Arts textiles, textures et variations (2)

Art de la lisse, art fibre, formes textiles, tissage et texture, Nouvelle Tapisserie… il est complexe de cerner synthétiquement ce qui définit aujourd’hui l’Art textile. Depuis les années 60, de multiples créateurs, expérimentateurs ont « décollé » la tapisserie du mur et des pratiques traditionnelles d’interprétation du carton de haute et basse lisse. Le foisonnement des matériaux, des fibres, a rompu les cloisonnements de la peinture, de la sculpture, ouvrant ce langage plastique à la gestuelle, l’objet, l’espace architectural, l’interaction avec le public. Les oeuvres ont croisé, dès 1964, les problématiques de l’arte povera, du pop art, de l’environnement spatial, de l’installation in situ et éphémère. C’est l’ambition de la galerie associative 379 de Nancy (et sa façon aussi de fêter son dixième anniversaire), de consacrer de septembre à mi-décembre 4 expositions collectives aux Arts textiles, textures & variations, qui permettront de découvrir les différents aspects de cette recherche plastique. Sous la figure tutélaire de Josep Grau-Garriga (1929-2011) présent à l’exposition (2) en cours, avec une oeuvre de 1980 Sueno y muerto di Emiliano Zapata, prêtée par le FRAC Lorraine avec le concours de la Ville de Nancy, une vingtaine d’artistes travaillant dans le Grand-Est, mais aussi à Lyon, à Nice et New-York, de générations différentes, récemment sortis des écoles d’art ou riches d’une très longue pratique, sont présentés au cours de ce cycle.

Parmi ces artistes de l’exposition (2) de ce mois d’octobre, dont les œuvres sont mises en espace par Chloé Jeandin, spécialiste des arts textiles, nous découvrons un « grand fragment du patchwork » de Marcel Alocco, représentant du mouvement support-surface et de l’Ecole de Nice, pièce imposante aimablement prêtée par sa galerie parisienne « Enseigne des Oudin ».
Deux artistes lyonnaises expérimentent la couleur : Maguy Soldevila explore les dialogues entre le fil et la fibre. Elle tisse, tricote, enduit et moule la matière textile. Ici, dans ses travaux récents, elle incruste ses tissages dans le papier. Jocelyne Serre présente ses Kimonos, matrices lino-gravées sur papier de Chine. Aux côtés des expérimentations poétiques des matières textiles en suspension de Marie Jouglet , ou des transferts numériques et broderies sur taies d’oreillers de Sophie Chazal, l’artiste graphiste et plasticien Michel Henné revisite sa thématique des emballage d’objets et sa passion pour le langage typographique. La plasticienne nancéienne Françoise Chamagne a choisi l’option d’œuvres murales et volumes explorant une « botanique de signes » avec son matériau de prédilection, le feutre de lin. Aux côtés des lettres sacrées de Silène Bohadana, une archéologie intime et parfois douloureuse marque de son empreinte les pièces de l’artiste new-yorkais Michel Kanter et de  Jacques Braunstein, deux plasticiens à qui la galerie 379 avait consacré une exposition personnelle, respectivement en 2008 et 2010.

Ci-dessus : Marcel Alocco – Fragment du patchwork (avec l’autorisation de la Galerie Enseigne des Oudin, Paris)
Vitrine : (5) Marcel Alocco, résille de cheveux / Françoise Chamagne, pièces de feutre de lin / Jocelyne Serre, kimonos / Silène Bohadana, lettres sacrées / Michel Kanter, poupées / Jacques Braunstein, figurines et cordelettes nouées / Michel Henné, bouteilles.
à droite : Sophie Chazal, intérieur en 3 parties  (transferts et broderie sur taies d’oreillers) / Michel Henné, bouteilles.

Françoise Chamagne, cosses, parure et jalons (feutre de lin, résines acryliques, corde, pigments naturels et cire), 2009-2011

Françoise Chamagne, parure (tissus et feutre).

