Le papier peint du capitaine Cook

 

      Cook1Les Journées du Patrimoine offrent l’intérêt très plaisant, le temps d’un week-end, d’associer la découverte d’une richesse artistique locale à l’inattendu, dévoilant la grande et la petite Histoire dans des lieux parfois surprenants. Qui aurait pu imaginer, par exemple, la présence du célèbre navigateur explorateur britannique Capitaine Cook dans la salle des mariages feutrée d’un Hôtel de ville en Lorraine, à quelques encablures de Nancy ! Qui plus est, combien de futurs époux cérémonieusement debout et attentionnés devant Monsieur le Maire sont conscients de l’épisode dramatique et historique qui se joue, depuis plus de deux siècles, sur le mur en fond de salle ? Et à l’autre extrémité du globe …
Voici les faits : l’édifice dont il est ici question, en l’occurrence l’actuel Hôtel de ville de Lay-Saint-Christophe (Meurthe-et-Moselle) était à l’aube du dix-neuvième siècle une belle résidence bourgeoise acquise en 1845 par Charles-Pascal Baudinet de Courcelles, notable qui fut sous-préfet de Toul puis de Briey. Il succédait dans la maison à Sigisbert Marin, avocat et maire de ladite commune de 1802 à 1830. La salle des mariages actuelle est une vaste pièce avec parquet et portes encadrées de pilastres, surmontées de quatre bas-reliefs attribués sans certitude au sculpteur lorrain Clodion.

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Les voyages du capitaine Cook.
Habitants de Nouvelle-Zélande (papier peint, lés 11 et 12)
en vignette : habitants de Tanna (détail du lé 6). ©jc taillandier
Hôtel de Ville de Lay-Saint-Christophe.

        La surprise qui attend le visiteur est la découverte sur deux murs en vis-à-vis d’un magnifique papier peint panoramique en quatre fragments représentant Les Voyages du capitaine Cook, parfois intitulé encore Les Sauvages de la mer du Pacifique ou Paysages indiens .
Pourquoi ici et dans quelles circonstances ? Pendant la visite, l’érudition du guide (*) nous apportera les réponses tout au long d’un exposé qui s’attachera en préalable à la destinée de la maison : par testament de Baudinet de Courcelles, la demeure sera transformée en 1849 en asile pour « pauvres malades et infirmes » et « pour donner l’enseignement aux filles pauvres« . Les bonnes sœurs s’empressèrent alors de dissimuler derrière une cloison ou une tenture ces images indécentes à la vue et à la morale, les préservant, de ce fait, de la dégradation. Vraisemblablement collé au mur vers les années 1810, ce papier peint panoramique, nouveauté pour l’époque, devait avoir fière l’allure dans les salons de la bonne société, friande d’exotisme et d’apaisement après la tourmente révolutionnaire. L’heure est à la conquête d’un espace colonial tourné vers les horizons lointains (la « Vénus hottentote » est exposée en France en 1810) et le mythe du « bon sauvage » est encore vivace même si des grands esprits comme Diderot avaient commencé à l’écorner.

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Les voyages du capitaine Cook
Habitants d’Otahiti (détail du lé 4) ©jc taillandier
en dessous : lés 1 à 10 du panoramique (550 x 220 cm).© Domaine public.

       Chacun des quatre panneaux est composé de trois lés, soit 12 lés sur un total de 20 que compte la suite complète de scènes représentant les voyages de James Cook dans les îles du Pacifique au XVIIIe siècle. Ce papier peint a été dessiné par Jean-Gabriel Charvet et édité par la société Joseph Dufour et Cie de Mâcon en 1804. Selon la largeur des murs disponibles, il pouvait former des tableaux par assemblage d’un nombre variable de lés. Chaque lé mesure 54 centimètres de large jusqu’à 3,20 mètres de long, mais adaptable à la hauteur du plafond (il suffisait de couper en partie haute une partie du ciel).
Ce qui étonne, c’est la naïveté de ces scènes bucoliques et romantiques, très loin du témoignage historique ou scientifique. D’ailleurs ce simplisme est revendiqué par l’éditeur, dans le livret d’accompagnement accompagnant la vente (conservé à la médiathèque de Mâcon), qui décrit lé par lé le panorama, et en précise les propos liminaires : (**) : « On doit cependant aller au-devant de la censure raisonnable, en avouant aux historiens et aux géographes jusqu’à quel point on s’est permis d’user de la licence tolérée dans les arts, non seulement dans le rapprochement des sites et des actions, mais dans la réunion des peuples, séparés par des distances et par des dates que la raison la plus indulgente ne peut supporter qu’en faveur de la légèreté du motif ».

