Portraits d’outre-temps

Dans mon article précédent  “La gravure dans tous ses états, j’écrivais comment avec enthousiasme, j’entreprenais pendant l’été 2022 une nouvelle série gravée sur la symbolique du portrait.
L’opportunité m’en était fournie, comme je l’ai écrit, par la découverte, grâce au Cabinet des Estampes de Nancy, de la donation Domergue de Saint-Florent. Ce donateur était amateur d’art. Il fit don à la ville de Nancy de sa vaste collection d’estampes qu’il consacra sa vie durant aux portraits de papes de l’Eglise catholique romaine qui se succédèrent sur une période d’au moins cinq siècles, depuis la Renaissance.

L’intérêt que je trouve dans cette iconographie est passionnant : elle me permettra d’interroger ces images anciennes avec mon œil contemporain, alors que leur puissance symbolique originelle a depuis longtemps disparu. Du temps de leur diffusion, elles semaient de par le monde le portrait du représentant le plus puissant de la chrétienté. Ces estampes sont maintenant estimées des collectionneurs et attirent la curiosité des spécialistes de l’Art ou de l’Histoire des religions. Mon attrait pour elles se nourrit de leur mystère et de leur anachronisme, au profit de mon imaginaire et de mon invention. Entre l’estampe de référence et l’image nouvelle que j’y projette s’étend un no man’s land temporel, stylistique et sacré.

J’y entrevois donc une aubaine à profit d’un imaginaire graphique personnel, parfaitement subjectif et libre, dont j’avais auparavant ébauché les contours avec les ressources de la gravure en taille-douce, sur ma douzaine de belles plaques de cuivre miroir. J’en étais là, à la fin de l’été, à vous décrire les ébauches et les premiers états creusés au bain d’acide. Et puis, au fil des jours des manipulations techniques dans l’atelier, entre pose de vernis, bains d’acide, essuyages et retouches, j’ai pris conscience que la pratique de l’eau-forte, très rigoureuse et lente, d’état en état successif, m’accaparait trop et ne me permettait pas assez de trouver la distanciation suffisante avec le sujet. Il me fallait trouver un langage formel plus libre, et plus spontané qui me détache de cette pesanteur technique. Afin de retrouver cette spontanéité de langage pictural, je suis tout naturellement revenu à la taille d’épargne, en relief sur dalles vinyl, telle que je l’avais expérimentée dans une série précédente “ Les bas rouges “ : souple langage de la main avec quelques gouges, dans le périmètre carré de chaque planche (30 x 30 cm), et deux couleurs dont le noir.

Dans cet article, j’y présente le début de ce nouveau processus créatif d’une série qui comporterait une quinzaine de xylographies. À ce jour , j’en ai imaginé toute les ébauches dessinées sur papier calque, sur lequel un code couleur distinguera la planche mère qui sera encrée en noir, et la seconde planche qui sera encrée en rouge.

Sur les exemples de travaux en cours présentés ci-dessous, seules les 2 premières xylographies ont été tirées en tirage d’essai :

Exemple 1
Ce tracé sur calque (à droite) s’inspire d’un profil d’Alexandre VI, pape tumultueux et débauché de l’époque des Borgia (gravure originale issue de la donation, à gauche). En dessous le tirage d’essai sur papier en 2 couleurs noir et rouge de la xylographie que j’en ai réalisée. L’image sera toujours composée en carré de 30 x 30 cm.
J’ai opté pour un trait rugueux, fréquemment accompagné de graphies latines fragmentaires puisées, au hasard, dans les cartouches accompagnant les estampes originales. Elles accentuent la distanciation de l’image et participent à la perte des repères que je souhaite donner à l’image entière (cliquer sur l’image pour l’agrandir).

(1)

(2)

Exemple 2
Tirage d’essai sur papier de la seconde planche gravée (2), sur la base du calque de report (1) . Je m’aperçus trop tardivement que je gravais sur la planche vinyl un texte à l’endroit, que je reportais donc à l’envers sur la feuille imprimée ! Inattention qui, à mon sens, ne gène en rien l’effet recherché dans l’image.

