Eros intime : Alméry Lobel-Riche, graveur

         

Hormis l’Amour et la Beauté
Ce que nous nommons Vérité
n’est qu’une accumulation
d’erreurs.
(inscription dans une gravure d’Alméry Lobel-Riche)   

J’ai envie de partager le plaisir d’une découverte à laquelle m’a convié un ami bibliophile qui, pour des raisons personnelles, souhaiterait se séparer d’un ouvrage rare, considéré comme pièce maîtresse d’Alméry Lobel-Riche (1880-1950), peintre, graveur et illustrateur, très apprécié des collectionneurs pour son art dévolu à la célébration de la beauté de la Femme et à l’Art d’Aimer. Arabesques intimes est un recueil de 30 gravures érotiques par Alméry Lobel-Riche, éditeur de l’ouvrage, publié en 1937. Le tirage, sur les presses de l’artiste a été limité à 50 exemplaires. L’ouvrage, In-folio 39×30 cm comprend 30 planches gravées à l’eau-forte et à la pointe sèche, et un dessin original au crayon noir et sanguine. Les gravures, de dimensions diverses, sont imprimées en noir ou noir/rouge sur papier épais à la forme. Quelques unes sont monogrammées dans la planche. Certaines sont titrées, d’autres sont avec remarques (vignettes) dans la planches, plusieurs rehaussées de crayon ou sanguine. Dans une préface « Pour qui ? Pourquoi ? », l’artiste affiche un double héritage envers le peintre Forain et le grand sculpteur Rodin qui célébrèrent La Femme ,chacun dans leur art. Il s’agit là de bousculer les codes, hors de toute morale, et magnifier « ces couples humains agglutinés dans le creuset de la douleur, de l’extase, de la diabolique et charnelle volupté… ».

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937)
ci-dessous : (g) eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937) (16×23,5cm)
(d) eau-forte et pointe sèche (1937) (16,5x24cm)

            Une virtuosité du dessin et des techniques de la gravure en creux sont au service du lyrisme du trait qui parcourt ces planches. Une ligne sinueuse, parfois rehaussée au crayon souligne la plasticité des corps et des postures, et si cet élégant classicisme a fait de Lobel-Riche l’un des illustrateurs les plus en vogue des années 30, il n’en demeure pas moins virtuose quand son inspiration emprunte les chemins plus tortueux de la bacchanale monastique (voir gravure ci-dessous). Plusieurs planches d’Arabesques intimes en témoignent, envahies d’une noirceur du trait  (et du grain d’aquatinte) dignes de Goya. Cette variété stylistique et d’inspiration s’explique sans doute par le fait que, de l’aveu même de l’auteur dans sa préface, l’ensemble des images rassemblées dans ce recueil « sont nées, très espacées, dans le courant de toute une vie, feuillet par feuillet, au vol d’une impression, d’un souvenir bien dessiné ». De même, certaines gravures sont signées, ou accompagnées du monogramme de l’artiste au sein de la planche.

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, eau-forte et pointe sèche  (1937) (16x25cm)
Ci-dessous : vignette (taille réelle) dans l’angle inférieur gauche d’une autre planche.

Une autre caractéristique du style de Lobel-Riche réside dans la tension savamment structurée entre l’ombre et la lumière, laquelle éblouit la sensualité des corps, quand l’ombre, au contraire participe du mystère où se terre l’infinie question du « Pour qui ? » et du « Pourquoi ? »… Dans nombre de ses planches, où sa pensée s’est épanouie dans le lyrisme et l’équilibre formel, l’artiste, prolonge pourtant le discours graphique en  insérant dans l’harmonieuse blancheur du papier de légères figures d’un agile trait de pointe sèche, que l’on pourrait appeler « vignettes », à la manière d’un écrivain souhaitant préciser sa pensée de notes brèves en bas de page. En un geste complice au chant joyeux ou triste du trait qui suggère un infini plaisir au dessin, la main de l’artiste, en touche légère, impressionniste,  ajoute au lyrisme éternel porté par l’image gravée la fugacité d’un quotidien intimiste et sensuel, que témoignent ces figures connues et aimées, étreintes dans le bonheur des jours.

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, dessin crayon et sanguine (1937)

     Une rapide consultation sur le Net atteste que l’œuvre gravé de Lobel-Riche est immense. La ville de Meymac, en Limousin, où il repose et où il avait ses attaches familiales, en garde le souvenir d’un artiste exceptionnel et familier. Il y exerçait surtout ses talents de peintre et de dessinateur en peignant à l’huile sur le motif les environs (*). Mais il était surtout connu du grand public et des bibliophiles par son talent de graveur, qu’il exerçait à Paris où il avait ses ateliers. Familier de Baudelaire dont il écrivait « « Le poète des Fleurs du Mal est le premier, le plus grand poète de la femme moderne. Beaucoup le chanteront après lui, mais il est resté le Maître et le Modèle. », il illustra plus d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels Femmes (Paul Verlaine), Le Journal d’une femme de Chambre (Octave  Mirbeau), les Diaboliques (Barbey d’Aurevilly), Chéri (Colette), Salammbô (Flaubert), Rolla (Alfred de Musset), l’Eloge de la Folie (Erasme)  , La Fille aux yeux d’or (Balzac), Poil de Carotte (Jules Renard), La Maison Teillier (Guy de Maupassant), les Luxures (Maurice Rollinat) et bien d’autres grands auteurs…