      L’esquisse de Jean-Gabriel Charvet est très imprégnée du style néo-classique de l’époque. Lui-même en 1773 avait fait partie d’une expédition et était resté quatre ans en Guadeloupe à dessiner la faune et la flore. Pour la représentation plastique des personnages et des situations, il s’est probablement inspiré des dessins et gravures effectués par le peintre John Webber qui faisait partie de la troisième expédition de Cook. Lesdites gravures ayant été par la suite coloriées par Jacques Grasset de Saint-Sauveur et publiées dans ses ouvrages consacrés aux Descriptions et voyages au XVIIIe siècle.

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à gauche : femme Nookta (dessin au crayon de John Webber, 1778)
source : encyclopédie canadienne/Peabody Museum).
à droite : extrait du lé 1.©jc taillandier

      En dehors d’une analyse du papier peint consultable et détaillée sur plusieurs sites Internet, qui apportent des précisions sur la localisation des exemplaires (version complète ou pas) conservés de par le monde entier (**), je préfère ici, de mon œil de peintre graveur, m’attarder à quelques remarques. Je reste admiratif, rien qu’à l’idée d’imaginer ce que dût être le travail d’encrage du panoramique entier par la technique du pochoir : une planche de bois pour chaque couleur, et les couleurs sont nombreuses, dosées et calculées pour les effets d’ombre et de lumière, les demi-teintes, avec une qualité telle que certains aplats ont la fluidité de l’aquarelle… Notre guide évoquait un labeur de 8 à 10 mois pour plusieurs dizaines d’ouvriers, soit un total de 225.000 manipulations ! Un détail aussi m’intrigue : je vous évoquais la largeur du lé (54 cm),  et le bord à bord vertical du papier sur le mur est en effet bien visible. En outre, une coupe horizontale est repérable tous les 45 centimètres environ, ce qui signifie que les rouleaux de papier étaient constitués de feuilles raboutées et que l’impression en continu, bien qu’inventée déjà, n’était pas pratiquée encore dans la manufacture de Mâcon. Ce qui signifie aussi, que le papier-peint dût être collée sur le mur comme un puzzle. Mais peut être est-ce une mauvaise interprétation de ma part…

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Les voyages du capitaine Cook.
Habitants des Îles de Sandwich – Episode de la mort de Cook (détail des lés 8 et 9) ©jc taillandier

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      L’épisode tragique de la mort de Cook en février 1779 est relatée sur les lés 8 et 9. Pendant sa troisième expédition en quête du passage du Nord-ouest avec ses deux vaisseaux Le Résolution et le Discovery, il est tué sur la rive lors d’une altercation avec les indigènes dans la baie de Kealakekua sur l’actuelle Grande Île d’Hawaï.

(*)  Tous mes remerciements à notre guide de visite Mr Christian Chartier dont l’aide m’a été précieuse pour la rédaction de cet article.
(**)  Les sites consultables sur le sujet sont nombreux.
J’en citerai un en particulier : Les_Sauvages_de_la_mer_du_Pacifique

Maroc, la province de mes rêves de Dalila Alaoui

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       L’artiste Dalila Alaoui nous invite, dit-elle, à sa « quête dont les étapes ont constamment été guidées par le hasard et la coïncidence »… Ainsi définit-elle sous le titre La province de mes rêves la résidence-création présentée en Lorraine, sous deux abords différents, au cours de juillet 2015, d’abord au cœur du Saintois dans le Château-Musée de Thorey-Lyauthey,  puis à Espace d’art contemporain 379 de Nancy.  Ces deux étapes ponctuant en 2015 un parcours d’expositions plus vaste qui ne s’achèvera qu’à l’automne (*). La présentation des deux expositions lorraine s’affiche sous une belle cohérence enrichie de la présence de l’artiste sur les deux sites. Mais s’il est question bien sûr de hasard, inhérent à tout parcours de vie, j’en retiens surtout le guide de coïncidences heureuses dans la proposition de ces deux installations récentes ?

