Apothéose en noir et or

Supposons la question : Citez-moi une œuvre d’art qui vous a particulièrement questionné ou fasciné ?  Une œuvre gravée me viendrait immédiatement à l’esprit. C’est le recueil de planches gravées en 1611 par Friedrich Brentel et Matthäus Mérian, en la circonstance de la Pompe funèbre du duc de Lorraine Charles III

Friedrich BRENTELPompe funèbre de Charles III
Eau-forte (1610), archives Conseil Départemental 54.
Jean-Charles TAILLANDIER  Apothéose 1
Encre sur papiers japon marouflés (2012) (40×50 cm)

À l’occasion du 400anniversaire de cet épisode majeur de l’histoire lorraine, le Musée historique lorrain de Nancy avait présenté au public la totalité des planches gravées, et un ouvrage, publié sous la direction de l’historien Philippe Martin, y consacrait d’amples analyses (*). J’y ai découvert alors la totalité des gravures sur cuivre exécutées d’après des dessins de Claude de la Ruelle et de Jean de la Hiere, soit un total de 10 grandes planches présentant les différentes phases de la cérémonie funèbre, et 48 oblongues plus petites. Ces dernières donnent un aperçu très détaillé du défilé funèbre et de ses nombreux acteurs représentant tous les corps de la société d’alors : prodigieux spectacle lugubre et dantesque que ces cordeliers mendiants, archers, hérauts d’armes, hauts dignitaires, princes, ambassadeurs, baillis, gens d’église et de justice, bourgeois, enfants, famille ducale… dans leurs habits de cérémonie ou encapuchonnés parmi les bannières, les armoiries, les tambours et les torches, suivis des chevaux caparaçonnés d’or ou prêts pour la bataille. Toutes les forces vives d’une Lorraine éplorée accompagnent la dépouille de son duc exhibé sur son baldaquin de velours, spectacle inouï accablé de dévotion, pétri d’orgueil terrestre et partout hanté, jusque dans ses moindres replis, de la divine injonction tu es pouldre et tu retourneras en pouldre
D’après la chronique, trois mille « figurants » prirent part à cet événement de la Pompe funèbre de Charles III, de la date de sa mort le 14 mai 1608 jusqu’à sa sépulture le 19 juillet dans le sanctuaire des Cordeliers. Soit deux mois de cérémonies incessantes : chambre du trépas sous les ors et tapisseries, veillées funèbre, messes, oraisons, exposition du défunt sous la forme d’une feinte à l’effigie du duc avec visage et mains de cire montés sur un mannequin de bois, somptueux défilé funèbre dans les rues de Nancy : le tout dans une volonté politique manifeste de magnificence qui exposait aux yeux de toute l’Europe le prestige de la maison ducale de Lorraine. Ne disait-on pas à l’époque que les obsèques des ducs de Lorraine étaient une des trois merveilles qu’il fallait avoir vues avant de mourir !
J’en connaissais la gravure la plus connue de cet événement représentant le cortège funéraire au cœur d’une foule agglutinée dans la perspective de la Grande Rue de Nancy, et je rêvais du film qu’aurait pu tirer le génial Fellini de cet épisode grandiose. Le trop-plein de personnages agglutinés, la précision chirurgicale du trait soucieuse de n’épargner aucun détail de physionomie ou vestimentaire donnent à ce regard acéré plongé au cœur de la foule amassée là le 18 juillet 1608 un caractère hypnotique et troublant.
Troublant ! est-ce le bon mot pour exprimer que j’étais comme happé dans un univers hors de portée ? La précision chirurgicale des images pourrait être source de ce sentiment d’étrangeté, dans un ressenti proche de ce que fut la découverte de la Crucifixion de Matthias Grünewald du retable d’Issenheim, à Colmar, peint dans les années 1510.
Le rideau est tombé sur cette scène de théâtre du monde, et quatre cents ans plus tard, l’actualité éditoriale et muséographie m’a offert cette découverte des planches gravées de Friedrich Brentel que les historiens d’art rangent parmi les chefs-d’œuvre du maniérisme rhénan. Frank Muller, dans ses pages très documentées (*) présente cet artiste, par ailleurs peintre et verrier, mais surtout comme un graveur miniaturiste, auteur de nombreux dessins à la plume, et longtemps attaché à Strasbourg.
Seul un historien, patient entomologiste des faits et coutumes de la Lorraine de ce début du XVIIe siècle, peut décrypter ce fabuleux recueil d’images gravées.
De cette iconographie de circonstance et de propagande gonflée de vanité politique à la face de toute l’Europe, il en subsiste à nos regards contemporains l’étrangeté d’un monde disparu avec ses rites et ses croyances. Et dans ce domaine, d’hier à aujourd’hui, constatons que tout change… et rien ne change.
Mais laissons de côté la grande Histoire.

