14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 2)

suite…

    Augustine est accaparée par les travaux agricoles dont elle tient informé Joseph quotidiennement :  Mon bien cher ami tu m’avais dit que j’avais bien réussi mon trèfle. Mais non, je n’y suis pas… car il me fait beaucoup d’embarras. Hier dimanche je l’avais mis en fourcherée, encore heureux qu’il n’avait pas tombé d’eau car les fourcherées étaient toutes défaites et il faisait tellement de vent que nous ne pouvions pas les faire tenir, et il se prépare une nuitée d’eau (01/06/1915)
…. J’ai vendu ma taure (génisse) hier et je l’ai livrée hier soir. Je la vends 560 francs et elle est à son temps le 18; Il était temps de la vendre mon cher Joseph. Je pense que cela t’ennuie car je sais que tu voulais la garder mais moi je ne fais pas comme je veux (17/06)…
…. Je n’ai pas bien du temps à perdre car aujourd’hui dimanche il fait beau temps, je vais allé chercher une charretée de foin dans le pré des Faiguées ce soir car demain lundi, s’il fait beau, je vais faire ma barge. Maurice E. va m’aider. Il est là pour 15 jours, il n’y en a pas beaucoup qui se sont rendu pour 15 jours ; Dire que vous, ce n’est pas possible de vous voir… Oui c’est dur, depuis bientôt 11 mois que l’on ne s’est pas vu . Quand, mon cher ami, aurons-nous le bonheur de se revoir ?
 (20/06).

…. Ce matin j’ai été dans le champ de l’Arche, j’ai vu toute la récolte qui aurait bien besoin de moi. Et dire que je ne peux pas avancer, mon bien cher ami (…) comment veux-tu que je puisse y arriver, mes pois ont poussé un peu mais le (bauyer) pousse bien aussi, je t’assure il y a de beaux pommiers et en même temps de belles pommes, mais pour la vigne il ne faut pas y compter car il n’y a rien du tout. Je finis de couper mon blé et mon avoine mais ce n’est encore pas enjavelé car il tombe de l’eau tous les jours (27/07)…
…. J’ai payé le marais. Tu m’avais dit qu’il y en avait pour 65 francs, j’en ai payé pour 82 francs. J’ai aussi payé le lisier pour 30 francs. Je ne me rappelle pas si je te l’avais dit car je ne me rappelle de rien, il y a bien à perdre la tête de voir de pareilles choses mon bien cher Joseph. Je te parle de ton marais, tu penses bien que je ne vais pas en acheter cette année car il faudrait encore que je m’occupe de cela Je ne le peux pas. Si on a trop de vaches on en vendra une
 (30/06).

chien

Augustine utilise fréquemment des cartes de propagande de ce type. Elle les rédige souvent
aussi depuis la gare de Longué, d’où elle les poste. Le train sert de « colonne vertébrale »
entre les différents villages. C’est de là que partent aussi les soldats. La plupart de ces lignes
sont aujourd’hui désaffectées.

HenriHenri (au premier plan au centre), avril 1915 (coll. part.).

    Augustine se lamente de la rareté des permissions de son mari. Son cousin Henri la rassure en lui écrivant « tu me dis que tu as été quelques jours sans recevoir de nouvelles de ton mari, mais les lettres vont très mal en ce moment...(carte du13/04 ci-dessus).  Nous savons qu’elle répond à quelques cartes de Joseph, mais qui sont introuvables. De fait, il n’existe aucune information de sa part sur sa localisation (il n’avait pas le droit de signaler sa position dans le courrier). Il arrive aussi qu’il n’écrive pas lui-même mais fasse écrire à Augustine par le biais d’un camarade soldat disponible dans sa section : une entraide entre compagnons d’infortune qui semblait répandue, tant le lien continu avec les proches était vital et source de réconfort mutuel. De même, à l’inverse, était précieuse la même entraide dans le village.
Par exemple, la carte de Joséphine qui écrit à Joseph (07/07) : deux mots pour te dire qu’Augustine est en train de faire la barge de foin, elle me dit de t’envoyer une carte car elle n’a point le temps d’écrire en ce moment car le temps n’est pas sûr. Il ne faut pas que tu t’inquiètes que ce soit moi qui t’écrive, car Augustine n’est pas malade…

    Nous avons par contre une carte d’Augustine envoyée à Joseph en décembre 1916, à l’adresse du 270e  train régimentaire, secteur 74. Nous le savons au 70e territorial en décembre 1915. Ce serait conforme à la logique (si logique il y a) dans la mesure où les régiments de réserve se rattachaient aux régiments d’active dont ils reprenaient la numérotation augmentée de 200 (cf site très documenté www.chtimiste.com). Je remercie les contributeurs de m’avoir informé de ce qu’était un train régimentaire : il approvisionnait en vivres et matériels les besoins journaliers des troupes combattantes (vivres, cuisines roulantes, chevaux, caissons en munitions…). Il suivait le mouvement des troupes au plus près des zones de front, mais pouvait aussi être maintenu en arrière. Beaucoup de réservistes y étaient affectés. Il est donc permis de supposer que Joseph était présent sur les fronts de la Somme ou de Meuse, et à la bataille de Verdun. Qu’il aurait pu envoyer, par exemple, la carte postale ci-dessous à Augustine.

canonFront de Somme (coll.part.). 

… Mes nouvelles sont bonnes pour le moment, écrit-elle (27/07), et j’espère que ma carte te trouve de même. Je t’écris aussi pour te dire que jce matin, j’ai été dans le champ de l’Arche et j’ai vu toute la récolte qui aurait bien besoin de moi. Et dire que je ne peux pas avancer, mon bien cher ami, quand je suis prête à faire quelque chose, il me (faudrait avoir un mois), mais comment veux-tu que je puisse y arriver… Mes pois ont pousser un peu, mais le (bauyer) pousse bien aussi. Je t’assure, il y a de beaux pommiers et en même temps de belles pommes, mais pour la vigne, il ne faut pas y compter car il n’y a rien du tout. Je finis de couper mon blé et mon avoine, mais ce n’est pas encore (enjavelé) car il tombe de l’eau tous les jours…

hommageRecto de 2 cartes envoyées par Augustine (juin et février 1915) (coll. Part).

… Je t’ai écrit une lettre hier où je parlais de notre vache. Il devait venir un Marchand, il est venu hier soir (…) Moi je lui ai fait cher un peu à 650 francs et je n’ai rien ôté, et lui m’en a dit tout de suite 580, et avant de repartir m’en a dit 600; tu penses bien que cela m’a rendu bien en peine mais comme tu m’as dit que tu la verrais, peut être que j’ai mal travaillé !  Je ne sais pas s’il sera encore temps mais je te prie de me répondre de suite, puisque Maître C. l’a vue et va pouvoir te renseigner (01/09).