(1)

(2)
(3)

Exemple 3
Conçu à partir de mon ébauche sur papier (1), le calque de report (2) est présenté sur la planche qui imprimera le motif rouge. En-dessous (3), début du travail de gravure en relief sur la planche vinyl prévue pour le noir.

(1)

(2)

Exemple 4
Conçu à partir d’une ébauche sur papier (1), le calque de report (2) est présenté sur la la planche vinyl à graver.

Exemple 5
Plusieurs ébauches sur papier qui vont être gravées sur planche vinyl dans les prochaines semaines.
Le chemin est encore long…

La suite dans l’année 2023 :

Les prochaines semaines seront consacrées à graver dans le vinyl la totalité des quinze ébauches sur papier.

J’ai observé longuement la présence muette de ces puissants personnages, hiératiques et sacrés, témoins d’un faste enfoui dans la profondeur des siècles. Les cartouches au bas des images m’en apprennent leurs noms : Ioannes XVI, Eugenius III, Innocent III… Mais ils se ressemblent tous par l’aspect conventionnel de leur pose au creux d’un médaillon. Et finalement, mon imaginaire prenant le pas sur l’aspect analytique de chaque image, les traits et l’expression des visages, les inscriptions latines se sont brouillés, mélangés entre eux dans l’intention recherchée de bousculer leur vérité; pour donner sens à une proposition graphique qui est mienne, puisant au gré de mes travaux d’approche (calques, dessins préparatoires, textures de fond).

Viendra ensuite l’étape finale du tirage des épreuves sur papier. Je ne l’ai pas choisi encore, ce papier, mais je souhaiterais que sa texture accentue cet aspect « outre-temps » de l’estampe qui sera imprimée en noir et rouge comme le montre le tirage d’essai de l’exemple 1, de format avoisinant le 40 x 50 cm.

Résidant en Lorraine, je serais heureux de travailler en collaboration avec un papetier artisanal du Grand Est, et, s’il s’en trouvent, je les invite par le biais de ce blog à me contacter.

La présente série gravée, fera l’objet fin 2023 d’un projet d’édition avec la Galerie Artothèque 379 de Nancy. En mai 2023, il est envisagé d’ouvrir une souscription pour une édition très limitée. Elle sera présentée au public lors d’une exposition de mes gravures et dessins dans les salons de la Douëra de Malzéville.

Contact : taillandier.jc@orange.fr

La gravure dans tous ses états

Portraits des papes Jean XVI / Pie VII / Jules III / Paul II
Collection Cabinet des estampes, Nancy.
Cliquer sur chaque image pour l’agrandir
Gravure 5 – 2e état (détail)

L’estampe sur papier exposée au mur d’une galerie est le fruit, et la récompense espérée, d’un processus d’élaboration technique souvent long et itératif.
Spécifiquement, la gravure en creux, ou gravure en taille-douce, se travaille sur une matrice de métal. Idéalement sur plaque de cuivre, cet art graphique consiste à inciser la surface avec une pointe d’acier ou un mordant d’acide. Le sillon creusé sera réceptacle de l’encre qui, dans une seconde étape, sera reporté sur papier à l’aide d’une presse.
Les questions du public sont nombreuses quand un dialogue aborde les étapes multiples de « fabrication » de l’image gravée. Celles-ci mettent en œuvre une contribution apparemment mystérieuse des métaux et des acides. En fait, tout est question de bonne entente entre main, esprit, outil et savoir-faire… Quatuor auquel il faut ajouter, pour être honnête, patience et persévérance.


J’ai donc, à dessein, décidé dans cet article particulier, d’illustrer, autant faire se peut,  ce processus technique de création. Le contexte s’y prêtait ces mois d’ été, dans la fraicheur de mon atelier, quand j’y entreprenais les approches d’une nouvelle série gravée. L’appareil photographique à mes côtés allait capter épisodiquement le déroulé de mes premières interventions, que je vais restituer ci-dessous en images. Ce début de recherche plastique, avec pour support de travail douze plaques neuves de cuivre miroir, ne présume en rien de ce que pourra être son aboutissement dans plusieurs mois. Pour l’heure, il aura eu le mérite au moins de rédiger cet article.

