Batailles enfouies

La part belle est laissée au hasard…  
Je reviens, une fois encore, à la notion de support préalable au dessin. J’avais amorcé, il y a quelques années, une suite gravée d’eaux-fortes et verni mou sur cuivre dont l’élaboration n’a jamais dépassé le stade du premier état. Sans doute parce que la poursuite du travail de graveur vers « l’œuvre au noir » m’imposait de trop longues contraintes techniques, selon les exigences normatives de la gravure en creux. Ce fut ma première tentative d’explorer l’extraordinaire liberté que permet le dessin à partir d’un support « préparé ». En somme un dessin « mixte » qui flotte entre la ligne gravée et l’échappée du trait ou de la forme à la pierre noire ou la craie blanche. Les formes et les idées constamment s’échafaudent, s’effacent, se retrouvent sur la surface close du dessin où la trace et l’empreinte jouent le rôle de catalyseur. 

  L’idée n’est pas neuve, bien entendu, puisque le grand Léonard de Vinci s’enthousiasmait déjà, dans son traité de peinture,  du caractère suggestif des tâches qui parsèment les vieux murs :
« […] si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras l’analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses, que tu pourras ramener à une forme nette et compléter . »(traduction et commentaires par André Chastel, édition Calmann-Lévy, 2003).

J’y ai trouvé prétexte à rêveries, débusquant dans l’anarchie des tâches et des graffitis des analogies secrètes, des bribes enfouies de visages d’hommes, femmes et enfants, et de batailles, de guerriers. Des rencontres de temps incertains…

ci-contre :Jean-Charles Taillandier, portraits
(pierre noire et craies sur état gravé d’eau-forte), chacune 30×23 cm.

Le jardin vu du ciel

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 1
gravure, peinture et collage sur japons marouflés (150×150 cm), année 2007

Lu dans le très beau récit de Richard Dembo « le jardin vu du ciel« , éditions Verdier :

        « Peindre est un acte solitaire, un plaisir égoïste que l’on tient au bout de ses doigts comme une boulette d’opium ou de poison. Tout est sensuel, presque voluptueux: les odeurs, celle de l’encre et de l’huile, les pigments vénéneux, l’ambre, la térébenthine, l’aspic, jusqu’à la puanteur jaune et animale de la colle de peau. Les outils eux-mêmes sont de trésors, les pinceaux aux poils aimantés par la seule chaleur de la main, le papier d’écorce de mûrier ou la fine toile de soie qui s’électrise avant même que l’on s’approche pour la saisir. Peindre est une tension intime vers la perfection du désir, un chemin silencieux vers le geste accompli ».

Ce récit nous plonge dans la vie de défi de Castiglione, missionnaire jésuite italien devenu peintre de cour de l’Empereur de Chine, au début du dix-huitième siècle. Par-delà le destin de ce peintre éminent accueilli comme barbare dans la lointaine civilisation de ce temps se réveillait en moi d’autres récits : réminiscences d’aventures humaines aux confins des mondes connus, allégories de l’art qui longtemps longe les rivages côtiers, les ports et les îles avant de s’enfoncer vers le grand large ou les terres vierges.
L’odeur des encres et des colles avait sans doute ces mêmes senteurs d’exotisme et de crainte mêlées dans les ateliers de Majorque ou de Barcelone où quelques siècles plus tôt, d’anonymes scripteurs et peintres s’affairaient à peindre sur parchemin les premières cartes marines, et les villes et les voies de circulation, comblant la peur des zones vierges et blanches par la représentation de plantes et créatures imaginaires. Cette thématique de la représentation aux portes de l’inconnu et du mystère côtoie sans cesse l’aventure du dessin intimement lié à l’apprentissage du regard. Que cherchons nous sinon à peupler la béance d’un espace vierge d’une substance qui va s’agglutiner au réel environnant et le métamorphoser ? La part belle est laissée au hasard puisqu’à l’instar du navigateur, le dessinateur ne sait pas ce qui l’attend au bout du trait. Il lui arrive aussi de ne pas croire ce qu’il a sous les yeux. Au trait de s’éprouver lui-même et de trouver l’élan à poursuivre la route dans cette étrangeté de ne pas savoir où elle mène.
Soit donc une empreinte générée par le plus grand des hasards, en l’occurrence la gravure en creux laissée par l’écrasement d’herbes et de végétaux sur une grande plaque de zinc. Les amis graveurs sont familiarisés avec cette technique du vernis mou qui emprisonnera dans le métal nervures et feuillages. Laissez reposer cette fossilisation de formes jusqu’à chasser de votre mémoire cet épisode de cueillette champêtre. Vous délaisserez la plaque dans un recoin de l’atelier, et un jour, la saisissant par un bord ou un autre, vous y découvrirez l’estuaire, les pistes qui mènent aux montagnes ou à la mer ou au désert. Quitte à explorer plus loin ce creux né d’un acide trop gourmand, propice à toutes les aventures, et que le langage désespérément incongru de la gravure appelle un « crevé ».
Dessiner s’accommode de la trace la plus infime laissée sur le sable ou la boue,
Dessiner vous projette hors du monde connu,
Dessiner vous désespère,
Dessiner, c’est prendre son bâton de pèlerin.