… Hier j’étais au marais et je m’ennuyais beaucoup pour voir si j’avais de tes nouvelles (…)  j’y repars aujourd’hui, toutes les 3 avec les deux filles faire nos deux charretées (02/09).
… Je m’attendais à avoir de tes nouvelles aujourd’hui mais je n’ai rien reçu. Je me demande si tu as besoin de quelque chose, dis-moi le, je te l’enverrai avec plaisir mon cher Joseph, aujourd’hui jeudi je compte aller au Braixe acheter du marais, ça va dépendre du prix, je te le récrirai. Je te prie de me dire si tu as beaucoup de furoncles et si tu souffres beaucoup et tu me diras aussi si tu es en danger (09/09).

    L’angoisse affleure plus dans les propos d’Augustine. Joseph écrit plus rarement encore. La période correspond à la nouvelle offensive française et britannique en Champagne et en Artois qui se soldera par un échec sanglant en octobre (138.000 morts et blessés côté alliés).
Augustine est très triste car Joseph lui annonce qu’il  repart à la compagnie : « en recevant ta carte, je ne crois pas avoir eu tant de chagrin depuis que tu es parti (14 septembre 1915).
… Je te prie de m’écrire bien souvent puisque tu me dis que tu te trouves avec un ancien camarade. Si tu as de bons camarades, ils ne refuseront pas de t’écrire quelques lignes pour moi pour me consoler car je t’assure que je m’ennuie beaucoup (21/09).
 … Je t’ai déjà écrit 5 fois à ta compagnie, et cette carte qui fait 6 fois, et moi mon bien cher Joseph, je n’ai jamais reçu de lettre de toi depuis celle datée du 2 et aussi je te promets que je trouve le temps bien long (13/10).

Les cartes de Joseph reprennent début octobre. Maître M., un voisin de son village est dans une compagnie voisine. Il souhaiterait le rejoindre :
… Je l’ai appris par Marie M. (…). Si tu veux les rejoindre, il en parlerai bien au capitaine, mais (…) c’est pas gagné (6 octobre, Augustine).
… Cette maudite guerre qui ne finit jamais encore… Mon bien cher petit tu as l’air étonné comme je te demande des nouvelles si souvent mais je t’assure qu’il ne faut pas que cela te déplaise car tu dois bien comprendre combien je suis ennuyée et lasse de tout cela. Assure-moi que toi, cher ami, tu es bien malheureux et que tu ne fais pas comme tu veux (…) fais donc pour le mieux mon petit chéri. Je vais te dire aussi que notre petit veau va un peu mieux. Allons mon plus cher ami, à une autre fois (28/11).
… Espérons que bientôt nous aurons le grand bonheur de voir finir cette triste et dure campagne et vous voir rentrés près de nous (…) cher ami il faut prendre courage et espérer que nous aurons bientôt la fin de cette triste vie-là (28/12, carte de vœux d’Augustine à Maître M.).

Le 29/12, Augustine écrit à Joseph qu’elle est chez Eugénie avec Joséphine et Henri, qui rajoute sur la même carte: cher frèr(o) je suis en permission pour 6 jours et je suis chez Eugénie tous trois avec ta famille. Mais j’aurais bien aimé y aller 8 jours plus tôt, on aurait pu boire un verre ensemble.

à suivre…

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 3)

… suite

    Déjà 17 mois de conflit. L’envoi des vœux pour la nouvelle année 1916 est assorti pour tous, famille et amis, d’une même imploration : que cette guerre affreuse finisse !

    Ainsi les vœux d’Eugénie à sa sœur Augustine : ce serait bien à désirer que l’on se réunisse tous bientôt car depuis le temps que cela dure c’est décourageant de ne jamais voir la fin (01/01)…)
Augustine à Joseph : En même temps qu’à toi, j’envoie une carte à ton camarade qui écrit pour toi. Tu me dis mon cher Joseph que tu es à 7 ou 8 kms du régiment, tu serais bien aimable de me dire si le régiment est dans les tranchées. Tu m’as bien dit que tu changes  mais tu ne m’as pas dit si ton régiment retournait au front et en ce moment il y en a beaucoup qui sont au repos (…) Je termine en t’embrassant bien des mille fois mais malheureusement de bien loin. Espérons qu’un jour viendra où nous aurons le bonheur de s’embrasser de plus près (…)(30/01).

 les alliésCarte envoyée à Augustine pendant la bataille de la Somme (coll. Part).

    Les cartes postales sont très rares. Egarées sans doute. J’ai juste trouvé une carte de Maître M. à Augustine qui souhaîte sa fête, en quelques mots : j’aurais bien voulu être dans un patelin pour vous choisir une belle carte (…) mais vous savez dans nos tranchées nous avons de maigres choix…(25/08).
Une carte de sa sœur Ernestine M. : mon cher Henri est arrivé en permission mercredi jour de Toussaint. Je t’assure que cela m’a beaucoup surpris car je ne m’y attendais pas du tout. Et pourtant, il n’y a pas longtemps qu’il était rendu. Je n’avais pas de nouvelles depuis 8 jours, j’étais même bien inquiète. Comme il était à l’attaque de la Somme avec plusieurs de ses camarades blessés, je me demandais si j’aurai le bonheur de le revoir. Enfin c’est beau de les voir arriver, mais il faudrait que ce soit pour toujours, mais malheureusement on n’en voit jamais le bout. Mon pauvre Henri est reparti d’hier soir loin de le (vouloir) car il en a vu de rudes (20/11).

    En décembre 1916 je retrouve la trace d’affectation de Joseph au 270 de ligne, train régimentaire, secteur 74.
La carte d’anniversaire d’Augustine à Joseph est empreinte de tristesse: mon cher ami, qui donc aurait quelquefois pensé qu’à l’âge de 41 ans on nous aurait imposé un pareil passage. Dire que voilà 28 mois que nous passons éloignés de nos plus chers et vous voir, souvent au risque de votre pauvre vie. Enfin bien cher petit ami j’espère et je désire de tout mon cœur qu’à l’âge de tes 42 ans, nous aurons le grand bonheur d’être réunis pour y vivre encore de longues années (04/12).

    Et puis… Une pointe d’humour soudain, dans une correspondance d’Augustine à son mari. Elle est rare et la voici dans son entier : nous avons pourtant de grands ennuis et guère envie de dire de blagues mais quelquefois il le faut tout de même : hier soir mes chers amis Louis M, sa femme Marie et le petit Armand sont venus me trouver dans l’ouche. Presqu’aussitôt leur arrivée s’est amené un vol de perdrix, Louis les a approchées et (…) les a tirées en vol. Et nous voyons cette petite malheureuse descendre, et moi je n’avais encore jamais vu un pareil coup de si près. Louis en revenant près de nous m’a dit de (t’écrire) qu’il ne pense pas que tu en avais fait autant pendant ta permission. Tu vois comme ils sont aimables, ils me l’ont donnée pour toi et le soir même ils sont revenus veiller tous les trois et ça m’a fait grand plaisir et bien désennuyée car le temps est bien long. Et cette chère Marie m’a dit de ne pas oublier de te dire que son mari avait tiré un coup devant moi, un coup de fusil, ne pense pas autre chose… Allons mon bien cher petit ami, rigole un peu ainsi que ton cher camarade pour votre Noël car il me semble que vous êtes comme moi et que cela ne vous arrive pas souvent… Le lundi soir les oreilles auraient dû te sonner car nous avons beaucoup parlé de toi (21/12).

bebes

Le thème de l’enfant est fréquent sur les cartes, mais j’avoue que le message de celle-ci m’échappe !
Faudrait-il attendre que ces bébés deviennent soldats pour arracher enfin la victoire !