L’opportunité de ces nouveaux travaux gravés est née, comme c’est fréquemment le cas dans ma démarche personnelle, d’un croisement entre le questionnement d’un patrimoine artistique méconnu et la thématique de la figure humaine.

J’en remercie donc Astrid Mallick, responsable du Cabinet des estampes de la ville de Nancy, de m’avoir fait découvrir les trois recueils de la donation Domergue de Saint-Florent. Ce donateur était collectionneur amateur d’art qui, à l’orée du vingtième siècle, fit don à Nancy de sa collection d’estampes consacrée aux portraits de papes. Soit donc une vaste ensemble de portraits dont la chronologie épouse les évolutions stylistiques du langage gravé de la Renaissance aux années 1900.

À la réflexion, ce qui m’interpelle dans cette collection unique n’est pas le portrait souvent très codifié de chacun de ces nombreux papes, C’est plutôt la puissance symbolique de ces images : au temps lointain de leur diffusion, ces estampes transmettaient le portrait de l’homme le plus puissant dans le vaste espace géographique de la chrétienté. Elles étaient beaucoup plus qu’un portrait, elles étaient vecteurs d’un pouvoir immense que chacun pouvait approcher par le biais d’une simple image imprimée. Des siècles plus tard, que porte donc en elle chacune de ces images?
Que devient cette image, quand on la regarde avec de recours de l’imaginaire ?

Petit précis préalable :
La gravure en taille-douce dans ses états successifs

La planche est un cuivre parfaitement lisse, propre et biseauté sur son périmètre (pour ne pas abîmer le papier lors du tirage). Le principe étant le report sur papier du motif au moment de l’impression, il convient donc de graver à l’envers ledit motif sur la planche.
Un vernis (de différents types selon la nature de l’empreinte à prévoir) est étalé au pinceau sur le cuivre. Une fois sec, il est incisé par différents outils (pointe sèche, pointe d’argent, grattoir) pour dégager le cuivre selon l’effet désiré. C’est la technique qui permet de travailler le trait.
Le travail des ombres et aplats peut aussi être travaillé par le trait. Tout est affaire d’école, et de langage propre à l’histoire de la gravure. En ce qui me concerne, j’ai une préférence pour l’aquatinte. C’est un amalgame de grains de résine très volatile – attention aux bronches) que l’on dépose sur le cuivre nu. Les grain sont variables en grosseur et densité selon l’aplat désiré. Un chauffage bien contrôlé de la plaque sur un réchaud adhère les grains à la surface du cuivre.
La plaque est trempée dans un bain d’acide nitrique mélangé d’eau pour permettre la morsure du cuivre à l’emplacement du trait incisé ou autour des grains de résine. C’est un processus à faire à l’air libre ou dans un atelier bien ventilé (toujours pour la santé de nos poumons), et très méticuleusement, car la réaction de l’acide nitrique est capricieuse selon sa concentration dans l’eau ou la température ambiante. Quand la morsure est jugée satisfaisante dans le bain d’acide (la formation de bulles d’air est un indice précieux), le cuivre est sorti de son bain et le travail de morsure est inspecté en surface, une fois la couche de vernis enlevée au white spirit.
Vernis – gravure – aquatinte – bain d’acide – constituent l’alphabet incontournable pour la taille douce, bien sûr modulable selon le langage personnel propre à chaque graveur. Une bonne habitude de l’œil et du touché sur la plaque permet d’apprécier la nature de la morsure dans ses nuances et ses effets attendus.
Et puis viendra l’étape de l’impression sur papier grâce à la presse taille-douce qui apportera la touche finale et attendue au travail réalisé. Mais c’est un autre épisode…

PROPOSITION GRAVURE 1

Gravure 1 – dessin préparatoire sur papier calque (format 24 x 24 cm).
Gravure 1 – report du dessin sur cuivre nu préparé.
Gravure 1 – état 3 dans le bain d’acide pour morsure de l’aquatinte.
Gravure 1 – état 3 après sortie du bain d’acide et enlèvement du vernis protecteur.

PROPOSITION GRAVURE 2

Gravure 2 – dessin préparatoire sur papier calque (format 24 x 24 cm).
Gravure 2 – état 3 après gravure au trait et à l’aquatinte.

