie V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Jean-Charles Taillandier – Face à face II, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.Jean-Charles Taillandier – Face à face III, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.Jean-Charles Taillandier – Face à face IV, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.Jean-Charles Taillandier – Face à face V, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.Jean-Charles Taillandier – Mythologie VI, gravure et collage sur toile, 50×60 cm.
Dans le déroulé de mes articles, ce blog a rarement présenté mes coffrets d’estampes et livres d’artistes à édition limitée, qu’il aient été réalisés de mon initiative individuelle, ou par suite d’une collaboration avec des amis artistes. Une exception cependant : le coffret d’estampes Entre Nuit et Aube, qu’une prochaine aventure collective d’artistes de Nancy me permettra de réexposer cet été. (voir affiche Exposition SAUVAGE[S] – galerie Neuf, Nancy, du 25 août au 18 septembre 2022). J’en reparlerai bientôt…
Cette fois, je me propose de présenter un autre coffret d’estampes créé en 1992, à l’occasion du quadricentenaire de la naissance de Jacques Callot, célébrée à Nancy, sa ville de naissance (et aussi de décès). Une grande exposition y fut consacrée dans le vaste espace de la salle Poirel de Nancy. La suite Varie Figvre, gravée à l’eau-forte sur cuivre est constituée de neuf portraits en pied différents , dont cinq furent réunis en un coffret de couleur grenat. Un état préparatoire des compositions était joint aux premiers exemplaires. Mon propos était de représenter des « figures variées », gentilhommes et mendiants, inspirées de l’univers de Jacques Callot. Chaque personnage n’est pas né d’un dessin préconçu sur page blanche, mais s’est constitué à partir du désordre informel d’un premier état de morsure, à partir duquel, d’état en état, s’est révélé un personnage structuré au trait de fusain ou de pastel, avec au besoin des rajouts de collage. Je présente ci-dessous deux exemples de ces premiers états (cliquer sur l’image).
Même si mon intention n’a pas été de présenter cette suite ancienne à l’exposition parisienne Hommage à Callot à laquelle m’invitaient la Fondation Taylor et l’association Pointe et burin en avril – mai dernier, le contexte de réalisation de la suite Varie Figvre me revint en mémoire. J’y retrouvais mes proximités de cœur et d’esprit avec Jacques Callot que ne manque pas de partager tout graveur lorrain contemporain, mais aussi mes interrogations sur un langage plastique inévitablement autre… Ce qui n’exclut pas des vérités et questionnements qu’explore l’image, quelque soit leur cadre d’hier ou d’aujourd’hui. Ces réflexions étaient portées par un très beau texte écrit par Germain Roesz, un ami peintre et poète, dans le cadre d’un catalogue d’exposition consacré à cette suite gravée Varie Figvre. Je vous le présente ci-dessous et en remercie encore son auteur.
Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre II, gravure / état préparatoire sur papier gravure 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992. ci-dessous : Varie Figvre III
Le temps ne sait figer le cours du fleuve. Ce regard que je porte sur les anges de la rue – qui ne sont pas des anges – qui savent mieux l’ombre du ruisseau, et l’attente boueuse, et la faim tenace et le froid qui assaille…, ce regard que je porte – passant sauvage – interroge le monde où d’aucuns ne vivent pas.
Les mendiants ont tous les âges. Les mendiants s’effritent aux murs lépreux et naissent dans le grincement du cuivre. Les entailles, les creusements, les éclats sont comme le versant trop humain des douleurs trop inhumaines.
Les mendiants de Jean-Charles Taillandier n’ont pas la vêture d’aujourd’hui ; ils ont la nudité de l’origine comme une dignité à réinventer. Ils ont souvent le regard clos d’un azur supplicié et esquissent les gestes d’une danse avortée. Ils ont les mains trop grandes, et nouées, et des jambes absentes pour mieux crier le repliement.
Leur cécité croise notre oubli.
Reste cette lumière qui, de Bruegel à Rembrandt, de Callot à Rouault, oblige à considérer que l’art nous rapproche de l’inacceptable. Inacceptable mise en lumière où les êtres abandonnés de tous nous tirent la révérence en des chapeaux trop grands et des turbans grotesques. Inacceptable mise en lumière où les mendiants se parent de la réalité du monde – déclinaison variée des figures où chaque parcelle de rencontre croît notre conscience.
À ces hommes affaiblis il faut un bâton pour marcher,
Aux hommes des certitudes il faut un bâton pour déciller,
Aux hommes qui ne veulent oublier il faut un burin.