    A l’approche de 1917, à nouveau les vœux de bonne année, mais encore plus désenchantés de la part de nos poilus, dont l’espoir le plus fort est de survivre à cette sale guerre qui n’en finit pas : il y a encore des dures journées à passer, mais il faut espérer qu’on les passera comme cette année du mieux que l’on pourra puisqu’on ne peut nous en empêcher (…)(à sa sœur Augustine,carte d’Henri depuis Vousmitrey, secteur 164, le 27/12/1916).
… Puisque nous ne pouvons encore pas faire mieux pour les étrennes, je t’envoie encore cette petite carte pour répondre à ton aimable lettre que j’ai reçue hier (…). Je t’écris cette carte à 11 heures. Mon carré de litière vient d’arriver. Cette fois j’en ai pour 27 francs. Je crois qu’il y en aura bien gros à couper, ce qui m’ennuie (…)(Augustine, 29/12).
Augustine qui reçoit d’Aubigné les vœux de Françoise B. : Henri me dit qu’il a grand peur d’être changé d’affectation. Il a le regret de ne pas avoir d’enfants. Je voudrais, moi, avoir une demi-douzaine d’enfants pour avoir mon mari auprès de moi. Que je me fais d’ennui de ne pas avoir de gosse. Je sais que ça me désennuierait, ça fait une distraction (30/12)

  Dans les manuels d’histoire, l’année 1917 est décrite comme une année trouble. L’ensemble des troupes est en colère et en plein désarroi face aux terribles pertes des combats dont on ne voit pas l’issue. Les journaux relaient la lassitude et l’échec des gouvernements. L’impatience de la population civile s’accroît. Elle est touchée de plein fouet par les rigueurs de la guerre, fatiguée et exsangue. Un courrier trop rare de Joseph ne permet pas de percevoir une ambiance délétère au front. Mais les cartes de Joséphine traduisent bien ce climat de plus en plus dépressif : la surcharge de ses labeurs quotidiens, mais plus viscéralement encore la lassitude extrême dans l’attente du retour au pays de Joseph, ou même d’un simple mot sur une carte qui la persuade qu’il est toujours vivant…
… Que donc cela veut dire que je ne reçoive plus rien de toi ? Es-tu malade ou t’est-il arrivé malheur ? C’est-il triste d’être si loin de toi et de ne pouvoir voir ce qui se passe. Je vis dans une grande inquiétude. Mon bien cher ami, je te prie, fais moi écrire ou toi-même envoie-moi quelque chose si tu le peux, car que je suis malheureuse… Je n’ai rien reçu depuis ta lettre du 15 (Augustine, 23/01/1917),

…Que tu me fait d’ennui et de peine de ne pas me donner de tes nouvelles. Que cela veut-il dire : depuis 15 jours je n’ai rien reçu de toi (…) Plus tu vas, plus tu me laisses dans l’ennui. Mets toi donc à ma place si tu étais 15 jours sans recevoir de mes nouvelles, que je serais comme toi au danger, que penseras-tu de moi. Pourtant moi je te donne des miennes, toujours tous les 2 jours. Je ne te demande pourtant pas l’impossible, seulement que quelques lignes afin de savoir l’état de ta santé, mon petit ami (24/04).

… Moi je ne fais que travailler tous les jours alors on n’a pas seulement le temps d’écrire. Tu sais la même chose, tu as du travail par-dessus la tête et puis tu ne dois pas être bien forte (Henri à Augustine, 20/04).

Détresse qui n’empêche pas le bon mot quand Charles, autre frère d’Augustine lui envoie cette carte de 1er avril :  je m’empresse de venir t’offrir une petite friture pour le 1er avril, mais tout ce que je regrette est de ne pas pouvoir t’offrir la poêle pour les faire frire…

poisson d'avril

    Le soutien se manifeste par l’envoi de colis qu’Augustine envoie à Joseph en cantonnement à Mareuil en Champagne : comme je vais à Longué, je vais en profiter pour t’envoyer un colis de rillettes, et un aussi à ton cher camarade, et à chacun une petite femme pour vous distraire. Je ne sais pas si cela va vous faire plaisir, sans doute qu’il manque encore bien des choses, surtout la liberté pour être heureux. C’est toujours la misère que de ne rien voir pour prévoir la fin (18/05)… Si ton colis n’était pas rendu quand tu partiras, je te prie de dire à ton cher camarade qui écrit pour toi, de le manger car il le mérite bien. Hier en arrivant de faner, j’ai eu le plaisir de recevoir deux lettres de toi (19/06).
… Notre sœur va t’envoyer un colis depuis Baugé, mon petit ami, tu me diras si vous êtes aussi bien nourris comme vous l’étiez au Train régimentaire, et si vous êtes moins au danger, et soit bien aimable de me dire la vérité. Si tu es mal il ne faut pas me dire que tu es bien mon cher Joseph… (31/05).

AugustineRecto de carte d’Augustine, 04 juillet 1917. (coll. part.).

   Françoise B. apprend à Augustine le changement d’affectation d’Henri, qui ne verra donc plus Joseph : quel ennui de les voir séparés l’un de l’autre (…) où va se diriger mon mari ? Que j’ai grand peur qu’il soit mis dans les tranchées ! Quels tourments, ma chère amie, que je serais heureuse si la guerre était finie pour avoir nos maris auprès de nous ! (31/05)… Mon mari devait arriver dimanche matin mais il n’est pas (en)venu à la gare. Il a été changé de régiment au moment de partir. Vous pensez que l’on a de la peine. Sa venue va être peut-être retardée d’un mois. Que je m’ennuie, que je trouve le temps long ma chère amie (19/06).

à suivre …

 

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 4)

suite et fin …

JumellesLe bourg de Jumelles, années 1910 (coll. part.)

    A la mi-juillet, Joseph arrive en permission à Jumelles pour quelques jours, puis repart en train. Il est difficile de le localiser sur le front, en l’absence d’indices écrits de sa main, ou d’adresse postale identifiée. Les archives militaires renseignent toutefois que le 270e Territorial a été dissous en juin 1917. La plupart intégrant le 71e. Ce qui permettrait de confirmer le secteur où Joseph fut présent dans les rangs du train régimentaire : la Somme et la Marne (avril/mai 1917), puis la Woëvre, Verdun-Côte du Poivre (juin/septembre 1917) et la tranchée de Calonne (novembre 1917/mars 1918).