PROPOSITION GRAVURE 3

Gravure 3 – état 1. Après gravure au trait, enlèvement du vernis protecteur au white spirit.
Gravure 3 – état 2, enlèvement du vernis protecteur après morsure à l’aquatinte.
Gravure 3 – état 2, vue d la plaque après nettoyage.
Gravure 3 – Impression sur papier suite à l’état 2. Elle permet de juger de la qualité des morsures et servira de repère pour les états futurs sur la plaque (format 24 x 24 cm).

PROPOSITION GRAVURE 4

Gravure 4 – dessin préparatoire sur papier calque (format 24 x 24 cm).
Gravure 4 – état 1, le motif a été tracé à la pointe sur le vernis, avant passage dans le bain d’acide.
Gravure 4 – état 1 terminé, vue de la plaque dégagée de son vernis après passage dans le bain d’acide.
Gravure 4 – préparation de état 2. Les grains d’aquatinte ont été posés sur la plaque aux endroits prédéfinis (ceux non protégés par le vernis). La plaque sera chauffée, puis refroidie et à nouveau trempée dans un bain d’acide.

PROPOSITION GRAVURE 5

Gravure 5 – dessin préparatoire sur papier calque (format 24 x 24 cm).
Gravure 5 – préparation de l’état 2 pour la morsure à l’aquatinte. Vue de la plaque avant chauffage.
Gravure 5 – état 2 terminé après gravure au trait et à l’aquatinte.
Gravure 5 – Impression sur papier suite à l’état 2 (format 24 x 24 cm).

Jac Vitali, inventaire et manifeste

Jac VitaliDanseurs # 58, #56, #59, 2022
Cire et acrylique sur carton entoilé, chacun 33×23 cm.

Je connais Jac Vitali depuis de longues années, et j’en apprécie l’œuvre qui méticuleusement se construit sur la base d’un « enfoui » qu’il creuse et interroge, que ce soit par son langage de plasticien omniprésent, ou de créateur d’univers sonore associé à son passé de musicien. L’occasion nous sera donnée plus loin d’évoquer son rapport au son, qui associé à sa peinture, nourrira son langage personnel. De son propre aveu, inventaire et manifeste sont les deux mots-clés qui définissent sa démarche de créateur. Sa peinture opère des mutations, elle interroge la matière sur la réapparition dans une figuration répétitive où l’érosion questionne la réalité et la pérennité de l’image.
Il présente ainsi son travail de façon régulière depuis les années quatre-vingt-dix, en Lorraine où il réside, ou hors des frontières régionales (Oslo, Rabat, Oujda, São Paulo, Liège, Paris…). Au gré des expositions, il dresse l’inventaire de son monde intime, et ce n’est pas un hasard si beaucoup de ses expositions ont pour titre Manifeste… , dont le sens figuré du mot désigne, en droit maritime, la liste des marchandises composant la cargaison d’un navire dans ses cales.
Comme autant d’outils au service d’un art remède à l’adversité du monde.

Dans cet inventaire métaphorique, la thématique du danseur figure en bonne place. Selon son procédé de multiples métamorphoses d’un même motif, Jac Vitali l’a traitée une soixantaine de fois en douze années. C’est un long processus créatif, qu’il poursuit encore aujourd’hui, au cours duquel la figuration précise et répétitive se trouve transformée par l’érosion, l’effacement qui questionne la réalité et la pérennité de l’image. Cette image de danseur est inspirée d’une gravure de lutteur en position de défense, découverte dans une encyclopédie des années 1900. Dans cette série de peintures sur carton, il est nommé danseur, en miroir d’une citation que cite l’artiste : « dans un monde voué à l’immoralité, seul le danseur reste immobile ». On peut alors voir ces personnages comme la métaphore d’une protection face à l’adversité, face aux absurdités du monde.

Jac Vitali Pavane # 36, 2021
Cire, acrylique, papier préparé, carton entoilé sur châssis, 22×46 cm.