AAlaoui21A l’instar de toute démarche artistique, il est bien question ici de quête incessante de soi qui met en branle souvenirs d’enfance, réminiscences et fantasmes. Mais de son propre aveu, il n’est pas ici question de nostalgie, tant abondent en elle le pouvoir de l’imaginaire et du merveilleux qui transmuteront en images et objets une nécessité intime de se bâtir et se comprendre à partir de ses propres racines. Née de mère française et de père marocain, la quête de l’artiste y puise sa matière brute entre deux rivages et deux cultures si différents. Ce grand oeuvre s’abreuve à la construction intime d’une mémoire inconsciente ou pas qui, au gré de l’histoire ne fut pas avare d’échanges et de soubresauts. Un lien fort avec son travail (de mémoire) avait été dès 1990, à la maison de retraite où il s’était retiré, sa rencontre avec le photographe Jean Besancenot (1902-1992) qui avait collecté dans le Maroc des années 1930 croquis et photographies sur la thématique du costume et de la parure. Ils sont aujourd’hui témoignages précieux d’une époque. Ses images de femmes parées et colorées glanées lors de ses contacts auprès des ethnies arabe, berbère et juive sont pour Dalila Alaoui familières au Maroc fantasmé de son enfance.
Un autre lieu riche de sens qu’elle ne pouvait ignorer en Lorraine est le château du Maréchal Lyauthey à Thorey-Lyauthey. Résident général du protectorat français au Maroc dès 1912, le maréchal reste encore aujourd’hui une figure emblématique. Il fit de cette vaste demeure lorraine son « port d’attache » de 1925 jusqu’à sa mort en 1937, faisant revivre dans ses murs une parcelle d’histoire dont il est le symbole. C’est auprès de lui que Dalila Alaoui  emprunte une de ses citations à-propos de ce présent travail de mémoire et de retour sur soi : une province de mes rêves.

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(5 – 6)

      Proposant une oeuvre plastique sous le sceau de l’onirisme et de l’imaginaire, elle accapare les lieux pour, à son tour, les marquer de son empreinte. Dans les pas de Lyautey qui viscéralement de son vivant voulut transférer chez lui un univers marocain tant aimé qu’il avait dû quitter, elle y substitue son propre espace mental aux côtés des fantômes du maréchal et de la maréchale. Mais désormais hors du temps et à distance… « J’ai procédé comme si j’avais voulu extraire un bout de rêve à une réalité qui, elle, est parfois beaucoup moins engageante ».  Ce bout de rêve s’accroche en poussières d’étoiles d’or aux tentures derrière le buste d’albâtre du Maréchal, accroche son vol en impalpables étoffes soyeuses et voilages dans l’encadrement des hautes fenêtres ou sur les meubles, ou dans différents espaces intimes marqués encore de l’intimité de ses occupants… Telle une main caressante et intruse qui recouvre d’un voile diffus une réalité de vie domestique et tranquille endormie à jamais.

      L’imaginaire de l’artiste s’engouffre dans cette béance et trouble cette présence muette d’un autre espace-temps. Telle une bulle trop gorgée de souvenirs qui éclate, éclaboussant le décor de tant de réminiscences d’enfance : galop de cavaliers, perles, gants de soie, fines étoffes de femmes richement parées pour une cérémonie de mariage. Et dans la chambre de la Maréchale, aux côtés d’un croquis fantasmé de son visage, comme transfiguré par la main de Dalila Alaoui, un voile d’oubli s’accroche aux souvenirs photographiques d’une périlleuse mission d’infirmière volontaire dans le Maroc de l’année 1907 . Le tissu et le dessin sont les deux médiums de prédilection de l’artiste, étoffes et couleurs s’entremêlent en un patchwork de vies où l’imaginaire se déploie à la reconstruction d’une mémoire. Parsemés sur les divans, les coussins ouateux aux motifs peints et cousus sont les réceptacles idéaux de ce laboratoire intime, ces coussins « où nous posons nos têtes avant de nous abandonner aux rêves« .

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(7 à 10)
Dalila Alaoui – la province de mes rêvesannée 2015.
(1-2-5-6-7-8-9-10) : Installation I
, Château-Musée de Thorey-Lyautey
(3-4) : Installation II, Galerie 379, Nancy.
(*) La retraite sentimentale, Maison nationale des artistes, Nogent-sur-Marne, 2013
Entre nous, Le Maroc contemporain 2015, Institut du Monde Arabe, Paris
La province de mon rêve, Installation I, Château-Musée de Thorey-Lyautey,11 et 12 juillet 2015
La province de mon rêve, Installation II, Galerie 379, Nancy, 18 et 19 juillet 2015
Les Aumônières Contemporaines, Cathédrale St Pierre et St Paul de Troyes, 4 juin au 21 septembre 2015.
Coordonnées de l’artiste : dalila.alaoui@ic loud.com
Espace d’art contemporain 379, Nancy : association379@wanadoo.fr
 

Jour de coulée

     