… Je souhaite de tout cœur que cette carte te retrouve en bonne santé, de même que je crois que bientôt tu vas venir me surprendre, ou bien, si tu as besoin d’un certificat, tu n’as qu’à me l’écrire.(…) Il fait grand chaud depuis que tu es reparti, toute la récolte est bonne à couper, allons, à bientôt j’espère te voir, ta femme qui t’embrasse de tout son cœur.(Augustine à Joseph, 24/07).
C’est la saison des moissons : de Vivy, un village proche, Marguerite D. écrit à sa tante Augustine : si vous avez besoin de moi pour battre à la machine, vous n’avez qu’à me le dire, ça me fera une occasion pour aller vous voir (26/07).

De quel certificat s’agit-il ? Elle le mentionne encore plus tard. La main d’œuvre étant très sollicitée pendant la période des foins, s’agit-il d’une attestation (que délivrait le maire, par exemple ) sollicitant les autorités militaires à accorder à Joseph une permission agricole exceptionnelle ? J’ai un grand-père qui a eu ainsi une permission agricole de 30 jours en juin 1917.
… je vais mieux de mes douleurs car j’étais bien malheureuse. J’ai été plusieurs jours sans manger et sans dormir. Je voudrais bien te voir revenir, je ne reçois pas souvent de tes nouvelles, (…) je trouve le temps bien long et je vis dans l’inquiétude. Aujourd’hui jeudi tu dois avoir ton certificat et tu ne vas peut être pas tarder à venir. Hier j’ai ramassé le blé sous le hangar, et l’avoine n’est pas encore rentrée car tous les jours il tombe de l’eau (09/08). Augustine envoie de l’argent à son frère Henri, par l’intermédiaire du courrier de sa femme Joséphine. Il lui répond : je te remercie du billet de 3 francs que tu as donné à Joséphine, mais il ne faut pas m’en donner comme ça, j’en ai pas besoin et toi tu en as besoin pour Joseph (…) Je suis dans un camp avec le commandant où là on ne trouve pas beaucoup de pinard à acheter, quelquefois mais pas souvent. Je te remercie bien des fois, tu te prives pour moi. Je n’ai pas grand-chose de nouveau à te raconter, qu’il tombe de l’eau tous les jours depuis 8 jours (05/08).

accours

Carte du 24 septembre 1917 d’Augustine à Joseph : le moral est au plus bas :
… Que deviens-tu ? Dire que je ne reçois plus de nouvelles. Voila dix jours que tu n’as pas fait écrire. Malheureusement t’est-il arrivé malheur ? Sauf cela tu n’es pas raisonnable de me laisser dans l’ennui comme je suis bien souvent. Je n’ai pas une seule voisine qui reste tant dans la peine plus que moi. Plus de la moitié du temps je ne reçois plus de nouvelles. Je n’ai même pas le courage de t’écrire. Je sais que tu es bien malheureux de ne pouvoir écrire, mais moi pendant ce temps-là, je suis bien malheureuse de ne pouvoir écrire. Allons mon cher ami, je suis en bonne santé mais lorsque je t’écris je me fais bien du chagrin de ne rien recevoir.
Deux mots pour te dire que je désire de tout mon cœur que cette carte te retrouve de même qu’elle me quitte, et mon petit Joseph, que je viens de recevoir ta lettre datée du 26, avec le grand plaisir que ça m’a fait de recevoir de tes nouvelles. Tu me dis que tu es surpris que je te dise que je suis sans nouvelles… J’ai été 10 jours sans en recevoir, (…), allons mon petit Joseph, je ne t’en marque pas long car j’ai une journée pour arracher des pommes de terre, demain je t’en écrirai plus long… (29/09).
Et puis, soulagement, Joseph arrive enfin en permission autour du 1er novembre, à la suite de laquelle il n’écrira que 2 lettres en 15 jours : j’espère de tout mon cœur que tu es en bonne santé car dans le sale coin où tu es parti, il ne fait pas bon (Augustine, 14/11).

Ton cher camarade me dit que tu es en bonne santé et que tu couches dans une chambre qui est chauffée. Tu me diras où tu couches, sans doute dans la chambre mais pas dans un lit. Enfin ça me fait grand plaisir de savoir que tu n’es pas trop mal placé mais mon plus grand désir serait de voir la fin de cette malheureuse guerre, et elle ne vient jamais (28/11),
J’ai reçu ta lettre du 29 à Longué. Elle m’a fait un grand plaisir de te savoir en bonne santé. Espérons que nous aurons grand bonheur à la fin de cette maudite guerre qui nous fait tant souffrir. Je ne vais pas te marquer bien long, il fait bon, le temps est bien clair. Il a gelé bien dur cette nuit, je crois que le temps va se couvrir. Mon bien cher Joseph, j’ai aussi à te dire que Maître A. ne va pas faire de goutte. Je ne sais pas comment je vais faire, je ne pourrai avoir la barrique. Pour le cidre, j’en ai mis en bouteille hier et aujourd’hui je vais (soutirer). (04/12).

C’est bientôt la nouvelle année. Augustine reçoit les vœux de sa cousine dont le mari est affecté dans l’Est à Danmarie. B., un de ses frères, lui envoie une photographie annonçant son changement de régiment : je viens de quitter ma brave coursière qui est à coté de moi (photo) maintenant je suis en formation pour repartir – 105 me Régiment d’artillerie, 66e batterie 17e pièce (29/17).

chevalQuelque part aux armées, décembre 1917.

    La même impatience que la guerre finisse continue de ponctuer les échanges entre Augustine et Joseph : l’envoi de colis, la naissance d’un veau à la ferme : j’ai des nouvelles de la maison,il y a du nouveau elle a une petite taure et Charmante sera à son temps le 1er février, quand ce sera son tour tu seras peut être à la maison (1801/1917),
puis en retour la patience résignée de Joseph : : pour le travail fait comme d’habitude pour le mieux et tout ira bien (13/04).

    Et le drame qui touche Françoise B. précisant à Augustine la mort au front de son mari Henri : ma chère amie (…), je vous disais que j’ai eu une lettre de mon frère qui me parle de mon mari. Il me dit qu’il a vu un camarade qui a vu l’accident se produire : ses chevaux se sont emballé, son guide a cassé. Tombant dans un précipice, il était impossible pour mon mari de s’en tirer. On m’a dit que s’il avait sauté de la voiture, il ne se serait peut être pas tué. Il est enterré au cimetière de Merquantour, tombe 306 à Sommedieue… (15/03).
… Je ne puis pas vous dire grand-chose de ma situation car vous devez toujours penser que les peines sont grandes. Je vis de grand ennui, rien pour me distraire, que de la peine à avoir. J’ai été malade mais je suis rétablie, je suis en bonne santé (12/10). 