La série peinte « Pavane » est travaillée à la même époque. La pavane était une danse en vogue au seizième et dix-septième siècle, d’un caractère lent, solennel et plein de désinvolture. La figure du poisson en reprend ici la métaphore de l’évitement par la fuite. Telle une danse lente, les poissons se meuvent dans l’eau, certains remontent le courant, la plupart se dirigeant vers la gauche, synonyme en lecture occidentale d’un retour en arrière. Ils sont dépouillés, décharnés, de plus en plus dépossédés, mais libérés de toute contrainte et obligation. C’est l’image symbole d’une certaine désobéissance.

Les travaux plastiques sur papier ou toile que réalisent Jac Vitali depuis ses débuts ne sauraient être appréhendés sans une variable essentielle et primordiale : le temps. La distanciation opérée par le passage des années nourrit naturellement le regard intérieur de l’artiste dans sa façon de considérer le passé, qu’il soit son univers intime ou le monde. Il est une autre façon de capter les métamorphoses du temps, quand la technologie qui a pour fonction de capter les images du monde elle-même mute, et rend malléable toute figuration qui, de vérité palpable devient souvenir. C’est à cette expérience qu’il s’est livré dans sa série de peintures intitulée « Salamandre ». Autre métaphore : au Moyen Âge, on attribuait aux salamandres la faculté de vivre dans le feu, et c’était un nom utilisé en alchimie à un des phénomènes de sublimation de la matière : le passage de l’état solide à l’état gazeux. Soit donc il y a quarante ans une capture d’écran de magnétoscope qu’il opère par prise de vue photographique, laquelle est retravaillée en labo, et, par transferts successifs devient peinture. La peinture est ainsi réceptacle d’un support sensible qui passe à travers différentes techniques. Une (autre) image naît au travers des métamorphoses du temps. « Là cette image est à lire comme le fantôme d’une présence qui reste intouchable, l’apparition d’une future et possible invisibilité. J’aime l’idée d’un croisement entre la vaillance et l’effacement ».

Jac Vitali Salamandre #7 , 2021
technique mixte, carton entoilé sur châssis, 25×44 cm.
Jac Vitali – Retour du naturaliste, 2014
dispositif sonore, cire et acrylique sur toile, chaque panneau 200×175 cm
Halle à grains – Château des Lumières de Lunéville.


Le temps, facteur d’évanescence de toute chose et des évènements du passé tourne aussi le regard de l’artiste vers son univers d’enfant, et sa propre mémoire qui nourrit son œuvre. Ainsi en 2007-2008, il intervient sur le thème de la mémoire ouvrière pour la ville de Baccarat dans le cadre d’une résidence d’artiste.
De janvier à septembre 2014, Jac Vitali est invité en résidence au Château des Lumières de Lunéville. Installé sur le site de la Halle à grains, son « atelier-yourte » se veut un atelier ouvert au public, qui peut rencontrer pendant cinq mois le plasticien autour des questions liées à la conception d’une œuvre : quatre grandes toiles sur l’apparition d’une forme animale (le cerf) symbolisant sa rencontre avec le château, qui date de sa petite enfance, quand le lieu abritait un musée zoologique. Cette création conçue pendant la première partie de la résidence a été présentée au public et associée à Ma secrète entreprise, exposition retraçant deux décennies de son travail personnel.

Nous avons évoqué plus haut son passé de musicien. Jac Vitali a très tôt évolué dans le monde de la création musicale – une période révolue, vécue avant tout comme un espace de liberté, un temps qui va beaucoup compter dans le cheminement vers son travail de plasticien. Parallèlement, il poursuit sa méthode d’exploration de sa matière sonore pour l’associer à la dimension iconographique de ses toiles. Dès lors, la nécessité de composer la bande-son d’un film que serait la forme picturale s’impose à lui pour installer sa peinture, chargée d’une nouvelle apparence.

Jac Vitali – Coffret Manifesto, 2022 (*)

Ces environnements singuliers de résonances et de boucles hypnotiques, associées à ses peintures, ont fait l’objet de nombreuses installations exposées en galerie et centres d’art depuis plus de vingt ans. À partir de 2002, il collabore avec les éditions La Dragonne animées par son fondateur Olivier Brun, ainsi qu’avec l’écrivain poète belge Pascal Leclercq, sous la forme d’un dialogue entre écriture, peinture, typographie et recherches sonores. S’en suivront une dizaine d’ouvrages et de nombreuses performances en public qui associent la lecture de l’auteur aux interventions instrumentales in situ du plasticien. Son long compagnonnage artistique avec Pascal Leclerc est jalonné de livres d’artistes dont témoigne par exemple la peinture « Qui reconnaîtra sa maison ? » réalisée en 2022.
Cette même année voit la publication du coffret Manifesto (*) qui présente une sélection d’environnements sonores : un CD audio et un livret dans une édition limitée et signée, enrichie d’une peinture originale.