Jean-Charles TAILLANDIER  Apothéose 4
Encre et monotype sur papiers japon marouflés (2012) (30×30 cm)

Je ne suis pas historien, mais graveur et j’ai sous les yeux la beauté pérenne de ces images qui selon la définition du poète plutôt que de l’historien « donnent à voir » . Devant elles ne s’opère pas en moi un simple questionnement du type « qu’est-ce que cela représente ? », mais un déclic très profond qui sollicite comme la révélation d’une énigme… une béance sur le mystère des images. Chaque spectateur peut la recevoir, ou pas, selon le rapport intime qu’il entretient avec l’œuvre. C’est peut être la seule vérité de l’ œuvre d’art : que chacun puisse l’habiter, la transgresser de ses propres fantasmes pour l’amener sur un territoire inexploré ou inconnu. Permettez-moi ici une anecdote : j’ai visité il y a peu de temps le château du maréchal Lyautey où, à la fin de sa vie dans le Saintois, il s’était retiré tel un «Prince lorrain» dans sa terre natale. J’ai eu la surprise d’y découvrir sur ses murs les gravures de la Pompe funèbre de Charles III. J’y apprenais que le maréchal les admirait en fantasmant, paraît-il, sur ses propres funérailles…

Ces gravures d’histoire sont la source d’un travail graphique en cours réalisé sur mon papier japon de prédilection. La force poétique de ces images est d’autant plus prégnante qu’elle est auréolée de cet inconnaissable et lointain passé. La source d’étrangeté de ces gravures et leur aspect lugubre génèrent en moi une grande force d’attraction et d’inspiration. Ils sont porte ouverte sur le grand mystère des images et aussi sur une définition de la beauté. L’étrangeté de la scène du cortège, si retranchée dans les coulisses de l’Histoire, alliée à l’hyperréalisme des scènes (ou supposée telle, car l’auteur a lui aussi sa propre subjectivité) font œuvre de reportage et génèrent une émotion ouverte à mon propre imaginaire que je tente d’apprivoiser sur le papier. C’est un pari de m’y confronter dans cette suite  » Apothéose en noir et or «  (encres et monotypes sur papiers japon), qui, pour l’heure, compte une vingtaine de dessins, tous de format carré 30 x 30 cm, dont plusieurs sont présentés ci-dessous.

(*) 1608 La pompe funèbre de Charles III, sous la direction de Philippe Martin, Editions Serpenoise, 2008.
Je remercie les auteurs de cet ouvrage que j’ai beaucoup consulté, au même titre que les précieux éléments fournis par les Archives départementales de Meurthe-et-Moselle.

La femme de l’écuyer (suite)

J’en reviens à ce travail graphique sur la thématique du portrait, que j’évoquais dans un article antérieur « La gloire de l’écuyer ». Prenant appui sur ce tableau d’un peintre inconnu Portraits de Nicolas et Madeleine Fournier, daté de 1625 et conservé au Musée Lorrain de Nancy, je ne cessais d’interroger en particulier son énigmatique visage de femme qui émerge d’un fonds noir profond. Le regard est vissé au centre d’un strict réseau de lignes et d’aplats, ancré dans quelque douloureux souvenir familial que pourraient suggérer les mains, l’une serrant un chapelet, et l’autre, un mouchoir. A moins que ce regard ne scrute, depuis presque quatre siècles, je ne sais quelle présence fantôme embusquée derrière l’épaule du spectateur… Quelle pensée effleurait le modèle, dont la délicatesse de la peinture nous transmet une expression du visage si fine et si vivante ?  Que peut comprendre de cette œuvre le visiteur du musée qui la regarde ?  C’est une étrange confrontation  de deux êtres que séparent à jamais l’espace et le temps. Reste ce regard qui nous fait face, et la prétention du dessin, hors du temps dans l’atelier, de pouvoir aujourd’hui se l’approprier à son tour. Un imaginaire invente une autre histoire. Ce visage de Madeleine Fournier, épouse de Nicolas Fournier, premier écuyer et médecin des Ducs de Lorraine, devient universel.
Je peux le reconstruire, l’embellir, le réinventer. Expérimenter de nouveaux traits autour du centre de gravité de l’œil dans un travail graphique d’appropriation guidé par le format, la texture du support. Le plaisir au dessin est dans ces instants où bascule dans l’oubli la référence au modèle pour laisser chanter l’encre et le papier.