 Jean-François Laurent est un ami sculpteur. Il m’a invité ce matin dans son atelier-fonderie implanté dans la campagne mosellane, au cœur du Saulnois, pour un événement particulier : un jour de «coulée». Ce mot garde sa part de mystère autant que ces paysages à travers les terres noires qui me conduisent à son atelier. Il y a plus de quatre siècles, elles y ont vu naître à quelques kilomètres de sa maison le peintre Georges de la Tour dont l’œuvre suscite encore tant d’interrogations.  Une flamme de chandelle éclaire souvent les toiles de ce grand Maître  des nuits. Toutefois, là où je vais, il n’est pas question de peinture, mais d’un savoir-faire ancestral de sculpteur fondeur qui saura, par la science de son art du feu, faire naître une belle forme de l’informe. Ce terme technique de «coulée» évoque au plus profond de notre conscience ce vœu archaïque et démiurgique de l’homme à dompter les lois du métal en fusion.
La sculpture ne serait pas sans ce passage par le feu. Visite…

Atelier de jf Laurent, la coulée

 L’œuvre de Jean-François Laurent m’est devenue familière, tant monumentale que confinée à la dimension d’une main. Elle est portée toujours vers une célébration de l’Humain  dans un langage plastique où domine la figure longiligne de l’homme ou de la femme, en bloc monolithique dressé vers le ciel, ou traversé par le vide en son milieu. La figure se dresse nue sur son socle,  ou chemine sur la roue allégorique de son destin. Ou bien, le masque lisse d’un visage aux yeux clos, quand ce n’est pas la posture cambrée d’un violoniste, célèbre dans le bronze la sérénité d’un instant d’émotion.

      L’antre de l’atelier en impose par la hauteur de sa voûte. Son pourtour est encombré d’outils, de matériaux et machines où quelques sculptures anciennes se dressent sur le périmètre de la scène à venir, indifférentes à l’artiste qui, dans un coin, alimente de vieux bronzes de récupération le feu infernal du four.
Le temps d’une matinée, ce lieu de méditation que l’artiste appelle sa « chapelle » où dans le silence des murs il médite la genèse de ses futures sculptures, va devenir le laboratoire d’un cérémonial programmé de temps à autre dans le planning technique de l’artiste, au gré de ses besoins. 

Atelier de JF Laurent

L’étape particulière de la coulée s’inscrit dans un long et lent processus qui suit le modelage dans les mains de l’artiste de la forme sculptée en cire. Cette intervention en amont scelle la connivence initiale entre le geste créateur de l’artiste et la matière première. Elle sera suivie de beaucoup d’autres avant que le sculpteur ne révèle enfin son œuvre aboutie  à notre regard. La sculpture « fondatrice » en cire, cernée de sa gangue de ciment, a été soumise à la chaleur d’un four. La cire fondue s’est retirée jusqu’à la dernière goutte, générant un creux que devra remplir le bronze en fusion, jusqu’aux moindres recoins. Pour l’heure, à nos pieds sous un dôme de sable, la sculpture en gestation est un réceptacle vide affublé de drains et d’évents, comme meurtrie avant de naître  douloureusement au monde. Simple spectateur, je ne peux que m’imaginer ce corps en creux, enfoui tel un secret dans son sarcophage.  Je suis convié à ce moment crucial de la coulée du bronze fondu dans le moule encerclé de ciment réfractaire. Le métal en fusion instillera alors la vie grâce aux évents qui permettent à la fois d’évacuer l’air et d’irriguer toutes les anfractuosités du creux. Cet instant scellera enfin dans la chair du métal la lente et progressive complicité d’une pensée avec le matériau. La manœuvre est délicate car il faut déverser du godet le métal fondu porté à plus de 1200°C dans l’étroit cône à la verticale du moule. L’artiste est, cette fois encore, assisté du fidèle Bernard, dans une connivence de gestes précis et coordonnés, que tous deux connaissent bien pour les avoir effectuer maintes fois. 

manœuvre de coulée (1)

le godet
La coulée – Jean-François Laurent (à droite) guide les opérations.
photos jc Taillandier

      Il convient d’être patient encore quelques heures avant d’assouvir sa curiosité et découvrir enfin au grand jour les moulages de bronze. Après refroidissement, il faut les extraire en brisant au maillet avec mille précautions leur gangue externe de ciment. Ce moment est attendu par l’artiste avec une troublante anxiété car, pour la première fois, l’œuvre nue se révèle dans sa masse et sa pleine lumière.  Il lui appartiendra ensuite de porter la pièce sculptée à sa plus pure expression, d’en ébarber les défauts et de « l’habiller » d’une patine toujours discrète, car l’important, énonce Jean François Laurent, est de « laisser la suprématie aux volumes« … Faire parler le  vide et le plein, apprivoiser la lumière et l’ombre sur les ventres et les creux , mais ne jamais trop flatter l’épiderme du bronze au dépens du corps plein. La vérité se joue dans la masse. D’elle émanera la belle émotion et resplendira la sensualité du sculpteur.