(*) J’en remercie le site de la ville de Meyrac, en Limousin, où il repose, et wikipedia pour les renseignements que j’ai pu y trouver.
J’ai eu quelques temps entre les mains ce présent recueil Arabesques intimes, confié par un ami. Par la suite, cet ouvrage fut vendu aux enchères. M’étant documenté sur l’artiste, j’ai lu qu’il était considéré aussi comme peintre orientaliste, ayant séjourné plusieurs mois au Maroc en 1918 / 1919, notamment aux côtés du Maréchal Lyautey dont son château/musée est proche de mon domicile. Il y conserve peut être des œuvres du peintre que j’aurais plaisir à découvrir…

Apothéose en noir et or

Supposons la question : Citez-moi une œuvre d’art qui vous a particulièrement questionné ou fasciné ?  Une œuvre gravée me viendrait immédiatement à l’esprit. C’est le recueil de planches gravées en 1611 par Friedrich Brentel et Matthäus Mérian, en la circonstance de la Pompe funèbre du duc de Lorraine Charles III

Friedrich BRENTELPompe funèbre de Charles III
Eau-forte (1610), archives Conseil Départemental 54.
Jean-Charles TAILLANDIER  Apothéose 1
Encre sur papiers japon marouflés (2012) (40×50 cm)

À l’occasion du 400anniversaire de cet épisode majeur de l’histoire lorraine, le Musée historique lorrain de Nancy avait présenté au public la totalité des planches gravées, et un ouvrage, publié sous la direction de l’historien Philippe Martin, y consacrait d’amples analyses (*). J’y ai découvert alors la totalité des gravures sur cuivre exécutées d’après des dessins de Claude de la Ruelle et de Jean de la Hiere, soit un total de 10 grandes planches présentant les différentes phases de la cérémonie funèbre, et 48 oblongues plus petites. Ces dernières donnent un aperçu très détaillé du défilé funèbre et de ses nombreux acteurs représentant tous les corps de la société d’alors : prodigieux spectacle lugubre et dantesque que ces cordeliers mendiants, archers, hérauts d’armes, hauts dignitaires, princes, ambassadeurs, baillis, gens d’église et de justice, bourgeois, enfants, famille ducale… dans leurs habits de cérémonie ou encapuchonnés parmi les bannières, les armoiries, les tambours et les torches, suivis des chevaux caparaçonnés d’or ou prêts pour la bataille. Toutes les forces vives d’une Lorraine éplorée accompagnent la dépouille de son duc exhibé sur son baldaquin de velours, spectacle inouï accablé de dévotion, pétri d’orgueil terrestre et partout hanté, jusque dans ses moindres replis, de la divine injonction tu es pouldre et tu retourneras en pouldre
D’après la chronique, trois mille « figurants » prirent part à cet événement de la Pompe funèbre de Charles III, de la date de sa mort le 14 mai 1608 jusqu’à sa sépulture le 19 juillet dans le sanctuaire des Cordeliers. Soit deux mois de cérémonies incessantes : chambre du trépas sous les ors et tapisseries, veillées funèbre, messes, oraisons, exposition du défunt sous la forme d’une feinte à l’effigie du duc avec visage et mains de cire montés sur un mannequin de bois, somptueux défilé funèbre dans les rues de Nancy : le tout dans une volonté politique manifeste de magnificence qui exposait aux yeux de toute l’Europe le prestige de la maison ducale de Lorraine. Ne disait-on pas à l’époque que les obsèques des ducs de Lorraine étaient une des trois merveilles qu’il fallait avoir vues avant de mourir !
J’en connaissais la gravure la plus connue de cet événement représentant le cortège funéraire au cœur d’une foule agglutinée dans la perspective de la Grande Rue de Nancy, et je rêvais du film qu’aurait pu tirer le génial Fellini de cet épisode grandiose. Le trop-plein de personnages agglutinés, la précision chirurgicale du trait soucieuse de n’épargner aucun détail de physionomie ou vestimentaire donnent à ce regard acéré plongé au cœur de la foule amassée là le 18 juillet 1608 un caractère hypnotique et troublant.
Troublant ! est-ce le bon mot pour exprimer que j’étais comme happé dans un univers hors de portée ? La précision chirurgicale des images pourrait être source de ce sentiment d’étrangeté, dans un ressenti proche de ce que fut la découverte de la Crucifixion de Matthias Grünewald du retable d’Issenheim, à Colmar, peint dans les années 1510.
Le rideau est tombé sur cette scène de théâtre du monde, et quatre cents ans plus tard, l’actualité éditoriale et muséographie m’a offert cette découverte des planches gravées de Friedrich Brentel que les historiens d’art rangent parmi les chefs-d’œuvre du maniérisme rhénan. Frank Muller, dans ses pages très documentées (*) présente cet artiste, par ailleurs peintre et verrier, mais surtout comme un graveur miniaturiste, auteur de nombreux dessins à la plume, et longtemps attaché à Strasbourg.
Seul un historien, patient entomologiste des faits et coutumes de la Lorraine de ce début du XVIIe siècle, peut décrypter ce fabuleux recueil d’images gravées.
De cette iconographie de circonstance et de propagande gonflée de vanité politique à la face de toute l’Europe, il en subsiste à nos regards contemporains l’étrangeté d’un monde disparu avec ses rites et ses croyances. Et dans ce domaine, d’hier à aujourd’hui, constatons que tout change… et rien ne change.
Mais laissons de côté la grande Histoire.