…. Je viens de recevoir tes lettres datées du 23, 24 et du 25 du mois et ça m’a fait un grand plaisir carattente mon cher Joseph tu as été 11 jours sans me faire écrire. J’étais dans le plus grand des ennuis, je n’avais plus le courage de rien, et moi qui ai tant de travail : hier j’ai ramassé ma luzerne et je compte faire la barge de trèfle vendredi si le temps ne change pas (29/05),
… Hélas que vous devez être malheureux, et même devez souffrir beaucoup de la soif. Mon cher Joseph, je te prie de me dire si tu as besoin que je t’envoie quelque chose, soit de l’argent, soit des colis. Sois bien aimable de me dire si tu es en danger. Je n’ai rien reçu depuis le 4, cela ne fait pas beaucoup de temps, mais tout de suite je m’ennuie avec une pareille misère on peut bien vivre dans l’inquiétude (06/06),
… Je ne suis pas d’un bon tour car je suis bien enrhumée, avec bien trop de travail : j’ai tout le pré à faner et je suis seule. Ils n’ont pas tout fauché hier, et aujourd’hui le père R. a fini le pré. Maintenant il fauche le champ de l’arche. Les sangliers ont fait du dégât cette année dans mon pré près des brulits. ; Je n’ai pas reçu de lettre depuis 4 jours, qu’une carte datée du 20. Si j’ai une lettre aujourd’hui je te récrirai demain matin. Allons mon bien cher petit Joseph, je te souhaite une bonne santé et une bonne chance, ta femme qui t’aime et qui t’embrasse bien tendrement (25/06).

Les propos qui suivent d’Augustine à Joseph sont énigmatiques : Qui est la petite Charlotte ?

… Ce matin je suis allé voir ce que devenait Charlotte. Il y a 3 semaines que je ne l’avais pas vue. Maintenant je suis à même d’en engager une qui est sortie de sa place : la plus âgée des petites A…. Mais elle n’a pas le même caractère. J’aime beaucoup Charlotte. Quand je leur ai parlé d’en prendre une autre, toutes les deux, la mère et la fille, se sont mises à pleurer. Je ne sais comment faire, c’est embêtant d’avoir tant de travail et personne qui me donne la main (30/06),
… Maurice te l’aura dit : j’ai des maux, je pars à Longué parler au pharmacien. Je croyais que ça allait mieux, mais je vois qu’il en revient d’autres. Mais sois tranquille, je ne suis pas malade, c’est sans doute du mauvais sang (19/08),

S’en suit une nouvelle carte d’Augustine adressée à sa sœur qui habite Vivy, un bourg voisin :
… Ma dartre a disparu, j’en suis bien contente. Je regrette beaucoup de ne pas lui avoir mené ma Charlotte. Je n’y pensais pas sur le moment. Je vous ai dit qu’elle avait la tête couverte de maux en cela ne va pas en diminuant. Peut être que l’homme les guérit aussi. Comme il n’a pas besoin de voir, seriez vous bien aimable de lui en parler le plus tôt possible et me récrire de suite s’il veut la voir. Je la lui amènerait. Elle a la tête d’une seule croûte et tous ses cheveux sont collés. S’il veut savoir l’âge, elle a 13 ans du mois de juin… (23/08)

Pour la première fois, Augustine évoque des problèmes cutanés qu’elle fait soigner par un «homme» connu dans la campagne proche pour ses dons de guérisseur, ou de magnétiseur. C’était alors une pratique courante dans les campagnes, et son souhait est de lui présenter Charlotte qui souffre sans doute d’eczéma. Son intention était sans doute d’engager cette petite fille pauvre comme fille de ferme, après accord de sa mère…
Fut-elle engagée ? Nous ne le saurons jamais. Elle n’évoquera que les travaux des jours et les mesures de réquisition de bétail par l’autorité public: les pois sont battus, il y a 14 boisseaux. C’est pas beaucoup mais c’est dans les meilleurs de par chez nous. Nous avons un triste temps, toujours le même, jamais d’eau, tout est brûlé comme si le feu était passé(29/08),
Je reviens d’amener notre jument à la revue et je suis contente de te dire qu’elle est réformée faute de taille. C’est bien dommage, m’ont-ils dit car c’est une belle petite bête… Mais je suis contente, je m’en inquiétais à chaque fois (09/09).

Deux mois après cette dernière carte connue, l’échange de cartes entre Augustine et Joseph bien sûr s’interrompt. L’armistice est signée. A chacun et chacune de se relever de 4 années de cauchemar et de fêter une nouvelle année 1919 avec sa peine ou sa joie au cœur :

31 décembre 1918, carte de voeux de Françoise veuve B. :
Bonne année pour vous, mes chers amis, car après avoir passé de si cruelles années, je pense que vous allez être délivrés de cette barbarie et que vous allez vivre heureux auprès l’un de l’autre et pouvoir vous souhaiter la bonne année de près, le plus près possible.Aujourd’hui vous avez le cœur joyeux tous les deux tandis que moi suis toujours dans la peine. Je pense toujours dans mon mari qui était aimable pour moi et dont aujourd’hui je suis privée.

effervescenceMarché couvert à Saumur  (extrait de carte postale, coll. part.)

Epilogue :
     La chronique des années de guerre se clôt sur cette note tragique. La correspondance entre Joseph et Albertine, et entre Albertine et ses proches, ne pouvait m’en apprendre davantage. J’ai le regret, à ce jour, de ne pouvoir mettre un visage sur leur écriture. La curiosité m’a poussé à retourner sur les lieux où ils ont vécu. Le village de Jumelles (qui a fusionné avec Longué en 1973 pour devenir la commune associée Longué-Jumelles) a conservé sa physionomie calme et discrète dont témoignent les cartes postales des années 1900; avec l’église plantée sur la place centrale et ses rues qui se dispersent vers les campagnes environnantes où prospèrent aujourd’hui de vastes serres de cultures maraîchères.
La consultation des archives municipales et départementales m’a appris qu’Albertine était née Albertine Margas, sœur d’une fratrie de onze enfants, et plusieurs frères et beaux-frères partagèrent le sort de Joseph au front. Ils se sont mariés à Jumelles en 1900 et n’eurent pas d’enfant. J’ai retrouvé la tombe de Joseph, enterré à Jumelles en 1946. Sa chère Albertine est décédée dix-huit ans plus tard, en 1964.

Rouge est la couleur du mystère


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         Je reviens dans ce blog vers la gravure que j’avais délaissée depuis quelque temps au profit du dessin. L’actualité me conduit vers un retour à la gravure, en la circonstance après réflexion à la xylographie, simplificatrice dans son langage et son épure. Ce projet prendra la forme d’une suite gravée dont plusieurs planches sont présentées ici. C’est, comme ce le fut déjà en plusieurs circonstances, l’examen réfléchi de répondre à une invitation : vous plairait-il de porter votre regard sur le peintre Georges de la Tour ? Une question, en sorte, née de l’actualité artistique du moment.