      Précisément là, à cette séance de coulée, je saisis la connivence extrême entre le sculpteur et la matière. Jusqu’à l’étape ultime du processus d’oxydation et de patine qui donnera enfin à la sculpture sa véritable carnation, l’œuvre en gestation subit les assauts des éléments. L’artiste y pourvoit, habité de la présence aveugle de sa création sous la gangue externe de ciment, qu’un dernier assaut du maillet réduira en poussière et gravas.

      Le sculpteur est l’instigateur et le témoin d’un grand œuvre au processus long et épuisant, qui nécessite une somme d’expérience et de savoir-faire dans l’univers de l’air et du feu, avec l’éventualité de l’échec, même minime, qui ne peut être écarté. Mais on ne peut pas parler d’ingratitude à propos de ce diktat de la matière et de ses lois, car la récompense est immense  quand la sculpture émerge des scories de ciment. Sur l’étagère, les moulages de ciment blanc ont l’apparence étrange de  vieux obus rouillés en attente de mains expertes. Mais leur désintégration apportera non la mort, mais un gage d’éternité chargé  de vécu et de passion.

la brisure

double
Jean-François Laurent – Double, bronze patiné.
Contacts Jean-François LAURENT : Tel  33(0) 387 86 72 29.

cône de feu

 

Rouge est la couleur du mystère


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         Je reviens dans ce blog vers la gravure que j’avais délaissée depuis quelque temps au profit du dessin. L’actualité me conduit vers un retour à la gravure, en la circonstance après réflexion à la xylographie, simplificatrice dans son langage et son épure. Ce projet prendra la forme d’une suite gravée dont plusieurs planches sont présentées ici. C’est, comme ce le fut déjà en plusieurs circonstances, l’examen réfléchi de répondre à une invitation : vous plairait-il de porter votre regard sur le peintre Georges de la Tour ? Une question, en sorte, née de l’actualité artistique du moment.

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Le Musée départemental Georges de la Tour, de Vic sur Seille, Moselle, vient de clore une magnifique exposition «Saint Jérôme & Georges de la Tour», présentée en collaboration avec le Musée du Louvre, à l’occasion du 10e anniversaire de l’ouverture du Musée (*). Centré sur la figure de Saint Gérôme, un parcours de seize peintures, parmi lesquelles la dernière œuvre redécouverte, le  Saint Gérôme lisant du Musée National du Prado, nous dévoila une thématique chère au peintre et nous éclaira sur son processus de création. Réapparu en pleine lumière après trois siècles d’oubli, ce grand maître du clair-obscur est admiré, a retrouvé son rang, et l’exposition souleva le voile des incertitudes, affirmant le jugement sur cette oeuvre rare et énigmatique. Une trentaine de peintures sont authentifiées à ce jour, réparties dans les plus grands musées internationaux et quelques unes appartiennent aux musées de Lorraine qui l’ont vu naître et mourir.

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Georges de la Tour (atelier-Etienne de la Tour ?) ,  Saint Gérôme lisant – Musée Historique lorrain, Nancy, huile sur toile 95×72 cm

Le Saint Jean Baptiste dans le désert (Musée départemental  de Vic sur Seille) ou La Femme à la puce (Musée historique lorrain de Nancy) suffirait à persuader de la singularité du génie. D’après les historiens (**), c’est bien peu au regard de ce que fut sa production soumise au destin des plus tragiques de la Lorraine de ce temps. Porter son regard sur Georges de la Tour est une proposition intimidante, celle d’approcher un grand maître, dont l’homme et l’oeuvre se parent de mystère. 