Jac Vitali – Qui reconnaîtra sa maison ? 2022
Cire, acrylique sur toile, 30×15 cm.
Jac Vitali ©Patrick Blaise

Jac Vitali – Coffret Manifesto, 2022 (*)
– coffret carton
– livret 20 pages, numéroté et signé, 20 x 15 cm « Hand made » impression jet d’encre et acrylique sur Centaure Ivoire,
Ramsès Calligraphie, Clairefontaine noir et carton bois.
« Inventaire » : un CD audio 18 titres, 60’45 »
– Une peinture originale signée et datée, acrylique sur papier préparé, 24×16 cm.

Coordonnées de l’artiste
Instagram : https://www.instagram.com/jac_vitali/?hl=fr
mail : jacques.vitali@neuf.fr

Autres informations sur l’artiste : http://www.taillandier-art.com/vitaliindex.htm

Propos d’atelier sur « Entre Elles », une suite gravée.

Jean-Charles Taillandier, « Le cri », vue des 2 planches en cours
xylographies 50 x 50 cm, année 2021.
Cliquer sur l’image pour l’agrandir

Dans l’article récent Trois variations autour de Catherine, j’abordais il y a quelques semaines, la description d’un nouveau projet plastique autour d’une thématique développée déjà dans des travaux antérieurs : l’anachronisme d’une image dû à la présence incongrue de rencontres ou postures appartenant à des temporalités différentes. En l’occurrence donc, l’irruption au sein d’une même planche gravée de deux univers féminins, l’un appartenant à la période lointaine Renaissance Italienne, l’autre à notre période contemporaine… J’ambitionnais de présenter maintenant la suite complète, gravée et imprimée, mais c’était sans compter sur un travail d’atelier long, technique et exigeant pour chaque planche. Certaines d’entre elles ont été menées à bien jusqu’au tirage final, mais d’autres ont été abandonnées en cours de route, au profit d’une version nouvelle plus convaincante à mes yeux.

« Entre Elles » sera le titre, désormais choisi, de la suite gravée, mais quelques jours de travail sont encore nécessaires avant de pouvoir la présenter dans sa globalité.

Je vais donc consacrer cette chronique à quelques propos d’atelier qui concernent le processus évolutif de ces gravures en relief particulières (en l’occurrence ici procédé de la gravure sur bois, mais ce pourrait aussi bien être gravure sur linoléum, ou dalles de sol vinyl – voir ma suite gravée « Les bas rouges« ). Tout part de l’idée d’un motif ébauché sur papier à reporter sur un support préparé, poncé et peint en blanc pour le confort de l’œil, que l’on creusera avec divers outils, gouges et ciseaux. L’image définitive imprimée étant donc inversée par rapport à la planche gravée.
La gravure sera jugée satisfaisante et aboutie dans l’esprit de son auteur quand un point final sera mis aux corrections et essais nécessaires. D’où nombre d’allers-retours entre les ébauches et repères sur papier-calque, et la matrice elle-même. Ce qui peut être un processus long, compte-tenu des désirs du graveur (composition de l’image, équilibre des noirs et des blancs, masquages de surface dans le cas de plusieurs couleurs, repentirs…) Viendra ensuite la phase finale d’impression des épreuves sur papier, numérotées en édition limitée. Ces considérations sont un peu techniques, mais chaque graveur est confronté à ces questions.