Germain Roesz
(texte extrait du catalogue d’exposition Varie Figvre, Centre culturel, Illkirch-Graffenstaden, 1993.)
Jean-Charles Taillandier – Varie Figvre IV, gravure / état préparatoire sur papier ci-dessous : Varie Figvre I et V format gravures 13 x 24,6 cm sur Arches crème 32 x 49,5 cm. Année 1992.
Coffret Varie Figvre – format ouvert : 73 x 52,5 cm Pour tout renseignement complémentaire : me contacter
Jean-Charles Taillandier, panneau 5 de la fresque l’Orée du monde xylographie 2 couleurs, format 38 x 24,5 cm, année 1996.
LE CAPRICORNE Comment a-t-on su que c’était lui ? demande l’enfant, Qui a découvert un cygne, un aigle, un serpent dans ce fouillis d’étoiles poussiéreuses ? Le Lynx, le Dragon, la Girafe, le Renard, l’Oiseau de paradis, depuis combien de temps étaient-ils là, dans le ciel, attendant que quelqu’un les reconnaisse ?
La Voie lactée n’est qu’un peu de lait échappé d’une casserole qui déborde, une serpillière d’étoiles poussée du pied dans le caniveau, un jet d’urine d’or pissé par un chenapan céleste.
Mais nous suivons du doigt sur la paroi de la grotte les anfractuosités du hasard, et nous lisons : l’Oiseau indien, le Rhinocéros, la Fourmi géante, le Toucan, l’Hydre mâle et l’Hydre femelle, le Caméléon, la Baleine…
C’était écrit. Rien n’est encore dit. Tout recommence. Quel nom donner à ce qui n’a pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, phénix, coquecigrue, une chimère est notre totem..
Cependant, l’enfant qui fait tourner dans sa main la mappemonde, tandis qu’au loin, inaudibles dans les profondeurs de la terre, craquent les plaques tectoniques et dérivent les continents, découvre en cachette, comme un plaisir volé, la Nouvelle-Guinée à la silhouette de ptérodactyle : merveilles du monde, merveilles des formes, merveilles des mots qui happent à la langue — et dans l’impression que soudain, le sol s’ouvrant, l’oiseau devient loup, l’effroi qui rend le vide habitable.
Marc PETIT pour Bestiaire
revue Poliphile, éditions Aldines, 1996.
Dans un article précédent consacré à ma participation aux Carrés 379, une collection, projet éditorial lancé par la galerie 379 de Nancy, j’évoquai ma décision de recourir à d’anciennes planches gravées sur bois, plutôt que concevoir une suite inédite de 15 gravures ou dessins dans la cadre imposé du format 20 x 20 cm. Je n’y voyais pas là une facilité à répondre à cet appel à projet, mais une façon de questionner un travail graphique publié en 1996, d’y apporter un regard neuf et de nourrir une fois encore ma réflexion sur la mémoire des images, fussent-elles mes propres images.
La publication récente dans le cadre des Carrés 379 m’offre donc l’opportunité de présenter ces travaux graphiques initiaux, rarement exposés, qui sont à la source de ces xylographies.
L’initiative de ces gravures sur bois est une invitation que m’avait faite l’écrivain et poète Marc Petit, maître d’œuvre, en 1996, du sommaire de la revue annuelle des Arts et des Sciences Poliphile (Éditions Aldines-Paris). Marc Petit (*) partageait alors avec les écrivains du groupe de la Nouvelle Fiction (dont il est un des membres fondateurs), une pratique de l’écriture qualifiée « d’œuvre du travail de l’imagination en rapport soutenu avec l’imaginaire« . Auteur d’une œuvre prolifique (La grande cabale des juifs de Plotzk, Ouroboros, le nain géant, le troisième Faust…), il est aussi collectionneur de masques, et consacra un ouvrage aux arts primitifs de l’Himalaya en 1995.
Ce numéro avait pour thématique Multiplicité et Infini, avec la contribution de plusieurs auteurs, dont le philosophe Marc Richir qui consacrait un long entretien à la naissance des dieux. Il abordait l’entrée des dieux dans la scène symbolique et l’apport de la tragédie grecque dans la lecture critique du mythe (**). Le poème de Marc Petit que je présente ci-dessus accompagnait ces gravures de la série Bestiaire.