Jean-Charles Taillandier, Atalanta 2,
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Jean-Charles Taillandier, Atalanta 3
gravure, peinture et collage sur japons marouflés sur toile de lin (150×200 cm), année 2007.
Suite gravée présentée au Festival International de géographie – Musée Pierre Noël, Saint-Dié (2007).

Jean Médard / Jac Vitali

Jean Médard / Jac Vitali

Pari réussi que cette symbiose entre les assemblages de Jean Médard et les peintures et environnement sonore de Jac Vitali. Il faut dire que les deux artistes ne sont pas à leur coup d’essai puisqu’ils avaient déjà confronté leurs regards dix ans plus tôt dans les mêmes espaces de la galerie Socles et Cimaises de Desforges à Nancy. Les peintures ombrées de figures et crânes de Jac Vitali accompagnent au mur le défilé des créatures hétéroclites de Jean Médard, qui sont en route vers on ne sait quel exode. La proximité de ces « reliques carnavalesques » avec l’univers plastique et sonore de Jacques Vitali se révèle d’abord sous cet angle du magique, de l’envoûtement, de l' »enfoui ». Le titre des peintures de Vitali. est en soi révélateur : « masques », « apparitions », illumination ». L' »enfoui », il le touille, le remue en explorant les souvenirs d’enfance et bribes de mémoire où affleurent parfums évanouis, icônes phosphorescentes.  C’était déjà le cas de travaux antérieurs comme « Chaman Hôtel » , métaphores de parcours oniriques dans l’espace et le temps Le son vient à la rescousse de ce qu’il décrit lui-même comme son rapport aux « fantômes » (il était musicien avant son travail de plasticien). Double parfait de son espace pictural, ses installations sonores sont une autre manière d’habiter le temps. Elles sont  écho de mémoire intime, ou miroir onirique de voyages. En d’autres circonstances, sous forme de « performance » en lien avec une lecture public par exemple, ses manipulations sonores en direct sur bandes magnétiques associent frôlements métalliques, recouvrements, larsens et convoquent la mémoire auditive de chacun pour en débusquer l’intime, ou parfois la faille. Faut-il y voir pour l’artiste lui-même une forme d’exorcisme intime ?

Jac Vitali, Masque/illumination (acrylique, toile et bois).

S’il est un lieu où les univers plastiques de Jac Vitali et Jean Médard se rejoignent, c’est sur le territoire des vanités. Crânes peints sur les cimaises et personnages hybrides, bringuebalants de l’exode où parfois même se mêlent au convoi des crânes d’animaux attifés de cornes et de plumes auraient trouvé leur place dans un cabinet de curiosité. Mais chez Jean Médard, la poésie de l’objet est teintée d’humour et de grotesque. L’art singulier et ludique de Jean Médard se fait démiurge d’un monde enfantin, de personnages assemblés d’éléments les plus divers : plumes, fragments de jouets, de moteurs, coquillages, bestioles empaillées, plumes… Mais, derrière la candeur de la scène pointe une ironie mordante sur l’orgueil des apparences et l’exode du temps. La fascination de ces êtres anthropomorphiques naît de leur vraisemblance quand l’œil à la recherche de repères et de certitude n’y voit qu’assemblages de débris de la nature glanés sur le sable des plages ou au hasard des brocantes. Assemblages disparates d’autant plus mystérieux quand ils s’exposent à notre regard derrière le vitrage de boîtes profondes; ils  sont objets happés par la lumière du présent, exhumés d’un fonds poussiéreux de sorcellerie et de divination, débris d’autels de dieux disparus… Nous ne sommes pas loin des diableries à la Jérôme Bosch derrière lesquelles se cachent quelques secrets d’alchimiste. Face au spectacle de ces monstres et prodiges à la queue leu leu, bien malin qui peut dire la nature du cataclysme qui s’annonce… Ou qui a déjà eu lieu !

Jac Vitali, Illumination (acrylique, toile et bois).

Jean Médard, quatre candidats à l’exode (bois, coquillages, plumes, cornes, matériaux divers)


Jac Vitali, Masques, acrylique sur carton.

 

visages nomades



Dessin ou gravure / gravure ou dessin ?