Jean-Charles TAILLANDIER  Apothéose 4
Encre et monotype sur papiers japon marouflés (2012) (30×30 cm)

Je ne suis pas historien, mais graveur et j’ai sous les yeux la beauté pérenne de ces images qui selon la définition du poète plutôt que de l’historien « donnent à voir » . Devant elles ne s’opère pas en moi un simple questionnement du type « qu’est-ce que cela représente ? », mais un déclic très profond qui sollicite comme la révélation d’une énigme… une béance sur le mystère des images. Chaque spectateur peut la recevoir, ou pas, selon le rapport intime qu’il entretient avec l’œuvre. C’est peut être la seule vérité de l’ œuvre d’art : que chacun puisse l’habiter, la transgresser de ses propres fantasmes pour l’amener sur un territoire inexploré ou inconnu. Permettez-moi ici une anecdote : j’ai visité il y a peu de temps le château du maréchal Lyautey où, à la fin de sa vie dans le Saintois, il s’était retiré tel un «Prince lorrain» dans sa terre natale. J’ai eu la surprise d’y découvrir sur ses murs les gravures de la Pompe funèbre de Charles III. J’y apprenais que le maréchal les admirait en fantasmant, paraît-il, sur ses propres funérailles…

Ces gravures d’histoire sont la source d’un travail graphique en cours réalisé sur mon papier japon de prédilection. La force poétique de ces images est d’autant plus prégnante qu’elle est auréolée de cet inconnaissable et lointain passé. La source d’étrangeté de ces gravures et leur aspect lugubre génèrent en moi une grande force d’attraction et d’inspiration. Ils sont porte ouverte sur le grand mystère des images et aussi sur une définition de la beauté. L’étrangeté de la scène du cortège, si retranchée dans les coulisses de l’Histoire, alliée à l’hyperréalisme des scènes (ou supposée telle, car l’auteur a lui aussi sa propre subjectivité) font œuvre de reportage et génèrent une émotion ouverte à mon propre imaginaire que je tente d’apprivoiser sur le papier. C’est un pari de m’y confronter dans cette suite  » Apothéose en noir et or «  (encres et monotypes sur papiers japon), qui, pour l’heure, compte une vingtaine de dessins, tous de format carré 30 x 30 cm, dont plusieurs sont présentés ci-dessous.

(*) 1608 La pompe funèbre de Charles III, sous la direction de Philippe Martin, Editions Serpenoise, 2008.
Je remercie les auteurs de cet ouvrage que j’ai beaucoup consulté, au même titre que les précieux éléments fournis par les Archives départementales de Meurthe-et-Moselle.

Le peintre et son modèle

          

Le Musée Charles de Bruyère de Remiremont (Vosges) conserve un portrait de Anne-Marie Drand, peint par Dominique Pergaud, vers 1785. L’histoire de l’art nous apprend que Dominique Pergaud (1729–1808), d’origine paysanne très modeste, était un peintre lorrain spécialisé dans le trompe-l’œil et la nature-morte. Il est aussi connu pour avoir été directeur de la manufacture de Saint-Clément (*).

Dominique Pergaud –  Portrait de Anne-Marie Drant (vers 1785), H/t  89×90 cm.
Musée Charles de Bruyère, Remiremont.

Outre quelques œuvres conservées dans les musées de Lorraine (Lunéville, musée des beaux-arts de Nancy), cet émouvant portrait dans l’ovale d’un médaillon serait le seul conservé de ce peintre. C’est un portrait posthume de son épouse, dont la mort, en 1785, est discrètement suggérée par la symbolique du cierge éteint déposé en travers de la petite desserte. Je m’étais intéressé à cette œuvre en 2005 quand je travaillais à ma suite de dessins  Portraits des Lumières, exposée à la Bibliothèque Municipale de Nancy, dans le cadre de Nancy 2005, le temps des Lumières. J’explorais alors les collections publiques et privées riches de personnages célèbres ou anonymes qui, au XVIIIe siècle, avaient marqué l’espace lorrain. Découvrant avec curiosité ce portrait de femme peint par Dominique Pergaud, je m’interrogeais sur la part d’énigme que pouvait receler ce visage, pour le spectateur d’aujourd’hui que je suis. Il m’est permis de supposer que le peintre a perpétué de la sorte le souvenir de la femme aimée, pour un usage intime et strictement privé. Ce geste pictural sur la toile a donné corps à ces bribes de souvenirs, qui accompagneront le peintre tout le long des jours. Que ce portrait ait été peint de mémoire assemblée de fragments épars, ou à partir de croquis préparatoires ébauchés quand sa femme posait là devant lui à l’atelier… Nul ne le sait. Si tel fut le cas de séances de pose, le modèle avait-elle conscience en ces moments solennels qui la surprenaient à méditer face à son artiste de mari, que le temps était suspendu à son regard, parce que son homme avait ce destin de peintre ? Ressentait-elle envers lui une gratitude immense pour le sort qui la destinait à porter témoignage de sa singularité sur la scène du monde, parée en la circonstance de ses plus beaux habits ?
Néanmoins, n’est-il pas décelable comme un soupçon d’amusement ou de malice dans son regard franc, histoire de nous faire comprendre que toutes ces simagrées de pose sont bien futiles ! Si la main du sieur Pergaud a souhaité modeler pour lui même l’intime souvenir d’une épouse enjouée et heureuse, que savons nous de tout ce dont la mémoire de l’image a perdu le fil ?  Quelle part de vérité ou de fausseté dans ce portrait ? Il peut porter témoignage d’une volonté du peintre de dévoiler au regard d’autrui sa femme dans son authenticité de traits et de caractère, ou de la magnifier. Plus de deux cents ans après ce moment de peinture, en recherche de réponse, j’accapare à mon tour la scène de part et d’autre du chevalet… N’y a-t-il pas présomption à glaner une parcelle de cette vérité en m’imaginant prendre la pose au creux de ce fauteuil rouge à la place de dame Drant ? à moins que tenant le pinceau, je me substitue à « sieur Pergaud » et je me présente ainsi à vous, « fils d’agriculteur dans ce duché de Lorraine et devenu peintre sur les encouragements du grand Jean Girardet, – Premier peintre du roi de Pologne-. De retour d’Italie pour y apprendre la belle peinture, j’avais épousé ma chère Anne-Marie en 1752 dans cette ville de Lunéville où je vis tant bien que mal de mes peintures  » !(*)
Les portes restent closes sur la scène de la peinture. Mais il me reste le pouvoir de l’imaginaire…

Jean-Charles Taillandier, Portrait des Lumières 11
Encres et peinture sur papiers japon marouflés (2005)(100×85 cm).