ci-dessus : École Lorraine, Portrait de Madeleine et Nicolas Fournier
vers 1620-1625 – Musée lorrain de Nancy.
Jean-Charles Taillandier, Portraits de Madeleine 1 et 2
encre et collages sur japons, 30 x 30 cm (2012)
Jean-Charles Taillandier, Portraits de Madeleine 3
encre et collages 11 x 13 cm (2012).

Jean-Charles Taillandier, Tryptique pour Madeleine
encre sur japons marouflés – chacun 22 x 60 cm (2012).

D’autres dessins illustrant ces propos sont consultables sur le site Anonymes regards.

Le peintre et son modèle

          

Le Musée Charles de Bruyère de Remiremont (Vosges) conserve un portrait de Anne-Marie Drand, peint par Dominique Pergaud, vers 1785. L’histoire de l’art nous apprend que Dominique Pergaud (1729–1808), d’origine paysanne très modeste, était un peintre lorrain spécialisé dans le trompe-l’œil et la nature-morte. Il est aussi connu pour avoir été directeur de la manufacture de Saint-Clément (*).

Dominique Pergaud –  Portrait de Anne-Marie Drant (vers 1785), H/t  89×90 cm.
Musée Charles de Bruyère, Remiremont.

Outre quelques œuvres conservées dans les musées de Lorraine (Lunéville, musée des beaux-arts de Nancy), cet émouvant portrait dans l’ovale d’un médaillon serait le seul conservé de ce peintre. C’est un portrait posthume de son épouse, dont la mort, en 1785, est discrètement suggérée par la symbolique du cierge éteint déposé en travers de la petite desserte. Je m’étais intéressé à cette œuvre en 2005 quand je travaillais à ma suite de dessins  Portraits des Lumières, exposée à la Bibliothèque Municipale de Nancy, dans le cadre de Nancy 2005, le temps des Lumières. J’explorais alors les collections publiques et privées riches de personnages célèbres ou anonymes qui, au XVIIIe siècle, avaient marqué l’espace lorrain. Découvrant avec curiosité ce portrait de femme peint par Dominique Pergaud, je m’interrogeais sur la part d’énigme que pouvait receler ce visage, pour le spectateur d’aujourd’hui que je suis. Il m’est permis de supposer que le peintre a perpétué de la sorte le souvenir de la femme aimée, pour un usage intime et strictement privé. Ce geste pictural sur la toile a donné corps à ces bribes de souvenirs, qui accompagneront le peintre tout le long des jours. Que ce portrait ait été peint de mémoire assemblée de fragments épars, ou à partir de croquis préparatoires ébauchés quand sa femme posait là devant lui à l’atelier… Nul ne le sait. Si tel fut le cas de séances de pose, le modèle avait-elle conscience en ces moments solennels qui la surprenaient à méditer face à son artiste de mari, que le temps était suspendu à son regard, parce que son homme avait ce destin de peintre ? Ressentait-elle envers lui une gratitude immense pour le sort qui la destinait à porter témoignage de sa singularité sur la scène du monde, parée en la circonstance de ses plus beaux habits ?
Néanmoins, n’est-il pas décelable comme un soupçon d’amusement ou de malice dans son regard franc, histoire de nous faire comprendre que toutes ces simagrées de pose sont bien futiles ! Si la main du sieur Pergaud a souhaité modeler pour lui même l’intime souvenir d’une épouse enjouée et heureuse, que savons nous de tout ce dont la mémoire de l’image a perdu le fil ?  Quelle part de vérité ou de fausseté dans ce portrait ? Il peut porter témoignage d’une volonté du peintre de dévoiler au regard d’autrui sa femme dans son authenticité de traits et de caractère, ou de la magnifier. Plus de deux cents ans après ce moment de peinture, en recherche de réponse, j’accapare à mon tour la scène de part et d’autre du chevalet… N’y a-t-il pas présomption à glaner une parcelle de cette vérité en m’imaginant prendre la pose au creux de ce fauteuil rouge à la place de dame Drant ? à moins que tenant le pinceau, je me substitue à « sieur Pergaud » et je me présente ainsi à vous, « fils d’agriculteur dans ce duché de Lorraine et devenu peintre sur les encouragements du grand Jean Girardet, – Premier peintre du roi de Pologne-. De retour d’Italie pour y apprendre la belle peinture, j’avais épousé ma chère Anne-Marie en 1752 dans cette ville de Lunéville où je vis tant bien que mal de mes peintures  » !(*)
Les portes restent closes sur la scène de la peinture. Mais il me reste le pouvoir de l’imaginaire…

