Dessin pour la fillette à l’oiseau mort

G.: Ecole des Pays Bas, La fillette à l’oiseau mort (vers 1520), Musées des B.A. Bruxelles (37×30 cm)
D : Jean-Charles Taillandier, Dessin 1, encre et collage sur japon (2015) (18 x 18 cm)

Pourquoi une œuvre d’art nous émeut-elle ? Par quel mystère une peinture ou un dessin nous subjuguent-ils ?  Le désir profond de l’artiste ne serait-il pas alors la quête inconsciente de ce moment primordial qui l’a mis face à ce moment de vérité, quand l’image est plus que l’image, dans ce moment de trouble où le regard se promène sur quelque chose qui le dépasse ?…  Poser la question en ces termes est certes rédhibitoire dans ce temps contemporain car ce serait poser l’émotion esthétique au cœur du débat. Nous sommes en plein dans l’ambiguïté de la vision qui relie notre propre regard au regard de l’autre. Comment se passe la filiation ?
Parmi toutes les questions que pose le très beau roman Un monde flamboyant de Siri Hustvedt, celle-ci en est une : « Nous sommes tous les miroirs et les chambres d’écho les uns des autres. Qu’est-ce qui se passe, en réalité, entre les gens ? … Le langage n’appartient à personne. Nous souvenons-nous des sources de nos propres idées, de nos propres paroles ? Elles viennent de quelque part, n’est-ce pas ? » (*). Le propos de la fiction est orchestré autour de la personnalité complexe d’une plasticienne new-yorkaise, Harriet Burden, décédée en 2004. Mais, par extension, il s’ouvre bien au-delà des différents points de vue des protagonistes de ce monde de l’art contemporain : il pourrait s’élargir à la question de la réinvention permanente du regard porté sur les œuvres du présent , mais aussi du passé.

Ce sujet de réflexion m’interpelle car je ne cesse, dans la modestie de mon dessin, d’interroger de mon propre regard des œuvres peintes ou gravées de maîtres anciens ou d’artistes anonymes; certaines œuvres plus que d’autres parce qu’elles m’émeuvent particulièrement, sans pour autant que j’en puisse toujours expliquer la cause. Hormis le fait qu’elles concernent l’art du portrait qui renferme en soi toute l’énigme de la figuration humaine et soumet l’artiste au défi de représenter le visage dans un geste lourd d’attente et de désirs. Chaque portrait est unique et obéit aux canons esthétiques de son époque, il est le produit d’un inventaire de formes, de dogmes et de convenances. Il est le fruit d’une alchimie complexe entre l’artiste, le modèle et le commanditaire, à moins qu’il ne résulte d’une confrontation de l’artiste avec son propre miroir ou ses souvenirs. Mais quand l’heure n’est plus au labeur de l’atelier, le pourquoi et le comment de l’œuvre achevée se dissolvent peu à peu dans l’épaisseur du temps et leur destin passe à la postérité des générations suivantes.

 Les témoins oculaires ne sont plus, le monde a tourné la page. Il reste pour notre bonheur le témoignage précieux comme une relique d’une présence humaine et sensible au monde dans un triptyque de Van Eyck, par exemple, ou une figure de Georges de la Tour miraculeusement sauvée de l’oubli. Elles sont si étranges et lointaines à notre univers de vivant, et pourtant si réelles. Dans la filiation infinie de l’art qui s’obstine à dessiner cet éternel visage humain, le trait qui cherche son épanouissement sur le papier vient de quelque part, n’est-ce pas ? Si l’intention de l’artiste n’était que représenter ce qu’il voit, il n’aboutirait qu’à du figé, qui est le contraire de l’émotion. D’un siècle à l’autre, il s’abreuve à l’énigme de ce « quelque chose » qui le dépasse parce qu’étranger à soi. C’est dans l’état perpétuel de cet apprivoisement que le dessin se cherche et se construit. Dans l’incertain et dans le devenir.