Faisant retour sur mon travail graphique depuis ces années, je me rends compte que cette série Bestiaire et la fresque gravée l’Orée du monde qui l’accompagne interroge déjà une thématique qui me reste fidèle : l’origine des images et leur mystère. Ce thème m’était offert sur un plateau, si je puis dire, en regard des apports poétiques et philosophiques de Marc Petit et Marc Richir. C’était une invitation à investir l’espace immense de temps immémoriaux où cohabitaient héros et dieux, dans un panthéon archaïque et dionysiaque plein de chimères et d’animaux étranges, dans la confusion des danses, des airs et du feu. Sans repères et sans mémoire… Comme l’écrit Marc Petit : “Quel nom donner à ce qui n’a pas encore de nom, qui les contient tous ? Minotaure, phénix, coquecigrue, une chimère est notre totem. “
Jean-Charles Taillandier, panneau 3 de la fresque l’Orée du monde (fragment), xylographie 2 couleurs, hauteur 24,5 cm, année 1996.
J’ai plaisir à présenter ici ce qui fut autour de Marc Petit et la revue Poliphile dirigée par Nelson Gonzàlez-Cortés une belle et intense collaboration. Bestiaire Une suite de 15 gravures sur bois, 1 couleur noire, format 24,5 x 31,5 cm Tirage à 15 exemplaires sur Rivoli blanc Toujours disponible à la vente.
L’Orée du monde Une fresque gravée sur bois, 2 couleurs noire et rouge, 24,5 x 470 cm en huit fragments 5 exemplaires de tête sur papier oriental senkwa 20 exemplaires sur Rivoli crème. Toujours disponible à la vente (fresque ou fragments).
Jean-Charles Taillandier, fresque l’Orée du monde, panneaux 1-2-3-4, et panneaux 5-6-7-8 xylographie 2 couleurs, chacun 24,5 x 235 cm, format, année 1996. Cliquer pour AGRANDIR Plus bas : 11 gravures sur bois de la suite Bestiaire, année 1996.
Une exposition de ces 2 suites gravées aura lieu pendant les Ateliers d’artistes 2021 de Nancy. Dates : 24-25-26 septembre 2021. Lieu : Ateliers du canal, 38 impasse du 26e RI, 54000 Nancy Pour tout renseignement, voir ci-dessous le programme complet :
Jean-Charles Taillandier, L’Orée du monde 8 et 11 xylographie 2 couleurs, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection (Galerie 379, Nancy, 2021). (Cliquer pour agrandir)
En septembre 2020, dans une page précédente de ce blog (voir Le dessin au carré ), j’y exposais mes premières intentions d’adhésion au projet graphique proposé par la galerie-artothèque 379 de Nancy, dans le cadre des Carrés 379 – Une collection. Soit donc un ensemble cohérent de 15 œuvres de format imposé 20 x 20 cm, à fournir avec un texte accompagnant la démarche. Leur destination finale les présentant dans un portfolio numéroté et signé par l’artiste.
D’ores et déjà, l’initiative a rencontré un grand succès auprès de nombreux plasticiens, de tous horizons esthétiques et géographiques (France et International).
Le site dédié à la galerie-artothèque 379 permet de suivre l’avancée de cette collection, au fur et à mesure de l’édition des albums CHANTIER et des albums SOLO ( https://asso379.wixsite.com/artcontemporain ). La publication égrenée au fil des semaines des apports de chaque artiste, sous la coordination éclairée de Brigitte Kohl, est un plaisir sans cesse renouvelé. Nous découvrons la richesse des univers de chacun, dans une multitude des langages (peinture, dessin, estampe, photographie, collage)…
Mon intention initiale était de recourir au dessin, dans ce format carré qui m’est familier. Je partais donc explorer cette piste avec des travaux inédits sur papier dont plusieurs étaient publiés dans l’Album CHANTIER n° 2. A priori, ce choix spontané était dans la logique de mon travail car le périmètre du carré a ma préférence et l’amplitude de la main du graveur est habituée à cette modeste échelle… Je venais de clore alors une expérience graphique nouvelle avec la création de ma série d’estampes numériques “Fake news en dentelles“, qui fut exposée jusqu’en décembre 2020 à la bibliothèque multimédia bmi d’Epinal (exposition très chamboulée à cause des confinements successifs). À sa clôture, je redoutais confusément cette expérience du vide, comme un entre-deux, qui m’est habituel entre deux séries gravées ou dessinées : comme un sas que l’on franchit en quittant un univers mental avant d’en explorer un nouveau, encore confus… J’ai tergiversé, puis amorcé donc cette tentative de dessins à l’encre destinés aux Carrés 379, mais il me manquait un réel déclic. Et puis, il fallait me réapproprier ce langage spontané du dessin, en contact direct et sans rémission avec le blanc du papier. Bien éloigné des manipulations techniques et interférences avec l’outil ou l’informatique qu’imposent la gravure en creux, la xylographie ou l’estampe numérique…
Il existe néanmoins un fil conducteur à mon travail graphique depuis des années, indépendamment du médium choisi. C’est une interrogation constante, par rapport à ma propre subjectivité, sur la vérité et la signification de toute image, qu’elle soit issue de l’histoire de l’art, d’archives personnelles ou de découvertes fortuites. L’interprétation d’une gravure, peinture ou dessin surgi du passé parvient à mon œil et mon entendement à travers le filtre du temps, avec tout un spectre de mystères et d’incompréhension que j’ai plaisir à dénouer. Elles sont issues d’un univers étranger et lointain, ces images que j’ai interrogées au fil de mes séries antérieures : de figures de l’œuvre du peintre Georges de la Tour, de portraits d’anonymes conservés dans les collections muséographiques lorraines, ou d’anonymes encore composant l’étonnant défilé funèbre du duc de Lorraine Charles III, gravé en 1611 par Friedrich Brentel et Matthäus Mérian. (*)
Jean-Charles Taillandier, travaux d’atelier pour L’Orée du monde, 2021).