Jean-Charles Taillandier-Portrait des Lumières 11
d’après Dominique Pergaud –  Portrait de Anne-Marie Drant

Dans l’esprit de cette peinture sur papier inscrite dans la série Portraits des Lumières, j’ai réalisé un second dessin sur la base de cette scène fantasmée : autour de l’axe d’un regard qui s’inscrit dans l’angle supérieur droit d’un périmètre ouvert à une scène privée, tel une fenêtre d’atelier, des traits d’encre déroulent en cercles concentriques un buste de femme qui n’est pas dame Pergaud mais une femme, quelque part portée par la prétention de la peinture. Dans ce geste de peinture, tout est faux… Tout est affaire d’imaginaire dans cette périlleuse prétention à franchir la barrière de l’espace et du temps qui ressusciterait un portrait de femme dont l’histoire a perdu à jamais toute trace, exception faite de la preuve d’amour exercée de la main du peintre sieur Pergaut, au creux d’une maison de Lorraine pendant l’année 1785. Ce qui résulte de mon exercice pictural est un acte de pur dessin, d’autant plus pur que tout travail de mémoire est vain. Il est une manifestation de la pensée par la main et le trait, qui a donné corps à ce visage nouveau posté en retrait d’un espace clos, mais ouvert sur un intérieur inaccessible. Dans l’angle du dessin, un regard de femme s’interroge ici sur sa propre présence, autant qu’il interroge qui le regarde.
S’il est une vérité que je pourrais concéder à ce portrait d’inconnue inspiré de l’œuvre d’un peintre lointain et oublié, elle serait uniquement dans la pensée qui a conduit à cette représentation de femme qui se joue bien de l’anachronisme du motif.
D’autres dessins appartenant à la série Portraits des Lumières sont également consultables sur un autre article du présent blog .

(*) Pour cet article, je me suis inspiré de précieux renseignements puisés dans l’ouvrage « les peintres lorrains du dix-huitième siècle« , de Gérard Voreaux – Editions Messene.

 Jean-Charles Taillandier, Regards croisés 32
Encres et peinture sur papiers japon marouflés (2005)(100×105 cm).

 



La gloire de l’écuyer

   

Ma série de portraits « Regards croisés » inspirés des portraits peints anonymes conservés au Château de Lunéville est désormais achevée (voir Regards croisés). C’est ainsi, une fois l’exposition fermée, dépendante du lieu qui abritait ces fantômes d’hommes et de femmes dont l’histoire de l’art, pour la plupart, ne se souvient même plus du nom, ce travail graphique se referme comme une boîte, se clôt sur lui-même. S’en suit une longue période de « décantation » où l’esprit se libère de l’emprise d’images dont la familiarité m’avait envahi. Est-ce parce que travailler sur la notion de portrait est plus prégnant qu’une autre thématique, paysage ou abstraction ? Non, sans doute… J’y revendiquais un acte pur de dessin; il ne s’agit pas uniquement de thématique, mais aussi de format et de technique afin d’approcher la plus grande spontanéité.…Nombre d’amis artistes, d’ailleurs, me disent avoir besoin de ce no man’s land entre deux séries de travaux.
Sans m’écarter de ma thématique de prédilection qui est le visage, je souhaite l’intérioriser davantage dans le périmètre d’un format plus réduit. Le visage est en soi paysage, axé sur le centre de gravité d’un regard qu’il m’appartient d’habiter d’une identité. La question est de savoir de quelle identité il s’agit, car «l’imagination créatrice de l’art ne nous donne pas à contempler des leurres » (Voir l’invisible. Sur Kandinsky de Michel Henry, Puf).
Soit donc un espace d’immense liberté plastique sous la contrainte du corps et de sa représentation. En l’occurrence, j’admire ce double portrait conservé au Musée lorrain de Nancy , et peint en 1625.    