Ouvrir un livre d’art, visiter le musée, c’est se promener dans cet espace plein de miroirs et de chambres d’écho. Le regard circule de témoin muet à témoin muet, et peut-être qu’avec un peu de chance surgira par effraction dans l’imaginaire un espace nouveau et libre que demandera à combler un nouveau dessin.
Ce dessin est long à s’apprivoiser en moi, puis à prendre ses aises dans une nouvelle histoire. Parfois il flotte, il erre sans parvenir à se fixer, mais, quand s’affirme le crissement de la plume sur le papier, le geste est rapide parce qu’il est contenu tout entier dans sa respiration. Ce n’est plus un portrait ancré dans une réalité propre, mais juste une trace de portrait né du désir de la surprise et de l’inattendu.

Plusieurs dessins propres à ce cheminement illustrent ici mon travail pictural sur la thématique du visage. Ce sont des dessins de petit format sur de fins papiers orientaux. Ils ont pour source lointaine deux univers picturaux. Le premier s’articule autour de quelques œuvres de Georges de la Tour, peintre lorrain du XVIIe siècle. Ces dessins à l’encre sont le versant intimiste d’un projet pictural que j’ai entrepris depuis plusieurs mois et qui donnera lieu, parallèlement, à une suite gravée sur bois (voir article précédent Rouge est la couleur du mystère). L’écriture à la plume et au pinceau  y est plus intime, voire plus secrète que le recours à la gouge et au ciseau. Cela commence à chaque fois par un temps de distanciation avec le lointain modèle.  Il en est ainsi du visage, à demi effacé dans la fibre du papier, d’un apôtre ou d’un vieillard des rues qui chercherait à percer dans l’échancrure du temps, ou encore la Vierge au livre désormais simple lectrice assoupie… Et puis nous relient à cet espace confus des songes et des réminiscences tous ces anonymes représentés dans les toiles, retables ou polyptyques des Primitifs flamands infiniment présents dans une solennité de l’instant. Mis en lumière sur le devant de la scène, ou simples figurants d’une oeuvre de piété, de puissance ou de souvenir, il suffit de les croiser pour que leur énigme s’invite à notre conscience.
La mélancolique fillette à l’oiseau mort  (Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts)vient bien de quelque part, elle aussi. Elle est ma préférée. Elle m’a inspiré un dessin. Je l’ai découverte dans un livre d’art, et irai à sa rencontre à Bruxelles dès que possible. Envoûtement d’une peinture dont on ne connait ni le modèle ni le peintre, mais seulement son énigmatique présence au monde…

Jean-Charles Taillandier, Dessins 14 (vignette)-11-6-4-2-12-15
encre et collage sur japon (2015) (chacun 18 x 18 cm)

(*)  Un monde flamboyant de Siri Hustvedt, Actes Sud, (page 124).

 

Mexico Mexico, d’Isabelle Pierron

« J’y suis allée, je n’en suis pas revenue.
Faire le mur !

Je ne saurais tout raconter,
mais enfin, le mur, je l’ai fait.
Un pan ou deux… »

     C’est une belle formule de l’artiste Isabelle Pierron qui exprime en peu de mots son travail graphique de résidence-création actuellement présenté à la Galerie 379 de Nancy (1). Elle y habille les murs de la galerie d’une fresque travaillée au fusain, inspirée de ses carnets de croquis, notes et photographies issus d’un voyage au Mexique entrepris de janvier à avril 2013. Elle avait choisi Cuernacava pour « camp de base », au sud de la capitale Mexico, et élargit son périple vers Puebla et l’Etat du Guerrero, puis Oaxaca et ses alentours, Aguascalientes et Zacatecas.  L’écriture rapide et spontanée du fusain sur les murs de la galerie nancéienne est le premier jet spontané, composite et fragmentaire, de ses impressions picturales de la terre mexicaine où prédomine l’art de la fresque qui l’impressionna tant. Si un jour l’occasion lui était offerte, et pourquoi pas au Mexique, elle aimerait développer sur un espace mural plus grand, un regard plus complet de sa propre vision de ce pays immense et exubérant. Elle en imagine déjà l’articulation en trois parties : l’Enfer, le Paradis et le Purgatoire.