Au fil de cette réflexion, germa alors cette idée : dans cette logique de démarche personnelle, et plutôt que recourir à des œuvres extérieures, pourquoi ne pas interroger tes propres images puisées dans ton propre passé de graveur ? Le mystère de toute création n’est -il pas fondamentalement un mystère à l’égard de soi-même ?
J’avais conservé les planches xylographiées d’une série ancienne intitulée “L’orée du monde“. Elles compose une fresque gravée et imprimée en deux couleurs noire et rouge, qui déroule sur près de cinq mètres de longueur une thématique mythologique, et interroge, déjà, la mémoire des images. Publiée dans la revue Poliphile en 1996 (éditions Aldines), elle accompagnait un texte de Max Richir consacré à la naissance des dieux.
Pour l’exclusivité des Carrés 379, j’ai réimprimé sur papier artisanal des Philippines quinze motifs différents, choisis dans le déroulé de la fresque initiale. J’en ai respecté les deux couleurs de l’édition originale, mais en donnant à ce travail graphique un aspect plus intime, dans une connivence étroite entre le motif brut et archaïque et son support.
Tous les travaux graphiques dont il est question dans cet article sont visibles à mon atelier proche de Nancy, sur contact préalable.
Roland Grünberg, Aux ouvertures de l’automne, aquarelle et encre ,8 x 13 cm (1964)
Roland Grünberg, berceuse de la terre-mère, lithographie, 66 x 79 cm (1981)
L’homme de cendre et de lumière : ce fut un beau titre au fronton de l’exposition que consacra le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle en 2018 au graveur et illustrateur Roland Grünberg, qui vient de s’éteindre à l’âge de 88 ans. Artiste, homme aux talents multiples et au cœur de maints évènements culturels pendant plus de quatre décennies, il marquera de son empreinte Nancy qui fut sa ville d’attache, au gré de ses implications créatrices dans la cité ducale. La presse s’en est fait l’écho : aux côtés de Jack Lang dès 1963 lors du festival mondial de théâtre, dans l’effervescence du festival Nancy Jazz Pulsations en 1973 et années suivantes, et dès 1981, année fondatrice de la Biennale Internationale de l’Image de Nancy. Cette exposition de 2018 fut un point d’orgue dans la rétrospective de sa carrière polymorphe, et la sélection de 150 œuvres parmi sa profusion créatrice de dessins, gravures affiches, photographies et décors ne fut pas aisée. Elle s’attacha bien sûr à décrire son implication pleine et entière à l’édition inaugurale du festival Nancy Jazz Pulsations, lui qui était homme d’images et passionné de jazz. Il fut le créateur de l’affiche, co-auteur du journal du festival, et même concepteur de chars de parade faits de grillage et papiers mâchés, qui défilèrent dans les rues de Nancy.
Ci-dessus : Portrait de Roland Grünberg, (Bibliothèques Universitaires de Lorraine – 2017) Roland Grünberg, Projet de char pour la street-parade du Festival NJP 73, crayon de couleur et stylo sur papier, acquisition Bibliothèques de Nancy.
Roland Grünberg, Portrait de Louis Armstrong, dessin encre sur papier, acquisition Bibliothèques de Nancy.