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Le Musée départemental Georges de la Tour, de Vic sur Seille, Moselle, vient de clore une magnifique exposition «Saint Jérôme & Georges de la Tour», présentée en collaboration avec le Musée du Louvre, à l’occasion du 10e anniversaire de l’ouverture du Musée (*). Centré sur la figure de Saint Gérôme, un parcours de seize peintures, parmi lesquelles la dernière œuvre redécouverte, le  Saint Gérôme lisant du Musée National du Prado, nous dévoila une thématique chère au peintre et nous éclaira sur son processus de création. Réapparu en pleine lumière après trois siècles d’oubli, ce grand maître du clair-obscur est admiré, a retrouvé son rang, et l’exposition souleva le voile des incertitudes, affirmant le jugement sur cette oeuvre rare et énigmatique. Une trentaine de peintures sont authentifiées à ce jour, réparties dans les plus grands musées internationaux et quelques unes appartiennent aux musées de Lorraine qui l’ont vu naître et mourir.

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Georges de la Tour (atelier-Etienne de la Tour ?) ,  Saint Gérôme lisant – Musée Historique lorrain, Nancy, huile sur toile 95×72 cm

Le Saint Jean Baptiste dans le désert (Musée départemental  de Vic sur Seille) ou La Femme à la puce (Musée historique lorrain de Nancy) suffirait à persuader de la singularité du génie. D’après les historiens (**), c’est bien peu au regard de ce que fut sa production soumise au destin des plus tragiques de la Lorraine de ce temps. Porter son regard sur Georges de la Tour est une proposition intimidante, celle d’approcher un grand maître, dont l’homme et l’oeuvre se parent de mystère. 

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          Cette singularité est telle que l’oeuvre m’échappe par manque de repère. Ou plutôt si je l’admire tant, c’est parce que cette oeuvre échappe au temps et parle directement à moi-même. L’histoire de l’art l’inscrit aux côtés des plus grands maîtres, Claude Lorrain, Vermeer ou Rembrandt. Influencé par Caravage, il est le peintre naturaliste des humbles et glorifie l’homme dans sa singularité, sa solitude, jusqu’à l’ascèse.
Mais toute classification est trop simpliste. Il 
n’est pas uniquement question d’histoire de l’art dans ce propos. Georges de la Tour habite notre inconscient. Peintre des Nuits et d’éclairs rougissants où la vérité d’un visage s’ouvre à la flamme d’une simple torche, il éveille à notre mémoire collective d’autres incendies, d’une violence plus sourde sans doute que fut le noir d’encre des Misères et des Malheurs de la guerre de son contemporain et graveur Jacques Callot. Je parcours souvent ces routes de Lorraine et l’ombre de ces maîtres habite ces terres noires, à l’approche des vestiges du château épiscopal de Vic sur Seille et de ces pays du sel. L’esprit comble à sa façon ce que l’histoire ne sait pas (encore) écrire puisque nous ne savons presque rien de l’homme : pas de portrait, à peine quelques lignes manuscrites dans de rares actes d’état civil ou notariaux, pas d’objet lui ayant appartenu, pas de maison. Si peu de traces non plus dans les mémoires du temps à Lunéville où il meurt en 1652,dans la gloire et l’opulence. Tiraillé entre une allégeance au roi de France ou au duc de Lorraine, on le verra au cœur des désastres de la guerre de Trente ans qui ravage villes et campagnes, puissant « Peintre ordinaire du Roi », entouré d’apprentis.

        Intimement il faisait de sa toile un espace suffisamment vaste pour y peindre l’humain dans l’infini de son silence et de sa singularité : présence frontale, regard baissé tourné vers le dedans de soi, mur nu, nul décor ou besoin de ciel ou de paysage, seulement la lumière et l’ombre, et le rouge prédominant. Rouge des feux, de la furie de la soldatesque,  couleur de colère et de révolte,  où rouge des plus beaux atours des Mangeurs de pois (Berlin-Staatliche Museen) et du vieillard pensif (San Francisco-De Young Memorial Museum), appuyé sur son bâton. Ou rouge symbolisant l’autorité religieuse, la spiritualité des Saint Jérôme lisant et Saint Jérôme pénitent, voire rouge mystique de l’Adoration des bergers… Rouge est la couleur de prédilection, souveraine, dans une palette colorée restreinte et attendrie où dominent les noirs, les ocres et les bruns. Elle côtoie dans ses peintures de Nuits, la main qui vient camoufler la lumière de la bougie, pour dissoudre l’éclat trop fort d’une vérité, ou attirer comme la mouche l’œil du spectateur vers l’antre du tableau. Car nous voici revenus à la peinture, rien qu’à la peinture qui invite à regarder ce qui se trame derrière  le visible, dans cette géométrie prodigieuse des lignes et des masses qui sous-tend ce spectacle… Le ballet s’organise autour du visage et des mains. Tout respire quiétude, le geste est lent, posé, figé même, mais  un jeu savant dans les regards et les mains donne la clé. Par exemple, dans l’Adoration des bergers (Musée du Louvre), l’enfant Jésus au berceau est le centre des lignes de force vers qui convergent les regards des personnages groupés en arc de cercle, Joseph, la servante, le berger et l’homme au bâton. Seul le regard de la Vierge se détache loin devant, en direction de la source lumineuse de la flamme. Elle est Élue dans la peinture par la grâce de son regard.

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Que dire aussi de Job et sa femme (Epinal, Musée départemental des Vosges) où dans ce tableau, la géométrie se pare de toutes les audaces. La femme de Job a le corps immense étiré à l’extrême jusqu’au bord supérieur de la toile, plongeant son regard dans le regard éploré de Job. Sa tête cogne le bord du tableau, comme trop étroit pour elle.  Cette peinture magnifique, non datée mais sans doute tardive dans sa production, est, d’après les spécialistes (cf Jacques Thuillier) la dernière conservée qui soit entièrement de la main du peintre.
Plutôt que la femme de Job, ne pourrait-on pas y voir le génie de Georges de la Tour trop à l’étroit dans son siècle de peinture, qui vient vers nous, plus vivant que jamais…

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Jean-Charles Taillandier – Rouge est la couleur du mystère  (1-19-10-11-4-7-2), gravures sur bois, 30 x 30 cm, année 2015.

D’autres commentaires personnels sur Rouge est la couleur du mystère sont consultables sur ce site.

(*) Musée Georges de la Tour, Vic sur Seille, Conseil Général de la Moselle,  www.cg57.fr
Très beau livre-catalogue.
(**) Paulette Choné, Georges de la Tour : un peintre lorrain au XVIIe siècle, Tournai, Casterman, coll. « Les Beaux Livres du Patrimoine »,‎ 1996.
Jacques Thuillier, Georges de la Tour, coll. »Les grandes monographies », Flammarion, 1992-2012.

Chevalerie

Jean-Charles TAILLANDIER, Cheval blanc
encre sur papiers japon, 50 x 50 cm, année 2013.

Considérons ces quelques mots comme un ajout à une précédente chronique Apothéose en noir et or dans laquelle j’évoquais ma suite de dessins sur papier inspirée des gravures de Friedrich Brentel et Matthäus Mérian. Ces deux artistes avaient reçu la monumentale commande d’immortaliser par un recueil de planches gravées les grandioses cérémonies de funérailles de Charles III, duc de Lorraine, mort en 1608.  Au début de ce dix-septième siècle, l’objectif initial de ces chroniques était de mettre le réalisme des ces images au service d’un manifeste politique et symbolique célébrant la mémoire dynastique de la Lorraine.