Fresques - Isabelle PierronIsabelle PIERRON, Mexico Mexico
Fusain, – face 3,60 x 2 m /côtés 2 x 2 m – (2015)

Pour l’heure, elle y a fait le mur : « comme les muralistes, là-bas, qui, de tout temps, dépeignent la marche forcée du pays entre l’enfer et le paradis. Les murs ainsi maculés d’art et de culture populaire, où se mire le quotidien, étalant gloires et vicissitudes dans une même magnificence, font rendre gorge à l’histoire et au présent. » 

     Après des études aux Beaux-Arts, Isabelle Pierron a été accessoiriste puis peintre-décoratrice à l’Opéra de Nancy pendant quinze années. Elle a formé son regard et sa gestuelle de dessinatrice aux grands formats des fonds de scène, et sa découverte des fresques murales a été un « choc » lors d’un précédent voyage au Mexique il y a dix OLYMPUS DIGITAL CAMERA  ans. Elle grdait en mémoire les fresques anciennes de la cathédrale de Cuearnavaca peintes du temps du conquistador espagnol Hernǎn Cortès. Faut-il y voir un effet précurseur de ce que sera le muralisme mexicain, né au début du XXe siècle révolutionnaire. Il donnera naissance à un art populaire et monumental non seulement sur les murs d’église, mais sur les façades des maisons, des bâtiments publics, sous les préaux d’école, etc… Magnifié par de grands artistes tel Diego Rivera, l’art mural, sous forme de fresque peinte, de mosaïque ou vitrail, est promu en tout lieu, accessible à tous et le muralisme est très vivace aujourd’hui au sein d’innombrables collectifs d’artistes.

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 Fresques (XVIe siècle), cathédrale de Cuearnavaca, Mexique (cliché I.Pierron).
Fresque de Diego Rivera au Palacio Cortès de Cuernavaca
Mozaïque de graines au marché de Tepozlàn (clichés I. Pierron).

     Ses carnets de photographie et de dessins  remplis  d’une multitude d’études de paysages, d’impressions fugaces prises sur le vif, à la gouache ou au crayon au hasard des étapes et des rencontres, Isabelle Pierron rentre en France. Un an et demi s’écoulent depuis ce retour jusqu’à l’opportunité de ce travail en résidence : période de maturation qui permettra in situ à l’artiste de composer en un seul jet ces vastes croquis sur papier. C’est une autre scène d’opéra offrant au regard du public sa vision intime d’un pays chatoyant, violent et mystique, qu’elle ordonne en plusieurs thématiques fondamentales qui englobent passé ou présent autour de ses figures tutélaires : le révolutionnaire Zapata, la Vierge de Guadalupe, toute  une mythologie, mais aussi le quotidien des rues, des marchés sur les places publiques et l’exubérance de la nature.

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mexico6Isabelle PIERRON, Mexico Mexico (extraits)
Vierge de Guadalupe
, 2  x 0,60 m (fusain)
Fruits et épis de maïs 2 x 2 m (fusain)
Fresque de Zapata, 2 x 2 m (fusain)

        Au centre de la galerie, une présentation de sculptures en céramiques modelées de la main de l’artiste complète l’exposition murale : des fruits, noix de coco, et l’épi de maïs, emblème ancestral de la vie. Mais le regard d’artiste qu’Isabelle Pierron porte au Mexique, tel un hommage à ce pays lointain, serait incomplet s’il ignorait que là-bas les murs ne sont pas maculés que de peinture mais hélas quelquefois de sang. Quarante trois crânes de grès sont alignés sur le sol de la galerie à la mémoire des élèves-enseignants de l’école normale d’Ayotzinapa assassinés à Iguala dans le bus qui les transportait.

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 Isabelle PIERRON, Mexico Mexico
céramique (2015)
(1) Mexico Mexico d’Isabelle PIERRON est une exposition présentée actuellement à Nancy par l’Espace d’Art contemporain 379, dans le cadre d’une résidence-création de l’artiste.
379, Espace d’Art contemporain,  379 avenue de la Libération – 54000 Nancy. Exposition du 31 janvier au 28 février 2015. Ouvert tous les jours de 18 à 20 h. (en dehors de ces horaires, sur RV). Téléphone 03 83 97 31 96 / 06 87 60 82 94. E-mail : association379@wanadoo.fr
Mail d’Isabelle Pierron : i.pierron@free.fr

Alméry Lobel-Riche, images du Maroc (2)