Dans l’esprit de cette peinture sur papier inscrite dans la série Portraits des Lumières, j’ai réalisé un second dessin sur la base de cette scène fantasmée : autour de l’axe d’un regard qui s’inscrit dans l’angle supérieur droit d’un périmètre ouvert à une scène privée, tel une fenêtre d’atelier, des traits d’encre déroulent en cercles concentriques un buste de femme qui n’est pas dame Pergaud mais une femme, quelque part portée par la prétention de la peinture. Dans ce geste de peinture, tout est faux… Tout est affaire d’imaginaire dans cette périlleuse prétention à franchir la barrière de l’espace et du temps qui ressusciterait un portrait de femme dont l’histoire a perdu à jamais toute trace, exception faite de la preuve d’amour exercée de la main du peintre sieur Pergaut, au creux d’une maison de Lorraine pendant l’année 1785. Ce qui résulte de mon exercice pictural est un acte de pur dessin, d’autant plus pur que tout travail de mémoire est vain. Il est une manifestation de la pensée par la main et le trait, qui a donné corps à ce visage nouveau posté en retrait d’un espace clos, mais ouvert sur un intérieur inaccessible. Dans l’angle du dessin, un regard de femme s’interroge ici sur sa propre présence, autant qu’il interroge qui le regarde.
S’il est une vérité que je pourrais concéder à ce portrait d’inconnue inspiré de l’œuvre d’un peintre lointain et oublié, elle serait uniquement dans la pensée qui a conduit à cette représentation de femme qui se joue bien de l’anachronisme du motif.
D’autres dessins appartenant à la série Portraits des Lumières sont également consultables sur un autre article du présent blog .

(*) Pour cet article, je me suis inspiré de précieux renseignements puisés dans l’ouvrage « les peintres lorrains du dix-huitième siècle« , de Gérard Voreaux – Editions Messene.

 Jean-Charles Taillandier, Regards croisés 32
Encres et peinture sur papiers japon marouflés (2005)(100×105 cm).

 



Roger Decaux, peintre du tragique

La galerie Lillebonne de Nancy vient de clore une exposition-hommage au peintre Roger Decaux décédé à 76 ans en 1995(*). Retiré à Burey-la-Côte, en Meuse, dans les dernières années de sa vie, il a développé une oeuvre, sans concession aucune, dans le registre d’un expressionnisme figuratif, qui plonge au coeur même des entrailles du vivant.

Roger Decaux, Tête, craies sur papier (30 x 22 cm)

Nombreux sont les artistes et collectionneurs qui ont côtoyé l’homme et l’artiste,  et lui rendaient visite à l’atelier replié au creux d’une campagne meusienne âpre et sauvage, à l’image de ses peintures et dessins qui ont jalonné sa vie d’artiste au gré de ses « séries ». Il aimait les appeler ainsi, ses multitudes d’oeuvres sur toile ou sur papier, qui germaient à partir d’une idée, longtemps contenue, et qui fusaient, porteuses de tragique ou d’espoir, d’une véhémence des corps et des choses.
Leurs intitulés sont à eux seuls porteurs de la résonance humaniste et tragique de cette peinture : Jeanne isolée, l’enterrement des oiseaux, la mort de Paëtus, IVG, on peut mourir en mangeant une pomme, les cancéreux… Son geste est un cri qui sort du papier, une jouissance des sens ou le manifeste irrépressible de la destruction des corps.
Son physique de hobereau normand intimidait le visiteur. Au gré des échanges que nous avons eu, j’en retenais surtout l’idée essentielle d’une expérimentation esthétique qui cherche à dépasser l’échec du visible, pour aboutir, au bord du vide, à ce qui fait notre unicité. Sa quête, notre quête à tous, sans cesse réactivée est la recherche d’une image enfouie, nourrie de notre expérience passée et de notre présence au monde.

Roger Decaux, L’enterrement des oiseaux, craies, pastel, cire sur papier (120 x 70 cm) / Sans titre (120 x 70 cm)
Roger Decaux, Invité au repas, acrylique sur toile (150 x 150 cm)

Ce qui me saisit le plus, dans son dessin sorti du néant du papier, c’est la fulgurance de ces traits indéchiffrables dans un improbable contour, qui prennent corps et vigueur à notre propre conscience. Une sorte de sauvagerie de la mémoire qui s’approprie et outrepasse le cadre de la feuille blanche. Nous sommes uniques dans le flot d’un geste immémorial, écrivait-il en ces termes : « Comme on se doute que ce qu’on a à dire a déjà été dit, la tentation est grande de ne s’intéresser qu’à la forme. Il faut se rassurer, notre sens de la mort et de la vie est différent dans le temps et dans l’espace de celui de notre prochain voisin » (**).