École Lorraine, Portrait de Nicolas Fournier (1552-1627), médecin du Duc et sa femme Madeleine,
vers 1620-1625 – Musée lorrain de Nancy.

         L’auteur reste anonyme, mais l’inscription nous apprend que les modèles sont  Nicolas Fournier, premier écuyer et médecin des Ducs de Lorraine  Charles III et Henri II, assis à la gauche de Madeleine Fournier, son épouse. Étonnante peinture qui nous interroge sur la position frontale des deux personnages, la divergence des regards et l’esprit quasiment cubiste du traitement des  vêtements noirs et de l’arrière-plan. Comme si deux toiles avaient été fondues en une seule. La délicatesse des deux visages émerge dans un périmètre d’austère géométrie qu’anime aussi la position des mains.. Il y a près de quatre siècles, ce seigneur d’Ecrouves et de Grand-Mesnil, et sa dame, prenaient la pose pour l’éternité et cette solennité de l’instant se lit sur leur visage (*).La reproduction de cette toile, parmi d’autres du passé  m’accompagne à l’atelier. Elle m’aide à voir, outrepassant ce que d’aucuns appellent un respect pour les « anciens » pour me frayer vers un ailleurs inconnu de soi. Une fois délaissés la théâtralité de la pose et la nécessité du paraître, subsistera toujours l’urgence du dessin à l’œuvre derrière le simulacre du visage et du corps. La contrainte n’est pas dans la nécessité obsessionnelle d’une mythique table rase qui relèguerait l’art du passé, et la peinture en particulier au magasin des antiquités,  comme le prône la petite nomenklatura de l’art officiel. C’est un débat sans fin… La véritable contrainte (l’art existerait-il sans contrainte ?), qui s’impose à l’artiste est celle d’une adéquation sincère avec son langage et son imaginaire.

Jean-Charles Taillandier, « La gloire de l’écuyer »,   dessins aux crayons avec collage (carrés 12×12 cm et 10×40 cm).

Soit donc ce double portrait glorieux, point d’orgue d’une réussite sociale pour les deux personnages, mais dont le contexte émotionnel désormais nous échappe. Cette fonction ostentatoire de la peinture participe de notre mémoire. Dans mes dessins, je « tourne autour » d’une mise en forme de ce qu’a pu être ce cérémonial de la pose, intériorisant ce moment de tension. Ils sont des instants fugaces que j’essaie d’apprivoiser au crayon dans de petits formats de papier translucides, rehaussés de couleur.

(*) Les précisions sur le tableau « Portraits de Nicolas et Madeleine Fournier » ont été tirées de l’ouvrage La Lorraine vue par les peintres, de Henri Claude – Serge Domini Editeur. 

Batailles enfouies

La part belle est laissée au hasard…  
Je reviens, une fois encore, à la notion de support préalable au dessin. J’avais amorcé, il y a quelques années, une suite gravée d’eaux-fortes et verni mou sur cuivre dont l’élaboration n’a jamais dépassé le stade du premier état. Sans doute parce que la poursuite du travail de graveur vers « l’œuvre au noir » m’imposait de trop longues contraintes techniques, selon les exigences normatives de la gravure en creux. Ce fut ma première tentative d’explorer l’extraordinaire liberté que permet le dessin à partir d’un support « préparé ». En somme un dessin « mixte » qui flotte entre la ligne gravée et l’échappée du trait ou de la forme à la pierre noire ou la craie blanche. Les formes et les idées constamment s’échafaudent, s’effacent, se retrouvent sur la surface close du dessin où la trace et l’empreinte jouent le rôle de catalyseur. 

  L’idée n’est pas neuve, bien entendu, puisque le grand Léonard de Vinci s’enthousiasmait déjà, dans son traité de peinture,  du caractère suggestif des tâches qui parsèment les vieux murs :
« […] si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras l’analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses, que tu pourras ramener à une forme nette et compléter . »(traduction et commentaires par André Chastel, édition Calmann-Lévy, 2003).

J’y ai trouvé prétexte à rêveries, débusquant dans l’anarchie des tâches et des graffitis des analogies secrètes, des bribes enfouies de visages d’hommes, femmes et enfants, et de batailles, de guerriers. Des rencontres de temps incertains…

ci-contre :Jean-Charles Taillandier, portraits
(pierre noire et craies sur état gravé d’eau-forte), chacune 30×23 cm.