Ces gravures avaient pour vocation de décrire, avec la plus extrême minutie, un univers dont je n’ai pas la clé d’entrée. Il existe un écart incommensurable entre la vérité de leur teneur d’alors à vocation politique (on pourrait même parler d’entreprise de communication politique) et l’impact que j’en ressens, plus de quatre cents ans après. Elles sont désormais de l’ordre de l’incommunicabilité et du mystère. Elles n’ont plus vertu d’usage et sont sorties de leur temporalité, parties à la dérive d’une nouvelle réalité que je m’invente.
Il en est ainsi des quatre chevaux qui composent ce défilé : parmi les centaines de motifs qui composent l’impressionnant défilé funèbre qui déambula dans les rues de Nancy en ce jour du 17 juillet 1608, figurent quatre chevaux dont l’énigmatique accoutrement n’a d’égal que la description qu’en fait le texte original du recueil gravé : »capparassons et bardes de chevaux d’honneur, bardé pour la bataille, secour et service » (1).
L’animal a pour fonction d’emblème, de blason, ornement ou décorum. Dissimulé sous les draperies et les ors de la tête aux sabots, il lui est fait fi de la beauté de sa robe et de sa plastique pour l’ériger en pur symbole de pouvoir et de prestige.

Comment me serait-il donc possible d’appréhender cette image, sinon par le transfuge de mon imaginaire ? Est-ce le sens de cette réflexion de Daniel Arasse selon lequel « la peinture est un objet historique produit à un certain moment dans des conditions précises, mais la pensée de la peinture peut aller au-delà des conditions historiques de la pensée de son temps » ? (2).
J’ai eu la tentation de m’approprier cette image du cheval, extirpée de sa puissance contextuelle, et de la placer au centre d’un dessin de format carré. L’idée étant de conserver de l’animal une fonction emblématique purement imaginaire, en variant l’architecture de la figure fondue dans le périmètre qui l’enrobe. Un exercice de dessin fondé sur l’anachronisme du motif qui, dans les faits m’éloigne de l’image de l’animal cheval pour à mon tour brouiller l’ordre des apparences.
Je présente ci-dessous plusieurs dessins qui inaugurent cette série baptisée Chevalerie, chacun d’entre-eux respectant les mêmes conditions de réalisation (format 40 x 40 cm, encres et monotype sur papiers japon.

 

(1) document visible sur site des Archives départementales de Meurthe-et-Moselle
(2) Daniel ARASSE, Histoire de peintures, Gallimard Folio essais. Citation reprise par Catherine Bédard dans sa préface à Anachroniques de Daniel ARASSE, Gallimard, collection Art et Artistes, 2006, page 25.

Sculpteurs contemporains en Meuse

           

           Dans un article précédent (la Dame de Génicourt et les fantômes), j’évoquais mon émotion lors de la visite de la petite église fortifiée Saint-Marie Madeleine de Génicourt-sur-Meuse. Elle conserve douze superbes fresques murales d’époque Renaissance, et un riche ensemble sculpté de Ligier Richier (environ 1500 – 1567) ou de ses ateliers ou suiveurs. En surplomb du maître-autel, une sculpture en bois polychrome de la Vierge, dite Dame de Génicourt, nous accueille. Génicourt est l’une des étapes de la Route Ligier Richier qui met en valeur les œuvres majeures de ce grand artiste de la Renaissance en Lorraine. Le circuit nous conduit ensuite à Hattonchâtel où l’Eglise Saint-Maur conserve un retable de la Passion du Christ en pierre polychrome (daté de 1523), puis à Etain (Eglise Saint-Martin) où nous pouvons admirer une Pietà, ou Vierge de pitié (1528). L’église paroissiale Saint-Didier, à Clermont-en-Argonne renferme, elle, une très raffinée Sainte Femme au bonnet. La sculpture de pierre la plus célèbre de l’artiste, le Transi, ou Décharné, ou Ecorché est visible dans la Collégiale Saint-Etienne de Bar-le-Duc, à quelques mètres d’une seconde œuvre, en bois polychrome, le Christ en croix avec les deux larrons. Une dernière étape nous conduit plus à l’est à Saint-Mihiel, village natal de l’artiste qui conserve deux de ses œuvres maîtresses, la Pâmoison de la vierge (bois autrefois polychrome – Eglise paroissiale Saint-Michel) et le vaste ensemble sculpté du Sépulcre, ou Mise au tombeau (pierre – Eglise Saint-Etienne).

Ligier Richier : le Sépulcre, ou Mise au tombeau (détail)
(Pierre) – Eglise Saint-Etienne de Saint-Mihiel (Meuse), 1554-1564 ?
Crédit photo Jc Taillandier

       Une initiative du Conseil général de la Meuse, en lien avec l’association Expressions est née d’une intention affirmée d’établir un lien entre l’art d’aujourd’hui et l’œuvre d’inspiration essentiellement religieuse de Ligier Richier, dont la majeure partie  de sa vie et de sa carrière s’est déroulée dans les duchés de Lorraine et de Bar, alors indépendants. (Rappelons en quelques mots qu’en raison de sa confession protestante, il fut toutefois obligé de quitter la Lorraine avec sa famille en 1564 pour se réfugier à Genève où il mourra trois ans plus tard).

Suite à un appel à projet lancé fin 2012 auprès des artistes sculpteurs et céramistes meusiens, six projets ont été retenus, dans la perspective voulue d’une résonance  et d’un dialogue entre sculpture contemporaine et oeuvre de Ligier Richier. A l’image du Laocoon, émergeant à Rome des temps hellénistiques et suscitant l’engouement esthétique des Modernes, la statuaire de Ligier Richier confronte l’artiste d’aujourd’hui à un espace de réflexion esthétique différent, laïcisé et ouvert sur d’autres perspectives. Il a été laissé libre cours aux artistes, dans cet exaltant exercice qui permettra à chacun de s’exprimer selon son individualité et ses préférences esthétiques…

Le chef-d’œuvre qu’est le Sépulcre de Saint-Mihiel est composé de treize figures un peu plus grandes que nature. Au même titre que la Pâmoison de la Vierge, il figure parmi les œuvres tardives de Ligier Richier, quand son art atteint la plénitude dans l’expression de la souffrance, mais aussi de la compassion humaine. Avec une maîtrise inégalée dans le traitement des figures, la qualité des postures, le raffinement des étoffes, le volute des drapés ou la finesse de carnation des visages.
Trois artistes contemporains se sont inspirés directement de ces œuvres majeures :

 

Milutin Mratinkovic, Christ dans la lumière de la résurrection (acier). Intérieur Eglise Saint-Etienne, Saint-Mihiel, Meuse.

M. Mratinkovic, Christ dans la lumière de la résurrection (acier inoxydable, h 180 cm).
Crédit photo : Expressions – Patrick Martin – création contemporaine Route Ligier Richier.