L’émotion déborde d’une sauvagerie du trait, ou d’une caresse des aplats de couleurs qu’il réalisait avec une technique bien à lui : charbons, cires liquides,  craies de pigments qu’il fabriquait lui-même…
Le dessin était pour lui acte de protestation contre la souffrance, l’usure des corps, la maladie et la mort. Et aussi un hymne violent, et sauvage à la jouissance des corps. Sa série « nus force » explore en compositions sauvages le corps des femmes.
Acte de dessin avant toute chose… acte jubilatoire :  » en fait, je ne dessine que les choses élémentaires et simples : une main, deux mains, une tête, une épaule… Jamais l’esprit, jamais le drame ».
Le dessin comme acte libératoire de la recherche d’une image quelque part enfouie et toujours remise à l’ouvrage. L’œuvre se reconstruit sans cesse dans le flot, portée toujours plus vers l’avant. C’est peut être en vertu de cette quête insatisfaite de soi qu’il portait ce détachement à l’œuvre achevée la veille, quand il m’affirmait cette sentence  » Tant que tu ressentiras une affectivité pour le produit de ton travail, tu ne seras pas libre ». Je n’y ai jamais vraiment cru…

Roger Decaux, Jeanne isolée 1 et 2, craies sur papier (100 x 80 cm)

Roger Decaux, , craies sur papier (100 x 80 cm) / ci-dessous : Cancéreux 3, craies sur papier

Roger Decaux a célébré de longues années cette fête de la peinture, à une époque ou de doctes rabat-joie proclamaient que la peinture était morte. Pensez donc ! Il s’en amusait sans doute, quand il écrivait «  L’expressionnisme est peu goûté des français parce que chez nous le mal est conceptuel et que d’émollientes intellectualités nous ont fait perdre à la fois l’amour de la rage de vivre et un certain goût de la mort ».
A quand en Lorraine une reconnaissance muséale de ce grand peintre, à la mesure de son talent ?

(*) œuvres de Roger Decaux en permanence à la Galerie Koralewski – Paris.
(**) Les citations de Roger Decaux sont puisées dans  » Notes au fil du temps pour un art banal «  – Catalogue d’exposition, Galerie Lillebonne, Nancy, année 1996.

Sillegny la secrète

Les passionnés d’histoire de l’art remercient le travail long et méticuleux des restaurateurs qui, sous la crasse des ans et les repeints, ressuscitent des œuvres issues de la nuit des temps, quand les fresques d’églises étaient le livre d’images du peuple des villes et villages. Quel plaisir de découvrir, hors des sentiers battus, un monument hébergeant incognito un tel ouvrage!. C’est entrer dans l’histoire de l’Art par la petite porte… C’est dans cet état d’esprit que j’ai franchi le seuil de la petite église gothique de Sillégny, en Moselle, en bord de Seille.

 Soit donc une modeste église de campagne édifiée au quinzième siècle, dont murs et plafonds donnent à voir encore aujourd’hui l’œuvre de compagnons peintres itinérants et anonymes de cette époque trouble (vers 1500-1515), quand le duc Antoine régnait sur le Duché de Lorraine et François 1er sur le royaume de France. Le plus étonnant, c’est qu’un tel face à face avec le passé soit encore aujourd’hui possible, tant la terre de Moselle eut à subir pendant cinq siècles les soubresauts de l’Histoire : querelles religieuses, guerre de Trente ans, pestes et famines, violences et pillages, et destruction du village en 1944, date où l’église échappe miraculeusement aux violents bombardements pendant la retraite allemande.
La campagne de restauration entamée en 1998 allait redonner couleurs à ces magnifiques peintures que deux événements antérieurs avaient sans doute sauvées de la destruction totale : le fait d’abord que les fresques a tempera avaient été recouvertes très longtemps de badigeon blanc, pour une raison que l’on ignore, et du fait aussi, en 1911, d’une restauration par des spécialistes allemands pendant la période d’annexion de l’Alsace et de la Moselle. Il était utile de rappeler ce contexte historique que précise sur place une précieuse documentation (merci aux auteurs Jean-Marie Pirus, René Bastien et Michel Goin – Edition Région lorraine). Ce blog n’a pas la prétention d’une analyse d’historien de l’art. Au cœur de cet espace clos sur le temps, l’œil s’égare dans la profusion de peinture des murs et des voûtes, et s’enchante des multiples scènes, tout au long de cette bande dessinée des Saintes Écritures. S’y déploient à livre ouvert la vie des saints, l’arbre de Jessé ou le Jugement Dernier.

Jugement Dernier / Enfer / Saint-Christophe

Le Jugement Dernier est le plus grand des tableaux sur le mur d’entrée. Selon la théologie chrétienne, tout le monde comparaîtra devant Dieu lors du Jugement dernier. Soit on restera au Ciel, soit on descendra en Enfer… Et la vision de l’Enfer avait de quoi faire réfléchir les pauvres humains ! L’entrée en est une énorme gueule et les damnés y sont soumis à des supplices et châtiments divers. A sa gauche domine un immense Saint Christophe de cinq mètres de hauteur, peint sur la tour ronde de l’escalier.  La légende dit qu’un jour, il eut à porter l’Enfant Jésus sur ses épaules pour lui faire traverser une rivière caillouteuse. Sa monumentalité m’étonne et j’apprends qu’au Moyen Âge déjà, de multiples fresques d’église de campagne en France et en Italie lui donnaient des proportions colossales. La plaquette de documentation mentionne une présence anecdotique et symbolique de la fraternité, sur le bord de la voûte, à hauteur du bras gauche du saint : un nid de cigognes qui vivaient là dans la campagne messine !