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          Cette singularité est telle que l’oeuvre m’échappe par manque de repère. Ou plutôt si je l’admire tant, c’est parce que cette oeuvre échappe au temps et parle directement à moi-même. L’histoire de l’art l’inscrit aux côtés des plus grands maîtres, Claude Lorrain, Vermeer ou Rembrandt. Influencé par Caravage, il est le peintre naturaliste des humbles et glorifie l’homme dans sa singularité, sa solitude, jusqu’à l’ascèse.
Mais toute classification est trop simpliste. Il 
n’est pas uniquement question d’histoire de l’art dans ce propos. Georges de la Tour habite notre inconscient. Peintre des Nuits et d’éclairs rougissants où la vérité d’un visage s’ouvre à la flamme d’une simple torche, il éveille à notre mémoire collective d’autres incendies, d’une violence plus sourde sans doute que fut le noir d’encre des Misères et des Malheurs de la guerre de son contemporain et graveur Jacques Callot. Je parcours souvent ces routes de Lorraine et l’ombre de ces maîtres habite ces terres noires, à l’approche des vestiges du château épiscopal de Vic sur Seille et de ces pays du sel. L’esprit comble à sa façon ce que l’histoire ne sait pas (encore) écrire puisque nous ne savons presque rien de l’homme : pas de portrait, à peine quelques lignes manuscrites dans de rares actes d’état civil ou notariaux, pas d’objet lui ayant appartenu, pas de maison. Si peu de traces non plus dans les mémoires du temps à Lunéville où il meurt en 1652,dans la gloire et l’opulence. Tiraillé entre une allégeance au roi de France ou au duc de Lorraine, on le verra au cœur des désastres de la guerre de Trente ans qui ravage villes et campagnes, puissant « Peintre ordinaire du Roi », entouré d’apprentis.

        Intimement il faisait de sa toile un espace suffisamment vaste pour y peindre l’humain dans l’infini de son silence et de sa singularité : présence frontale, regard baissé tourné vers le dedans de soi, mur nu, nul décor ou besoin de ciel ou de paysage, seulement la lumière et l’ombre, et le rouge prédominant. Rouge des feux, de la furie de la soldatesque,  couleur de colère et de révolte,  où rouge des plus beaux atours des Mangeurs de pois (Berlin-Staatliche Museen) et du vieillard pensif (San Francisco-De Young Memorial Museum), appuyé sur son bâton. Ou rouge symbolisant l’autorité religieuse, la spiritualité des Saint Jérôme lisant et Saint Jérôme pénitent, voire rouge mystique de l’Adoration des bergers… Rouge est la couleur de prédilection, souveraine, dans une palette colorée restreinte et attendrie où dominent les noirs, les ocres et les bruns. Elle côtoie dans ses peintures de Nuits, la main qui vient camoufler la lumière de la bougie, pour dissoudre l’éclat trop fort d’une vérité, ou attirer comme la mouche l’œil du spectateur vers l’antre du tableau. Car nous voici revenus à la peinture, rien qu’à la peinture qui invite à regarder ce qui se trame derrière  le visible, dans cette géométrie prodigieuse des lignes et des masses qui sous-tend ce spectacle… Le ballet s’organise autour du visage et des mains. Tout respire quiétude, le geste est lent, posé, figé même, mais  un jeu savant dans les regards et les mains donne la clé. Par exemple, dans l’Adoration des bergers (Musée du Louvre), l’enfant Jésus au berceau est le centre des lignes de force vers qui convergent les regards des personnages groupés en arc de cercle, Joseph, la servante, le berger et l’homme au bâton. Seul le regard de la Vierge se détache loin devant, en direction de la source lumineuse de la flamme. Elle est Élue dans la peinture par la grâce de son regard.

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Que dire aussi de Job et sa femme (Epinal, Musée départemental des Vosges) où dans ce tableau, la géométrie se pare de toutes les audaces. La femme de Job a le corps immense étiré à l’extrême jusqu’au bord supérieur de la toile, plongeant son regard dans le regard éploré de Job. Sa tête cogne le bord du tableau, comme trop étroit pour elle.  Cette peinture magnifique, non datée mais sans doute tardive dans sa production, est, d’après les spécialistes (cf Jacques Thuillier) la dernière conservée qui soit entièrement de la main du peintre.
Plutôt que la femme de Job, ne pourrait-on pas y voir le génie de Georges de la Tour trop à l’étroit dans son siècle de peinture, qui vient vers nous, plus vivant que jamais…

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Jean-Charles Taillandier – Rouge est la couleur du mystère  (1-19-10-11-4-7-2), gravures sur bois, 30 x 30 cm, année 2015.

D’autres commentaires personnels sur Rouge est la couleur du mystère sont consultables sur ce site.

(*) Musée Georges de la Tour, Vic sur Seille, Conseil Général de la Moselle,  www.cg57.fr
Très beau livre-catalogue.
(**) Paulette Choné, Georges de la Tour : un peintre lorrain au XVIIe siècle, Tournai, Casterman, coll. « Les Beaux Livres du Patrimoine »,‎ 1996.
Jacques Thuillier, Georges de la Tour, coll. »Les grandes monographies », Flammarion, 1992-2012.

Chevalerie

Jean-Charles TAILLANDIER, Cheval blanc
encre sur papiers japon, 50 x 50 cm, année 2013.