Tout cela est affaire d’étapes successives dans le temps, et il est fréquent de mener le processus sur plusieurs planches simultanément. Je ne garde pas la mémoire de ces travaux. J’ai toutefois conservé des clichés de quelques phases dans l’évolution des gravures 4 et 5 de la série, qui me permettent d’illustrer par l’exemple ces commentaires :

« Entre Elles – 4 »

Ci-dessous : les deux personnages féminins dont l’aspect général (visage, coiffure, vêtements), révèlent deux temporalités différentes, se font face frontalement. Leur échange de regards traduit un instant de questionnement intense qui les fige, l’une et l’autre. Dans le format carré de la scène, il me fallait aussi évoquer par la ligne verticale du fond la frontière entre leurs deux univers. J’ai ensuite commencé par graver dans la planche la femme positionnée à droite (qui sera imprimée en noir et à gauche sur l’épreuve imprimée), avant de poursuivre le travail avec la gravure de la femme positionnée à gauche. J’ai terminé par le travail en aplat du fond, en évidant l’espace délimité par les hachures oranges, qui sera occupé ultérieurement par une seconde planche imprimée en gris. De même pour le pull rayé
Ps : je ne situe plus, hélas, cette « femme à la pomme », dont je m’inspire… Elle est sans doute un personnage isolé d’une œuvre peinte au Quattrocento italien ! Je remercie par avance tout lecteur qui pourrait me renseigner sur cette source iconographique.

Jean-Charles Taillandier, « Entre Elles-4 , Double portrait à la pomme ».
Inspirée d’une peinture Renaissance italienne (?) »,
xylographie 50 x 50 cm, 2 couleurs, année 2021.
Précédée de trois étapes de son évolution.

« Entre Elles – 5 »

Ci-dessous : le visage de femme d’un autre temps est inspiré d’un portrait de femme peint par Frans Pourbus l’Ancien (1578), conservé au Musée de Grenoble. La mise en place de la scène fait là encore l’objet d’un croquis à la mine de plomb et stylo. Le regard de surprise est jeté cette fois-ci par la jeune femme contemporaine qui arrive à sa hauteur par l’arrière. J’ai commencé par graver le portrait de la femme ancienne, en soulignant sa différence par l’aplat gris de son manteau, que je matérialiserai par une seconde planche gravée.

Jean-Charles Taillandier, « Entre Elles-5, questionnement »,
Inspirée d’une peinture de Frans Pourbus l’Ancien, « Portrait de femme », Musée de Grenoble.
xylographie 50 x 50 cm, 2 couleurs, année 2021.
Précédée de trois étapes de son évolution.

Trois variations sur Catherine

Ma précédente suite d’estampes numériques “Fake news en dentelles“ (voir article) poursuivait l’ambition de mettre en connivence avec l’actualité de notre temps des portraits gravés de l’époque Baroque . Ce fut une façon teintée d’ironie et de légèreté de troubler et pervertir la grandiloquence de ces illustres modèles, mais surtout, de tenter de soulever par ce geste artistique, le potentiel manipulable, voire mensonger de toute image. Cette expérience graphique qui prenait pour base un témoignage gravé par Peter de Jode il y a plus de trois siècles, était plus à mon regard qu’une résurgence d’un temps lointain hors de portée. Elle offrait un potentiel créatif ouvert à des perspectives bien contemporaines : un espace ouvert à des temporalités différentes, d’où peut surgir l’inattendu, la connivence et comme une fraternité de regards.

C’est une prolongation de cette expérience que je souhaite faire partager dans ce nouvel article. Le propos en est simple : introduire dans une image référencée de l’histoire de l’art un élément perturbateur qui s’interpose à notre regard comme une énigme, un grain de sable qui perturbe la mécanique de notre œil. Une dissidence s’interpose alors dans le processus de fabrication de l’image et vient perturber le confort de notre vision, ou tout au moins, l’image mentale préconçue que nous en avons.

Variation 1

Jean-Charles Taillandier,  « Couple ».
Inspirée d’une peinture d’Antonio Moro, « Portrait de Catherine de Castille« , XVIe siècle, Musée du Prado, Madrid.
xylographie 50 X 50 cm (fait partie d’une suite gravée en cours de réalisation, année 2021).

C’est en tout cas mon ambition initiale que je souhaite poursuivre, non plus avec les ressources de l’estampe numérique que j’avais privilégiée pour l’expérience précédente de “Fake news en dentelles“, mais avec le recours de la xylographie dont j’apprécie le primitivisme du trait limité au recours épuré de trois couleurs que sont le blanc, le noir et le gris.