Plus de quarante motifs parsèment ainsi les murs, le chœur et la croisée des voûtes, et je me prends à imaginer le regard des hommes et femmes de ce temps révolu face à ce fabuleux livre d’images : terreur, enchantement, dévotion, mystère ?…  Mon émotion ne naît pas  tant de l’hagiographie des figures saintes, communes à d’autres sites, et délestées depuis des lustres de leur pouvoir moralisateur et doctrinaire (le diable aujourd’hui a d’autres visages) mais, plus intimement, d’une poésie de détails qui accompagnent ce catéchisme, et les relie à la contemporanéité du geste pictural; ce sont en quelque sorte des témoins de la scène peinte, que la magie de l’art nous offre en héritage. Le réalisme de leur représentation dans les peintures délavées de la paroi soulignent la force parmi nous de leur présence muette. Ainsi, par exemple, l’étrange modernité de ce paysage vallonné qui décore l’arrière-plan du panneau consacré à la Tristesse du Christ. Je le découvre d’une même émotion enfantine que la fois où, dans un livre consacré aux manuscrits enluminés du Moyen Âge, je distinguais la silhouette imposante de la Cathédrale Notre Dame de Paris dans le décor nocturne d’une miniature peinte vers 1415… Abolition du temps qui rend si proches ces trois visages tirés de la scène horrible du martyre de Sainte Agathe, peinte au milieu de la nef.

Martyre de Sainte-Agathe / Arbre de Jessé

Et puis, ce sont aussi les donateurs et les commanditaires de l’œuvre peinte, dont l’histoire nous enseigne qu’elles étaient les religieuses du couvent Sainte-Marie-aux-Nonnains de Metz. Dans un premier tableau, elles sont agenouillées en dévotion au pied du Saint Martin qui partagea son manteau avec un pauvre; il y est imposant, habillé en évêque. Quelques mètres plus loin, nous le retrouvons dans un second tableau, cette fois-ci  en tunique de centurion romain.
C’est une belle image bien naïve : les mêmes donateurs se présentent à nouveau à ses pieds, l’un derrière l’autre et les mains jointes, seigneurs et nonnes en ordre de préséance. Le regard respectueux vers le saint, ils semblent glisser vers lui en lévitation, comme portés par la légèreté d’un air purifié des péchés, en passant devant Saint Antoine du désert qui prêcha sa vie durant prière et charité fraternelle.

Donateurs et commanditaires de la fresque

Joseph Gilles dit Provençal, peintre

Dans un blog antérieur, j’évoquais les œuvres oubliées de la grande « Histoire de l’Art ». Au regard des grands maîtres inscrits au Panthéon de la peinture, et des petits maîtres gravitant dans leurs sillages, combien d’artistes tombés dans la trappe du temps et l’oubli le plus total ? Soit la modestie du talent ne méritait pas le passage à la postérité, soit un destin cruel s’acharnait sur leur production… En Lorraine, le peintre Georges de la Tour en est l’exemple le plus fameux : autant était-il célèbre à sa mort en 1652, autant fut-il ensuite oublié, jusqu’à ce que l’érudit Hermann Voss le sorte de l’oubli en 1915, et le consacre parmi les plus grands artistes de son siècle. Certes, l’indépendance des Duchés de Lorraine au XVIIIe siècle a sans doute détourné longtemps l’attention des historiens, au profit du centralisme artistique à la cour de Versailles.

Là n’est pas mon propos. Il se limite sur ce blog à jeter un regard anecdotique, par le petit bout de la lorgnette, sur une trace, comment dire… fantomatique du peintre Joseph Gilles, dit Provençal (1679-1749) qui fait partie de ces peintres sombrés dans l’oubli ou presque, et pourtant actif pendant cinq décennies à la cour du Duc  Léopold, puis de Stanislas Leszczynski. Fresquiste et peintre d’église, dont il n’existe de lui aucun portrait attesté, le sort s’est particulièrement acharné sur son œuvre dont il ne reste presque rien, hormis quelques toiles, fragments de fresques, et son importante contribution en 1742 aux plafonds peints de l’église Notre-Dame de Bon-Secours de Nancy, joyau baroque où il signa là son chef-d’œuvre. Le seul portrait présumé du peintre est un lavis conservé au Musée lorrain de Nancy. L’église de Vrécourt (Vosges) détient un des rares tableaux qui subsistent à ce jour, représentant Saint Charles Borromée adorant la croix pendant la peste de Milan, saisi pendant la Révolution à l’hôpital Saint-Charles de Nancy, très abîmé et grossièrement retouché.

L’actualité liée à la restauration de Notre-Dame de Bon-Secours de Nancy avait conduit l’historien d’art Gérard Voreaux, et moi-même à regrouper dans un ouvrage la synthèse des éléments connus de la vie et de l’œuvre de ce peintre (Joseph Gilles, dit Provençal, peintre de Vandoeuvre, éditions Ville de Vandoeuvre-lès-Nancy, 2007 – Hors commerce).
Cet article est aussi un appel à tous les amateurs d’art qui pourraient contribuer par leurs informations à une meilleure connaissance de cet artiste. Voici donc un peintre dont on suit quelques traces dans les archives (acte de mariage, attestation de voyage en Italie dans sa jeunesse, actes de procès, inventaire après décès) et dont la renommée est attestée par des auteurs de son temps, en particulier Dom Calmet, érudit et auteur d’ouvrages de théologie et d’histoire lorraine. 