La série « Visages nomades » inaugurait, il y a quelques années, un ensemble de dessins réalisés au pastel et crayons sur état gravé. Cette façon nouvelle pour moi d’aborder le travail au trait résultait d’un double constat. C’était d’abord le besoin d’un « stimulus » visuel pour donner cet élan primordial à l’œil et à la main. En phase préliminaire à ce lent et itératif processus de la gravure en creux, c’est ce qu’un graveur pourrait appeler « l’angoisse de la plaque nue » : la nécessité d’une primordiale morsure à l’acide de la plaque, aléatoire et anarchique, de sorte que le périmètre de la cuvette me fournisse un champ futur d’exploration parsemé de griffures, tâches, gestes ébauchés et plages de silence où tenterait de s’exprimer ensuite une pensée.

L’autre constat est tel un regret, une frustration qu’éprouvent peut être aussi des confrères artistes-graveurs : la genèse d’une gravure procède d’état à état successif jusqu’à l’état final qui est celui du tirage numéroté. Jusqu’à la signature… autant d’états (étapes) de cheminements de pensée au cours desquels les morsures d’acide étendent irrévocablement le domaine du noir sans rémission possible. Autant de supputations où la résolution plastique choisie ferme la voie à d’autres options…

« Visages nomades » délaisse ce parti pris des tirages multiples et numérotés. Désormais, l’épreuve d’essai de l’estampe inaboutie, qui jusqu’alors était mise à l’écart dans mes cartons et tiroirs, fait office de palimpseste d’un dessin à naître. Dans le mystère de son inachèvement, elle est le creuset multiforme où le dessin déploie à chaque fois un sens inédit. J’y trouve « le plaisir au dessin » dans un territoire vierge qui contient tous les dessins possibles.

Jean-Charles Taillandier,Visages nomades 1, 2, 6, 3, 5, pastel et crayons sur un même fond gravé – (chacun 33×40 cm)

Les voûtes de Saint Savin

Sur recommandation d’un ami, détour cet été vers l’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe , dans la Vienne, pour y admirer les peintures murales de l’église romane, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur plus de 450 m2, la nef abrite le plus vaste ensemble connu de fresques romanes qui présentent une illustration complète de la Bible. L’instant est solennel de franchir le seuil de l’église avant de s’engouffrer à gauche dans l’énorme volume de la nef. Et là-haut, à dix-sept mètres du sol, le grand livre d’images de l’Ancien Testament qui se déploie sur deux rangées. Fascination de lever la tête sur les vestiges lumineux d’un passé de 900 ans.Je m’y promène dans la contemplation d’épisodes de la Genèse ou de l’Exode où sont convoqués arche de Noé, tour de Babel, passage de la mer rouge et tant d’autres événements bibliques qui me restent obscurs…

Étrangement, plus que le langage intrinsèque des images, c’est la certitude corporelle de me trouver en ce lieu unique qui, immédiatement, me fascine… À la verticale de ce point précis où, dans un temps très ancien plus ouvert aux portes de notre imaginaire qu’à notre raison, la ferveur de moines bénédictins a exprimé le génie humain. Ainsi l’émotion esthétique immédiate naîtrait de la conscience et surprise de me trouver dans le sillage de ces corps et ces visages peints qui nous regardent, et qui depuis des siècles surplombent la scène des vivants. Je les imagine témoins muets de la ferveur des innombrables offices et des chants du temps roman, et de tant d’autres circonstances dans les convulsions de l’Histoire.
Pour combien de temps encore dans les temps futurs, avant que les aplats de ciment gris ne nous les recouvrent à jamais.

Je déambule d’image en image sur ce grand livre ouvert, telle une immense bande dessinée primitive où la scène biblique alterne sur des fonds blancs ou colorés cernés de liserés pour exprimer le ciel et la terre, traits ondulés sur la mer.

Au sol, une présentation pédagogique sur panneaux aide le spectateur à en décrypter le sens. J’aimerais saisir toute l’essence de cette beauté, et le comment de ces choses… Derrière l’apparence de l’ image toute dévouée qu’elle était alors à imprégner les cœurs de ferveur religieuse, j’ai conscience que se dissimule une iconologie secrète et symbolique où se déployait la pensée théologique. J’en devine les signes dans la grammaire des formes et des décors, dans la schématisation des draperies et des poses, dans le langage des mains… Mais je n’en possède pas toutes les clés.

Le bonheur est complet pourtant, à déambuler dans un univers iconographique et poétique insouciant de perspective ou de rapport de proportions, quand l’arche de Noé de nos rêves d’enfant avait l’aspect d’un drakkar à la proue d’animal fabuleux.

Fresques romanes de l’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe (détails) – clichés de l’auteur..