L’homogénéité attendue de cette nouvelle suite gravée, dont le titre n’est pas encore défini, m’obligeait à choisir une thématique qui soit affirmée dans l’histoire de l’art et suffisamment distance de nos références stylistiques actuelles pour rendre efficace cette disjonction dans l’image.

Temps passé, temps présent… la thématique essentielle est le temps, mais le personnage unique est la femme. Soit représentée seule, soit accompagnée. L’amorce de la démarche plastique a donc été le choix délibéré de portraits de femmes appartenant ou proches de la période Renaissance, représentées selon les codes de leur temps, mais transposées dans notre vingt-et-unième siècle par le miracle d’un détail de costume, d’objet, de gestuelle ou de décor incongru de leur époque. Ou rencontre fortuite de deux personnages féminins appartenant à des époques et univers mentaux étrangers l’un à l’autre.

À ce stade du travail, treize planches ont été gravées et imprimées sur un papier Fabriano pour un tirage qui n’excédera pas les 15 exemplaires. Certaines sont encore en cours de séchage et je ne manquerai pas de présenter la série complète dans une prochaine actualité de ce blog. Le présent article a pour but d’être une page d’actualité de mon travail à l’atelier.


ci-dessus et en bas à droite : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
(cliquer dessus pour agrandissement)

   Faisant suite à une ébauche de la composition sur papier au format réel, le tracé du motif est transféré sur la planche de bois à graver, préalablement passée au blanc. Il convient ensuite d’évider le bois pour traduire le blanc sur la future estampe. Ce qui n’empêche pas les retouches et ajustements à faire, signalés par des marques de couleur. Mais quelquefois, la gravure bien avancée ne me convainc pas et je l’abandonne, pour une nouvelle version (exemple ci-dessus : la planche de gauche qui devait être la Variation 2 a été abandonnée au profit de la nouvelle composition ci-dessous).

Variation 2

Corneille de Lyon, Portrait de Catherine de Médicis
Huile sur toile (vers1536), c/o National Trust collection, UK.

Jean-Charles Taillandier, « Catherine au tour du cou »
Inspirée d’une peinture de Corneille de Lyon, « Portrait de Catherine de Médicis« , Collection Polesden Lacey, Surrey, Angleterre.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
Ci-dessous : la planche en cours de réalisation.

Variation 3

Jean-Charles Taillandier, « Chut ! »
Inspirée d’une peinture d’Antonio Moro, « Portrait de Catherine de Castille« , XVIe siècle, Musée du Prado, Madrid.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.
ci-dessus et en bas à gauche : la planche gravée en cours de réalisation, format 50 x 50 cm, année 2021.
ci-dessous à droite : tracé d’une prochaine gravure de la série.

À suivre…

Jean-Charles Taillandier, « Oh toi, qui es-tu ? »
Inspirée d’une peinture de Frans Pourbus l’Ancien, vers 1600, Musée de Grenoble.
xylographie 50 X 50 cm, année 2021.

Pages de carnet : éloge de la main

Jean-Charles Taillandier – « Mains »
Dessins de cette page, de 1 à 11
: encre de Chine sur japon, collages, chacun 30×30 cm, année 2020 / 2021.

Feuilletons mes carnets à dessin.
Une mince feuille de papier oriental, une plume, de l’encre de Chine, et quelques autres fragments de papier couleur pour les collages éventuels sous-jacents au dessin : le bagage est léger pour m’évader entre deux séries de gravures plus laborieuses. Rien de neuf en fait dans le principe. Je poursuis ainsi ma thématique de la main que j’avais évoqué déjà il y a quelques mois dans un article précédent ( mains ), dans lequel j’exposais mon propos qui reste le même aujourd’hui.
Je peux le reprendre ici avec les mêmes mots :
Sans doute cette petite suite  légère et fugace intitulée « Mains » s’épanouira encore, déroulant sa gestuelle dans la porosité d’un corps qui se devine plus qu’il ne s’impose au regard. Ce dessin n’a pour fonction que d’inscrire dans le papier la réminiscence d’une pose ou d’un geste qui affleure à notre mémoire.
Pas de temps, pas de lieu, juste la trace de ce qu’exprimait un jour une main…