Arts textiles, textures & variations (2)  est visible jusqu’au 29 octobre 2011 à la galerie 379.
Galerie 379, 379 avenue de la Libération, 54000  Nancy
Pour tout renseignement : Tel 06 87 60 82 94  /  03 83 97 31 96 / association379@wanadoo.fr

Prochainement  :
Arts textiles, textures & variations (3)  du 8 au 21 novembre 2011
avec les artistes Cécile Borne, Awena Cozanet, Brigitte Kohl, Brigitte Mouchel, à la galerie 379,
et avec les artistes  Brigitte Kohl et Brigitte Mouchel, à la galerie Neuf, Nancy, en partenariat

Arts textiles, textures & variations (4) du 23 novembre au 19 décembre 2011
avec les artistes Nathalie Bourgaud, Angélique Chopot, Sophie Debazac, Farhaf Nawal, Martine Fleurence, Michel Henné, Patrick Humbert, Julien King Georges, Marie-Pierre Rinck, Jocelyne Serre et Maguy Soldevila,
et avec les livres d’artistes de : Eole-Alain Hélissen, Jean-Louis Houchard, Brigitte Mouchel, Hubert Saint-Eve.
Scénographie : Chloé Jeandin. 

Le pont d’amour de Claudine Remy

La Galerie 379 de Nancy ouvre ses espaces à des rencontres singulières d’artistes. C’est un choix de programmation en lien avec plasticiens, vidéastes ou jeunes diplômés d’écoles d’art de la région lorraine (*). Jusqu’au 30 avril, elle accueille les récentes peintures de Claudine Remy.
Claudine Remy vit et peint à Nancy. « Autant et mieux que le verbe, chaque peinture reproduit le chemin périlleux de ses rêveries intérieures et cultive son jardin de couleurs ».
D’emblée, ce qui frappe dans une première rencontre avec sa peinture, c’est l’émanation d’un silence, d’un flottement des formes, comme si l’éclosion au monde des figures de la toile parvenait à nos sens de très loin. Elle est peinture d’une atmosphère où une forme est ébauchée, se lance dans l’espace et puis poursuit sa mue et se perd dans une étendue laiteuse où dominent les gris-bleus, les ocres délavés. L’œil tente une accroche dans la fluidité de cet univers, mais il est vite happé dans cette profondeur. Parce que cette peinture ne se confie pas dans l’instant de son dévoilement. Il y faut le temps d’aller à son encontre et d’attendre de notre propre mémoire ce qu’elle y puise, ce qu’elle y trouve aussi comme réminiscence de son propre passé.

Claudine Remy, Pont d’amour 1 et 2, pigments acryliques sur toile, 40×40 cm (2010)

      L’artiste nous donne une clé; à nous de franchir le pas d’une conscience enfouie et de nous ouvrir à un univers d’entière liberté : les peintures de la série « Pont d’amour » sont inspirées de photographies prises par sa mère, qui laissa en héritage ces clichés de ses paysages préférés des Vosges où Claudine Remy a passé son enfance. Sa fille s’en inspire pour en donner un nouvel écho, en réminiscence d’un être cher, et par le filtre d’une mémoire nostalgique, ainsi qu’elle l’écrit dans ces lignes :
 » L’ensemble est mon histoire, une promenade le temps d’un retour sur une mélancolie sublimée, une unité retrouvée comme l’obscurité qui nous rassemble à la tombée de la nuit. Autant et mieux que le verbe, chaque tableau reproduit le chemin périlleux des rêveries intérieures. S’extraire de la nuit dans une déclinaison métaphorique est un appel à la continuité. »

Claudine Remy, Têtes métaphoriques 1, 3, 5, encres et rhodoïd (20 x 20 cm)

Au travers d’une autre série « Têtes métaphoriques » présente sur les cimaises, la quête et le partage avec l’intime se poursuit et « dans chaque tête se renouvelle un dialogue entre hier et aujourd’hui, entre elles et vous« . A la lisière du rêve et du souvenir, et dans une transparence bleutée accrue par la surface lisse du support, des visages fantomatiques  surgissent de l’ombre. Sertis dans la gangue large de leur cadre noir, ils ont la présence au mur de ces miroirs d’étain poli de temps très anciens d’où ne surgit plus que notre propre reflet.

« Il faut simplement regarder en soi » disait Bram van Velde. Que ses pinceaux croisent une route sentimentale, les rives de lacs vosgiens de son enfance ou des visages familiers disparus, Claudine Remy nous en restitue de pures images mentales au carrefour de sa nostalgie et de ses songes.

Claudine Remy, Pont d’amour 3, 4, 5, 6, pigments acryliques sur toile, 40×40 cm (2010)

L’exposition s’accompagne de l’édition d’une plaquette  à  50 exemplaires , avec un beau  texte de Bernard Demandre consacré au polyptique « Le grand canal », soit 5 panneaux réunis en une fresque  du paysage d’hiver d’un canal de Lorraine. 