Ces écrits font particulièrement mention d’une grande Cène, très renommée de son temps, qu’il peignit à fresque, vers 1729, dans le réfectoire des moines de l’Abbaye des prémontrés de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle). Hélas, il n’existe pas de dessin ou de gravure de cette œuvre. La seule preuve tangible est, là encore, un document juridique, le peintre ayant intenté un contentieux auprès des moines au titre de sa rétribution. L’abbaye a été déclassée pendant la Révolution française et héberge aujourd’hui un Centre Culturel de renom. Le mur du réfectoire de huit mètres de large supportant la fresque a été détruit dans un incendie, pendant la guerre, en 1944. Nous savons juste que la fresque était encore en bon état du temps du bâtiment transformé en Petit Séminaire (1817- 1906).
L’unique photographie noir et blanc retrouvée qui témoigne de cette époque nous permet d’identifier la fresque sur le  mur du fond, dans la salle voûtée du réfectoire (photo de Mgr Kaltnecker publiée dans le Petit séminaire en 1958) . Qu’en était-il de sa beauté quand elle dominait l’assemblée des moines, sertie entre les consoles sculptées de la voûte ? On en devine l’ordonnancement de la table où se tiennent le Christ et les convives. Étrange impression que cette plongée dans une image désormais virtuelle… L’œil insatisfait aimerait dépasser cette barrière de l’espace et du temps… Un traitement de l’image a été confié au Conservatoire Régional de l’Image de Nancy-Lorraine qui restitue mieux la structure de l’œuvre : sur sa partie gauche, aux confins d’une obscurité irréelle émerge plusieurs silhouettes de part et d’autre de la table dressée. Conformément à l’iconographie chrétienne, serait-ce donc Pierre, étrangement barbu debout, au centre, le regard tourné vers nous, et Judas, prostré un peu à l’écart à gauche ?

de haut en bas :
– Anonyme, Portrait présumé de Provençal, lavis encre noire (32×21 cm) © Musée lorrain, Nancy – cliché P. Mignot.
– Provençal, Saint Charles Borromée adorant la croix pendant la peste de Milan (195×130 cm), église Saint-Martin de Vrécourt, Vosges © Mairie de Vrécourt – cliché jc Taillandier
– Provençal, La Cène, fresque (détruite), réfectoire de l’abbaye Sainte-Marie -Majeure, Pont-à-Mousson, archives photographiques, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine © Centre des Monuments Nationaux, Paris.

         Il est fait mention de beaucoup d’autres commandes de fresques, décors de chœur d’églises, plafonds, et toiles, passées à Provençal par les nombreux ordres religieux des Duchés de Lorraine, dont ne subsiste presque rien. Aux destructions s’ajoutèrent les aléas de l’Histoire. Les collections publiques de Nancy conservent néanmoins quelques œuvres, dont l’attribution à Provençal ne serait pas contestable. Citons une Immaculée Conception (Musée des beaux-arts), un Portrait de groupes de moines Minimes et Capucins (Musée lorrain) et deux dessins à la plume et lavis (Bibliothèque municipale).

de haut en bas :
– Attribué à Provençal, Immaculée Conception (330×270 cm) © Musée des Beaux Arts, Nancy – Cliché Cl. Philippot
– Attribué à Provençal, Groupe de Minimes et de Capucins (72×83 cm) © Musée lorrain, Nancy – cliché P. Mignot
Attribués à Provençal, Scène religieuse, (19×15 cm) / La Vierge, Sainte Anne et les trois enfants (23×15 cm) encre et lavis © B. municipale, Nancy – clichés jc Taillandier
– Attribué à Provençal, La croix enlevée au ciel par les anges, Notre-Dame de Bon-Secours (340×290 cm) © Notre-Dame de Bon-Secours- clichés jc Taillandier (photo prise avant restauration).

En 2007, le chantier de la restauration des peintures de l’église Notre-Dame de Bon-secours bâtie par Emmanuel Héré de 1738 à 1741, sanctuaire favori du roi Stanislas, allait soulevé quelques voiles. Il allait révélé la peinture du plafond de la chapelle des fonds longtemps attribuée à Provençal. Le nettoyage d’un cartouche (ci-dessous) dans un décor de la voûte en bordure de l’Immaculée Conception révélera sous plusieurs repeints l’association des noms de Stanislas et de Provençal. Fut-il le moment de gloire pour le peintre ? Parmi d’autres aléas de l’Histoire qui dispersèrent ses traces, citons enfin le destin de ses œuvres peintes pour le compte de la Chartreuse de Bosserville, près de Nancy : la chronique raconte que les Chartreux, victimes de la loi de 1901 sur les congrégations religieuses quittèrent Bosserville la même année, et trouvèrent refuge au monastère de Pléterje en Slovénie, emportant mobilier et tableaux (cité par Joseph Barbier, in La Chartreuse de Bosserville, grandeur et vicissitude d’un monastère lorrain, Nancy, 1991). Qui sait si des peintures de Provençal n’ont pas trouvé la-bas refuge ?

Cet article est écrit à la mémoire de Gérard Voreaux dont la grande connaissance des peintres lorrains du dix-huitième siècle a inspiré ces quelques lignes.

Le jardin vu du ciel

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 1
gravure, peinture et collage sur japons marouflés (150×150 cm), année 2007

Lu dans le très beau récit de Richard Dembo « le jardin vu du ciel« , éditions Verdier :

        « Peindre est un acte solitaire, un plaisir égoïste que l’on tient au bout de ses doigts comme une boulette d’opium ou de poison. Tout est sensuel, presque voluptueux: les odeurs, celle de l’encre et de l’huile, les pigments vénéneux, l’ambre, la térébenthine, l’aspic, jusqu’à la puanteur jaune et animale de la colle de peau. Les outils eux-mêmes sont de trésors, les pinceaux aux poils aimantés par la seule chaleur de la main, le papier d’écorce de mûrier ou la fine toile de soie qui s’électrise avant même que l’on s’approche pour la saisir. Peindre est une tension intime vers la perfection du désir, un chemin silencieux vers le geste accompli ».