Roland Grünberg, Comme un loup parmi les chiens, sérigraphie, 38 x 27,5 cm (2004)
L’exposition retraça le parcours humaniste de Roland Grünberg, né en 1933 à Strasbourg d’une famille juive originaire de Pologne qui dut se cacher pendant la guerre pour fuir les persécutions nazies. Grand voyageur, autodidacte et homme de cultures multiples, il suivit à Nancy le cursus de nombreux enseignements universitaires (lettres, sciences, sciences humaines et médecine, entre autres). Il intégra l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Nancy de 1957 à 1959, se consacra à l’enseignement avant d’exercer pleinement son art de graveur et d’illustrateur dont de nombreux musées gardent témoignage. Tout un savoir qu’il transmettait aussi par la voie des réseaux associatifs et congrès scientifiques. Réalisateur de décors et costumes, il était très impliqué dans le renouveau théâtral de Pologne des années 60 autour d’Adam Mickiewicz, dont il était l’ami. Nourri dès l’enfance de la culture juive et des folklores d’Europe centrale, il aimait en représenter ses penseurs et musiciens.
J’ai eu le plaisir de partager avec lui plusieurs expositions et travaux. Je garderai en mémoire l’accueil qu’il me réservait toujours dans son appartement-atelier du centre-ville. Une fois la porte d’entrée franchie, il convenait de suivre le sentier dégagé au sol entre un nombre infini de livres, feuillets, gravures et dessins, objets divers, marionnettes dont il était collectionneur avant de le rejoindre à sa table de travail, avec PC, double-écran… Et commençait le récit insatiable et passionnant de ses projets, et réflexions sur le monde.
Un monde personnel qu’il traduisait de son trait délié si caractéristique, nourri d’érudition, de symbolisme, de musique et de poésie, et de fantastique aussi qu’il enrichissait au prisme du monde animal et végétal. . Si proche en son essence de ces quelques mots reçus de Jean Cocteau depuis Marbella, dans une lettre datée de 1961, qu’il gardait précieusement : « Notre rôle consiste à consommer les noces du conscient et de l’inconscience d’où naissent les monstres délicieux de la poésie… »
Lui rendre hommage aujourd’hui, c’est accompagner ce texte de certaines gravures qu’il m’avait confiées, ou d’autres puisées sur le site Epitomé, qui présente un fin regard porté par l’équipe de la Bibliothèque Municipale de Nancy sur les œuvres de l’artiste acquises par la ville, enrichi d’un interview de l’artiste (*).
Jean-Charles Taillandier, suite « Mille manants », panneau mural 1et 2 xylographies sur papier marouflés sur toile de lin, format 150 x 400 cm. CLIQUER SUR L’IMAGE.
Vous allez penser que je passe du coq à l’âne à propos de ce nouvel article intitulé “ Mille manants “, à la suite de “ Vestiges et parures “ qui abordait par le dessin le raffinement des textures et bijoux… Nous voici maintenant immergés dans le langage rugueux de la xylographie, travaillée à la gouge sur une simple planche de bois brut. En fait, cette planche gravée était rangée dans un coin de l’atelier depuis plus de dix ans. La genèse de ce travail graphique, certes ancien, m’est revenue à l’esprit, et son questionnement m’est toujours actuel, dans la mesure où il concerne l’expérience du support et l’énigme de l’image.
Dans le cas de cette suite sur bois “ Mille manants “, le support est unique, puisqu’il n’utilise qu’une seule planche gravée de format vertical 40 x 100 cm, mais reproduite soixante-sept fois à l’identique sur papier contrecollé sur toile de lin. Au final donc, c’est un tirage unique réparti sur sept panneaux muraux, chacun de format 150 x 200 cm. La figure est inspirée d’une représentation populaire issue toute droite de l’imagerie du quinzième siècle propre à Martin Schongauer ou Albrecht Dürer. Le propos était d’exploiter toutes les ressources plastiques de ce motif unique, en montrant le tirage papier envers comme endroit, dans une mise en scène de foule compacte : image multiple d’un être unique et cloné qui interroge le spectateur tout en questionnant sa propre présence au monde. J’aurais pu choisir un personnage tout aussi banal de notre temps contemporain, mais je trouvais que l’aspect fruste du manant était bien en adéquation avec le support et le trait grossier du langage gravé.
J’accompagne ci-joint la reproduction des sept panneaux d’un fragment de la planche originale maculée de tous ses tirages et comme saturée d’encre noire. Une fois les sept panneaux achevés, elle n’a plus servi et dormait sous sa couche d’encre durcie.
Jean-Charles Taillandier, Suite « Mille manants », planche unique gravée sur bois, format 40 x 100 cm (détail) Ci-dessous : Suite « Mille manants », chacun des panneaux muraux, de 1 à 7, format identique 150 x 200 cm.
Vue d’atelier, les rouleaux (photo Jean-Marie Dandoy).