(*) Galerie 379, Nancy, peintures de Claudine Remy – Tél : + 33 (0)3 83 97 31 96.
Jusqu’au 30 avril 2011 – association379@wanadoo.fr
A noter aussi que dans le cadre du Printemps des poètes 2011,  Claudine Remy participe avec 24 artistes européens , à l’exposition  « D’Infinis Paysages »  d’ Aquarium Compagnie. 
http://claudineremypeintures.ultra-book.com/
http://aquariumcompagnie.blogspot.com

Jean Médard / Jac Vitali

Jean Médard / Jac Vitali

Pari réussi que cette symbiose entre les assemblages de Jean Médard et les peintures et environnement sonore de Jac Vitali. Il faut dire que les deux artistes ne sont pas à leur coup d’essai puisqu’ils avaient déjà confronté leurs regards dix ans plus tôt dans les mêmes espaces de la galerie Socles et Cimaises de Desforges à Nancy. Les peintures ombrées de figures et crânes de Jac Vitali accompagnent au mur le défilé des créatures hétéroclites de Jean Médard, qui sont en route vers on ne sait quel exode. La proximité de ces « reliques carnavalesques » avec l’univers plastique et sonore de Jacques Vitali se révèle d’abord sous cet angle du magique, de l’envoûtement, de l' »enfoui ». Le titre des peintures de Vitali. est en soi révélateur : « masques », « apparitions », illumination ». L' »enfoui », il le touille, le remue en explorant les souvenirs d’enfance et bribes de mémoire où affleurent parfums évanouis, icônes phosphorescentes.  C’était déjà le cas de travaux antérieurs comme « Chaman Hôtel » , métaphores de parcours oniriques dans l’espace et le temps Le son vient à la rescousse de ce qu’il décrit lui-même comme son rapport aux « fantômes » (il était musicien avant son travail de plasticien). Double parfait de son espace pictural, ses installations sonores sont une autre manière d’habiter le temps. Elles sont  écho de mémoire intime, ou miroir onirique de voyages. En d’autres circonstances, sous forme de « performance » en lien avec une lecture public par exemple, ses manipulations sonores en direct sur bandes magnétiques associent frôlements métalliques, recouvrements, larsens et convoquent la mémoire auditive de chacun pour en débusquer l’intime, ou parfois la faille. Faut-il y voir pour l’artiste lui-même une forme d’exorcisme intime ?

Jac Vitali, Masque/illumination (acrylique, toile et bois).

S’il est un lieu où les univers plastiques de Jac Vitali et Jean Médard se rejoignent, c’est sur le territoire des vanités. Crânes peints sur les cimaises et personnages hybrides, bringuebalants de l’exode où parfois même se mêlent au convoi des crânes d’animaux attifés de cornes et de plumes auraient trouvé leur place dans un cabinet de curiosité. Mais chez Jean Médard, la poésie de l’objet est teintée d’humour et de grotesque. L’art singulier et ludique de Jean Médard se fait démiurge d’un monde enfantin, de personnages assemblés d’éléments les plus divers : plumes, fragments de jouets, de moteurs, coquillages, bestioles empaillées, plumes… Mais, derrière la candeur de la scène pointe une ironie mordante sur l’orgueil des apparences et l’exode du temps. La fascination de ces êtres anthropomorphiques naît de leur vraisemblance quand l’œil à la recherche de repères et de certitude n’y voit qu’assemblages de débris de la nature glanés sur le sable des plages ou au hasard des brocantes. Assemblages disparates d’autant plus mystérieux quand ils s’exposent à notre regard derrière le vitrage de boîtes profondes; ils  sont objets happés par la lumière du présent, exhumés d’un fonds poussiéreux de sorcellerie et de divination, débris d’autels de dieux disparus… Nous ne sommes pas loin des diableries à la Jérôme Bosch derrière lesquelles se cachent quelques secrets d’alchimiste. Face au spectacle de ces monstres et prodiges à la queue leu leu, bien malin qui peut dire la nature du cataclysme qui s’annonce… Ou qui a déjà eu lieu !

Jac Vitali, Illumination (acrylique, toile et bois).

Jean Médard, quatre candidats à l’exode (bois, coquillages, plumes, cornes, matériaux divers)


Jac Vitali, Masques, acrylique sur carton.