Considérons ces quelques mots comme un ajout à une précédente chronique Apothéose en noir et or dans laquelle j’évoquais ma suite de dessins sur papier inspirée des gravures de Friedrich Brentel et Matthäus Mérian. Ces deux artistes avaient reçu la monumentale commande d’immortaliser par un recueil de planches gravées les grandioses cérémonies de funérailles de Charles III, duc de Lorraine, mort en 1608.  Au début de ce dix-septième siècle, l’objectif initial de ces chroniques était de mettre le réalisme des ces images au service d’un manifeste politique et symbolique célébrant la mémoire dynastique de la Lorraine.

Ces gravures avaient pour vocation de décrire, avec la plus extrême minutie, un univers dont je n’ai pas la clé d’entrée. Il existe un écart incommensurable entre la vérité de leur teneur d’alors à vocation politique (on pourrait même parler d’entreprise de communication politique) et l’impact que j’en ressens, plus de quatre cents ans après. Elles sont désormais de l’ordre de l’incommunicabilité et du mystère. Elles n’ont plus vertu d’usage et sont sorties de leur temporalité, parties à la dérive d’une nouvelle réalité que je m’invente.
Il en est ainsi des quatre chevaux qui composent ce défilé : parmi les centaines de motifs qui composent l’impressionnant défilé funèbre qui déambula dans les rues de Nancy en ce jour du 17 juillet 1608, figurent quatre chevaux dont l’énigmatique accoutrement n’a d’égal que la description qu’en fait le texte original du recueil gravé : »capparassons et bardes de chevaux d’honneur, bardé pour la bataille, secour et service » (1).
L’animal a pour fonction d’emblème, de blason, ornement ou décorum. Dissimulé sous les draperies et les ors de la tête aux sabots, il lui est fait fi de la beauté de sa robe et de sa plastique pour l’ériger en pur symbole de pouvoir et de prestige.

Comment me serait-il donc possible d’appréhender cette image, sinon par le transfuge de mon imaginaire ? Est-ce le sens de cette réflexion de Daniel Arasse selon lequel « la peinture est un objet historique produit à un certain moment dans des conditions précises, mais la pensée de la peinture peut aller au-delà des conditions historiques de la pensée de son temps » ? (2).
J’ai eu la tentation de m’approprier cette image du cheval, extirpée de sa puissance contextuelle, et de la placer au centre d’un dessin de format carré. L’idée étant de conserver de l’animal une fonction emblématique purement imaginaire, en variant l’architecture de la figure fondue dans le périmètre qui l’enrobe. Un exercice de dessin fondé sur l’anachronisme du motif qui, dans les faits m’éloigne de l’image de l’animal cheval pour à mon tour brouiller l’ordre des apparences.
Je présente ci-dessous plusieurs dessins qui inaugurent cette série baptisée Chevalerie, chacun d’entre-eux respectant les mêmes conditions de réalisation (format 40 x 40 cm, encres et monotype sur papiers japon.

 

(1) document visible sur site des Archives départementales de Meurthe-et-Moselle
(2) Daniel ARASSE, Histoire de peintures, Gallimard Folio essais. Citation reprise par Catherine Bédard dans sa préface à Anachroniques de Daniel ARASSE, Gallimard, collection Art et Artistes, 2006, page 25.

Portraits en Renaissance

       

        Au cours de ce printemps-été 2013, la Renaissance est à l’honneur à Nancy, et plus largement dans  plusieurs villes de Lorraine. Âge d’or porteur de valeurs de modernité, la Renaissance a marqué particulièrement de son empreinte féconde le duché de Lorraine et de Bar, un territoire à égale distance entre l’Italie et les Flandres. Un axe important parmi les rendez-vous artistiques, culturels et festifs, est sous tendu par l’héritage que ces temps lointains nous ont légué. Le patrimoine peint et gravé conservé par les Musées de Lorraine en porte témoignage.

           Ce contexte du moment se prête à apporter ma modeste  contribution à une actualité artistique qui trouve sa force vive dans une iconographie lorraine particulièrement riche. Prétexte alors pour mon travail d’atelier qui se plaît à explorer par le petit bout de la lorgnette le territoire infini du dessin. Trois expositions distinctes  aborderont en mai et juin trois versants de mon travail graphique récent né d’un regard porté sur certaines œuvres peintes et gravées appartenant à la Renaissance lorraine. 