Sa perpétuelle curiosité l’entraîne vers de multiples matériaux (métal, bois, terre). Il a ici privilégié l’acier, soudé par morceaux ajoutés, meulés, martelés et parfois polis. Proche du Sépulcre dont la beauté devait aider les fidèles à ressentir la vibrante émotion de la tragique dépose au tombeau du Christ martyr, l’artiste propose un habit de transparence sur un corps par endroits visible, comme le modeleur pose au pouce fragment de terre sur fragment de terre, en signe de communion. La sculpture est la représentation d’un Christ debout, nu-pieds et vêtu d’un linge simple. Il est seul dans la lumière de la Résurrection, Christ humain au visage empreint des stéréotypes de l’iconographie classique. La brillance de l’acier et la pose simple et humaine du Christ rapprochent le fidèle ou le spectateur, à la fois du martyre vécu par l’homme et de l’espérance suscitée par sa Résurrection.

 


Nicolas Chenard, Plis et douleur (pierre de Savonnières).
Intérieur Eglise Saint-Maur d’Hattonchâtel, Meuse.

Son œuvre est porteuse d’une identité poétique et symbolique très forte, que l’on retrouve aussi dans ses dessins et linogravures (voir article précédent La Divine Comédie). Son projet fondateur est une reprise figurative d’un drapé dynamique et voluptueux, d’où disparaissent toutes proportions humaines et où saillissent deux mains crispées de douleur sur les plis. La gestuelle des mains a concentré l’attention de l’artiste. Cet aspect stylistique est en outre en résonance étroite avec les figures de composition qui animent les trois scènes du Retable de la Passion de Ligier Richier situé à proximité dans l’église. Il n’est pas sans écho avec la gestuelle observée dans la scène de la Déposition de Croix où la Vierge, d’un geste tout de retenue et de douceur,  fait reposer le corps de son fils mort sur le sol que sa main gauche effleure déjà.

 Chenard-Jofa

Gauche : Nicolas Chenard, Plis et douleur (pierre, 170x60x60 cm).
Crédit photo : N. Chenard.
Droite : Jean-Jacques Jofa, Le sourire de l’Ange (résine, 165x103x73 cm)
Crédit photo : J.J. Jofa.

Jean-Jacques Jofa, le sourire de l’Ange (résine stratifiée sur socle béton). En extérieur, sur la pelouse latérale de l’Eglise Saint-Martin d’Etain, Meuse.

Son projet de Vierge de Pitié trouve ici sa cohérence à double titre : avec  la Pietà de Ligier Richier conservée dans l’Eglise Saint-Martin d’Etain et la Vierge dolente du Sépulcre de Saint-Mihiel, qui se tient au-dessus du corps du Christ, soutenue par Saint Jean; elle côtoie l’Ange qui s’appuie  contre la croix. Quelle est la signification de cet Ange, porteur de l’instrument du supplice ? jean-Jacques Jofa souhaitait traduire l’idée d’une Piéta résolument plus universelle voire laïque, expression de violence humaine et de totale compassion. Attaché aux volumes monolithiques, l’artiste a imaginé que « ce soit cet ange – laïque, qui a perdu ses ailes et comme il se doit, de sexe indéterminé…- qui relève le corps désarticulé et pantelant et que son sourire caché soit celui de la certitude triste de l’infinie servitude de l’homme à la violence ».

Gauche : Stéphanie Coupade, Survie (tôle et matériaux, 200×60 cm).
Crédit photo : St. Coupade (photo d’atelier)
Droite : Dany Kowalski, Supplique (métal, soie, verre, 54x65x35 cm sur piétement)Crédit photo : Jc. Taillandier.

 

Stéphanie Coupade, Survie (tissus, tôle martelée, soudures, roses de métal, cabochons de verre…)
Intérieur Eglise Saint Didier de Clermont-en-Argonne.

La  Sainte femme au bonnet  qui a rejoint l’abside de l’Eglise Saint Didier de Clermont-en-argonne est aujourd’hui une figure isolée d’une Mise au tombeau de Ligier Richier. Elle  émeut par la beauté de son visage partagé entre la douleur et l’effroi, par le raffinement de ses vêtements (ceinture, sandales, passementeries ornant sa coiffe) … Un tel réalisme dans le détail  nous la rend si proche. L’artiste l’a choisie, souhaitant, en tant que femme, lui rendre hommage : « Créer une femme «de fer», la sublimer, la féminiser en formant un drapé de dentelles et de tôle en acier, de roses, symbole à la fois de beauté et de fragilité, orner sa robe de cabochons de verre… » Son matériau de prédilection est le métal qu’elle tord, martèle, soude, matière dure à travailler qu’elle réchauffe et adoucit pour la faire revivre.


Dany Kowalski, Supplique (coque de métal pourvue d’une fente, intérieur capitonné de soie, façade en verre transparent).
Intérieur Eglise Saint-Marie Madeleine de Génicourt-sur-Meuse.

En surplomb du maître-autel, sur la colonne de droite, la Vierge, ou Dame de Génicourt de Ligier Richier accueille le visiteur de son regard implorant, les mains jointes en prière sur sa poitrine au creux d’un drapé bleu qui tombe à ses pieds, la bouche grimaçante de douleur. L’artiste Dany Kowalski a eu envie de traduire la profonde humanité de cette femme. Elle a imaginé sa sculpture de métal capitonnée de soie à la manière d’un cœur-réceptacle étanche où les pèlerins, visiteurs d’aujourd’hui «  pourraient laisser la trace écrite d’un vœu, d’une prière, d’une demande de grâce… Une face vitrée rend visible l’écrin dans lequel les messages peuvent être glissés par une fente située sur le dessus. Avec le temps, les manuscrits s’entassent. Ils font partie intégrante de l’oeuvre et créent un lien entre les hommes « .


Jean Médard, À corps ouvert (verre, coquillages, pierreries, métaux, enchâssement dans un habitacle de verre).
Intérieur Collégiale Saint-Etienne de Bar-le-Duc, Meuse (face au Transi de Ligier Richier).

Jean Médard, À corps ouvert (matériaux divers, 80x60x60 cm)
Crédit photo : Jc. Taillandier.

Le Transi de Ligier Richier est l’une de ses œuvres les plus célèbres, squelette décharné debout, le bras gauche levé, en hommage à René de Chalon, prince d’Orange  tué en 1544 lors du siège de Saint-Dizier. L’Histoire de l’art en retient la grande audace plastique d’une représentation de la mort associant métaphore et regard nouveau porté sur l’anatomie. Jean Médard est sensible à cette imagerie portée là sur la mort, qui lui fait dire que le Transi aurait pu faire partie des premiers cabinets de curiosité. Fidèle à son langage plastique fait d’assemblages hétéroclites,  poétique  et non dénué d’humour noir, il a envisagé À corps ouvert tel un reliquaire enchâssé sous un dôme de verre, siège d’un monde imaginaire peuplé d’objets et de reliques qu’on aurait pu trouver dans ces cabinets de curiosité, tels que coquillages, insectes, éléments de taxidermie, pierres, verreries anciennes, morceaux de métal…

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