Ce récit nous plonge dans la vie de défi de Castiglione, missionnaire jésuite italien devenu peintre de cour de l’Empereur de Chine, au début du dix-huitième siècle. Par-delà le destin de ce peintre éminent accueilli comme barbare dans la lointaine civilisation de ce temps se réveillait en moi d’autres récits : réminiscences d’aventures humaines aux confins des mondes connus, allégories de l’art qui longtemps longe les rivages côtiers, les ports et les îles avant de s’enfoncer vers le grand large ou les terres vierges.
L’odeur des encres et des colles avait sans doute ces mêmes senteurs d’exotisme et de crainte mêlées dans les ateliers de Majorque ou de Barcelone où quelques siècles plus tôt, d’anonymes scripteurs et peintres s’affairaient à peindre sur parchemin les premières cartes marines, et les villes et les voies de circulation, comblant la peur des zones vierges et blanches par la représentation de plantes et créatures imaginaires. Cette thématique de la représentation aux portes de l’inconnu et du mystère côtoie sans cesse l’aventure du dessin intimement lié à l’apprentissage du regard. Que cherchons nous sinon à peupler la béance d’un espace vierge d’une substance qui va s’agglutiner au réel environnant et le métamorphoser ? La part belle est laissée au hasard puisqu’à l’instar du navigateur, le dessinateur ne sait pas ce qui l’attend au bout du trait. Il lui arrive aussi de ne pas croire ce qu’il a sous les yeux. Au trait de s’éprouver lui-même et de trouver l’élan à poursuivre la route dans cette étrangeté de ne pas savoir où elle mène.
Soit donc une empreinte générée par le plus grand des hasards, en l’occurrence la gravure en creux laissée par l’écrasement d’herbes et de végétaux sur une grande plaque de zinc. Les amis graveurs sont familiarisés avec cette technique du vernis mou qui emprisonnera dans le métal nervures et feuillages. Laissez reposer cette fossilisation de formes jusqu’à chasser de votre mémoire cet épisode de cueillette champêtre. Vous délaisserez la plaque dans un recoin de l’atelier, et un jour, la saisissant par un bord ou un autre, vous y découvrirez l’estuaire, les pistes qui mènent aux montagnes ou à la mer ou au désert. Quitte à explorer plus loin ce creux né d’un acide trop gourmand, propice à toutes les aventures, et que le langage désespérément incongru de la gravure appelle un « crevé ».
Dessiner s’accommode de la trace la plus infime laissée sur le sable ou la boue,
Dessiner vous projette hors du monde connu,
Dessiner vous désespère,
Dessiner, c’est prendre son bâton de pèlerin.

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 2,
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Jean-Charles Taillandier, Atalanta 3
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Suite gravée présentée au Festival International de géographie – Musée Pierre Noël, Saint-Dié (2007).

Les voûtes de Saint Savin

Sur recommandation d’un ami, détour cet été vers l’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe , dans la Vienne, pour y admirer les peintures murales de l’église romane, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur plus de 450 m2, la nef abrite le plus vaste ensemble connu de fresques romanes qui présentent une illustration complète de la Bible. L’instant est solennel de franchir le seuil de l’église avant de s’engouffrer à gauche dans l’énorme volume de la nef. Et là-haut, à dix-sept mètres du sol, le grand livre d’images de l’Ancien Testament qui se déploie sur deux rangées. Fascination de lever la tête sur les vestiges lumineux d’un passé de 900 ans.Je m’y promène dans la contemplation d’épisodes de la Genèse ou de l’Exode où sont convoqués arche de Noé, tour de Babel, passage de la mer rouge et tant d’autres événements bibliques qui me restent obscurs…

Étrangement, plus que le langage intrinsèque des images, c’est la certitude corporelle de me trouver en ce lieu unique qui, immédiatement, me fascine… À la verticale de ce point précis où, dans un temps très ancien plus ouvert aux portes de notre imaginaire qu’à notre raison, la ferveur de moines bénédictins a exprimé le génie humain. Ainsi l’émotion esthétique immédiate naîtrait de la conscience et surprise de me trouver dans le sillage de ces corps et ces visages peints qui nous regardent, et qui depuis des siècles surplombent la scène des vivants. Je les imagine témoins muets de la ferveur des innombrables offices et des chants du temps roman, et de tant d’autres circonstances dans les convulsions de l’Histoire.
Pour combien de temps encore dans les temps futurs, avant que les aplats de ciment gris ne nous les recouvrent à jamais.

Je déambule d’image en image sur ce grand livre ouvert, telle une immense bande dessinée primitive où la scène biblique alterne sur des fonds blancs ou colorés cernés de liserés pour exprimer le ciel et la terre, traits ondulés sur la mer.

Au sol, une présentation pédagogique sur panneaux aide le spectateur à en décrypter le sens. J’aimerais saisir toute l’essence de cette beauté, et le comment de ces choses… Derrière l’apparence de l’ image toute dévouée qu’elle était alors à imprégner les cœurs de ferveur religieuse, j’ai conscience que se dissimule une iconologie secrète et symbolique où se déployait la pensée théologique. J’en devine les signes dans la grammaire des formes et des décors, dans la schématisation des draperies et des poses, dans le langage des mains… Mais je n’en possède pas toutes les clés.

Le bonheur est complet pourtant, à déambuler dans un univers iconographique et poétique insouciant de perspective ou de rapport de proportions, quand l’arche de Noé de nos rêves d’enfant avait l’aspect d’un drakkar à la proue d’animal fabuleux.

Fresques romanes de l’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe (détails) – clichés de l’auteur..