          J’aime bien ce terme de « libre vagabondage » qui caractérise ce qu’est à l’atelier ce prétexte au dessin, né du côtoiement de visages anciens, de figures humaines en grande majorité anonymes, que conservent les cimaises ou les réserves des musées. L’écarquillement d’un regard, le contour d’une chevelure sont posés sur le papier, et le dessin prend son envol. Car Si l’acte du dessin est quelque part un acte né de la transmission, il ne s’accomplit pleinement que dans l’oubli ou le bas-côté de ce qui traçait son sillon dans le passé. Son plaisir naît de l’invention de la forme au-delà du reconnaissable.

Jean-Charles TaillandierApothéose 9
Encre et monotype sur papiers japon marouflés (2012) (30×30 cm)

          Une première source d’inspiration a été le vaste ensemble des planches gravées en 1611 par Friedrich Brentel, sur des dessins de Claude de la Ruelle et Jean de la Hière. Elles témoignent de ce que furent à Nancy les grandioses funérailles du Duc de Lorraine Charles III, de mai à juillet 1608. Dans une chronique précédente (Apothéose en noir et or), j’évoquais  l’atmosphère étrange de ces images alliée à leur hyperréalisme. Oublieux d’un contexte historique perdu dans les limbes du temps, ce digne ancêtre du reportage photographique s’ouvre aujourd’hui à une grande poésie de l’image. Du coin de rue, vous voyez défiler devant vous les trois mille figurants de ce cortège funéraire, grandiose et lugubre. Vous assistez depuis une corniche d’église à ces cérémonies du trépas parmi les ors, les tapisseries, tous ces encapuchonnés rassemblés autour de effigie de cire du duc défunt… Vous êtes ailleurs, dans un autre espace-temps. Libre à votre regard de le conquérir et le fantasmer… Les seize dessins à l’encre que j’expose à la Galerie Troncin-Denis, relèvent de cette tentative (1).

Jean-Charles Taillandier – Portrait 1
Encre sur papiers japon marouflés (2013) (12x13cm)

              Une seconde source d’inspiration m’a été fournie parmi les ouvrages précieux de l’époque Renaissance appartenant à la salle des Boiseries de la bibliothèque-bmi d’Epinal. Il y est conservé un recueil d’estampes gravées par l’artiste flamand Peter de Jode, dit Le Jeune (1570-1634), qui regroupe nombre de portraits de personnages illustres de l’Europe d’alors, mais aussi des portraits exécutés d’après les toiles de Van Dyck, Bossaerts, Titien… Ce livre peut provenir des collections pré révolutionnaires des abbayes vosgiennes ou de la bibliothèque princière du comté de Salm, mais il n’existe aucune preuve qui le certifie. L’aspect figé de l’ouvrage tient sans doute à la volonté du propriétaire d’y rassembler des portraits hiarographiques des personnages, chacun cerné dans un ovale, visage et buste finement définis par les traits acérés et précis du burin, sans laisser la moindre place à l’élan spontané du geste, au hasard du vide. Qu’en reste-t-il du destin héroïque de ces femmes, de ces hommes ? Un trait gorgé d’encre à peine aujourd’hui en saisira les contours, dans un espace de papier gagné par le blanc de l’oubli. Pour nombre d’entre eux, dans l’espace étroit d’un dessin équivalent à la surface du cuivre original (12×12 cm), j’ai cerné d’une ligne hasardeuse ce que j’en devine encore. Je devrais plutôt dire ce que je m’en invente… (2)

           Enfin, une troisième série de portraits Renaissance, sur papier japon de format carré est inspirée d’œuvres, en majorité de l’Ecole Lorraine et de la main d’artistes demeurés inconnus, conservées au Musée lorrain de Nancy et au Musée de la Cour d’Or de Metz-Métropole. Ce sont des tentatives graphiques d’habiller l’énigme d’un regard (3).

19portrait Bis

Jean-Charles Taillandier – Portraits Renaissance 18 et 19
Encre et collages sur papiers japon (2013) (chacun 30×30 cm)

 

(1) Dialogue Renaissance-Création contemporaine /Friedrich Brentel -Jean Charles Taillandier, Galerie Troncin-Denis, Nancy. Exposition du 16 mai au 29 juin 2013.

(2) Portraits en Renaissance / Dessins de Jean Charles Taillandier inspirés d’un recueil gravé par Peter de Jode, bmi d’Epinal (bibliothèque multimédia intercommunale) – Exposition du 14 mai au 30 juin 2013.

(3) Portraits en Renaissance / Dessins de Jean Charles Taillandier inspirés de l’Ecole Lorraine, Galerie Mme de Graffigny, Villers-lès-Nancy – Exposition du 31 mai au 23 juin 2013.