Dans une précédente chronique, Eros intime, je partageais ma découverte du peintre-graveur et illustrateur Alméry Lobel-Riche (1880-1950), très apprécié des bibliophiles pour ses multiples collaborations avec les grands auteurs poètes et écrivains.  Il était alors question d’un recueil de 30 gravures érotiques publiées en 1937 sous le titre Arabesques intimes. Sept ans auparavant, un ensemble de 36 gravures à l’eau-forte originales tirées sur les presses du maître imprimeur Robert Coulouma à Argenteuil, accompagnait le texte d’André Chevrillon, de l’Académie française, sous le titre Un crépuscule d’Islam. Ce livre avait déjà été publié en 1923 chez Hachette. Il avait été écrit en 1905 lors du séjour de l’écrivain à Fès. Mais l’ouvrage faisait alors 315 pages. Ce n’est qu’un extrait qui a été repris pour l’édition illustrée. Et ce que l’auteur décrit, c’est sa perception de la situation des habitants de la ville lors de la crise qui a précédé le protectorat. Le livre est déjà anachronique en 1923. Et c’est un livre d’histoire en 1930. J’ai pu consulter et admirer cet ouvrage Un crépuscule d’Islam chez un ami collectionneur qui en possède un exemplaire imprimé sur vélin d’Arches.

Alméry Lobel-Riche, Laboureau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

La biographie du peintre-graveur (*) permet de reconstituer la genèse des illustrations de cet ouvrage. Lobel-Riche avait été incorporé en 1914 comme lieutenant dans l’Armée d’Orient. Mais après avoir été atteint du typhus, il passe les six derniers mois de la Grande Guerre au Maroc aux côtés du maréchal Lyautey. Il rapportera de ce séjour au Maroc, sous protectorat français depuis six ans, nombre de dessins et gravures qui serviront plus tard à illustrer Crépuscule d’Islam. Tous ces dessins ont été réalisés d’après nature sans perturbations fantasmatiques même si le cadrage choisi par le graveur élimine les éléments déjà présents de ce qui sera perçu comme modernité. Montrer ainsi une charrue tirée par deux hommes (ci-dessus), c’est choisir une scène exceptionnelle. Normalement, la charrue est tirée, même en 1905, par un camélidé associé à un équidé. Mais la scène montrée, imposée par la dureté du temps (la crise de Tanger de 1905), a existé. Toutefois cette image est d’autant plus curieuse que le texte situé juste sous l’image décrit un repas chez un notable marocain utilisant, pour faire plaisir à ses invités, chaises, couteaux et fourchettes, dont l’usage ne se diffusera au Maroc qu’au XXe siècle.

Le texte d’André Chevrillon, écrit en 1905, brosse le tableau d’une société en pleine crise morale. Écrivain et grand voyageur (notamment en Afrique du Nord), Chevrillon, marqué par l’idéologie de son temps, note ce qu’il pense percevoir, ce qui fera écrire à François Mauriac (**) : « le monde qu’André Chevrillon avait décrit dans ses livres ne ressemblait plus à l’image qu’il en avait donnée. Il était l’historien et le témoin d’un empire qui se défaisait sous ses yeux. Les cartes qui avaient servi à ce voyageur n’eussent plus servi à personne« . Et c’est ce texte, très ancien, marqué par l’imaginaire, que vont accompagner des images anciennes et sans rapport direct avec le texte pour donner lieu à un livre présent en 1930. On est ainsi en face d’une double ellipse temporelle : 1905-1923-1930 sans rigoureusement aucun lien entre ces dates. Ceci est d’autant plus intéressant que ces images ne résument jamais le texte, ne l’éclairent d’aucune façon et ne donnent surtout pas envie de le lire, se suffisant à elles-mêmes. On est en face d’un double monologue sans dialogue possible, mais le lecteur de 1930 peut croire en ce dialogue et surtout avoir l’illusion qu’il se poursuit jusqu’à son temps. Alors que tout ici, dans cette construction surréaliste qui ne s’avoue pas en tant que telle, n’est que mise en abyme.

Alméry Lobel-Riche, Cinq figures de ruraux musulmans et un juif eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

Le colophon de l’ouvrage Crépuscule d’Islam mentionne un tirage total de 315 exemplaires. Il est daté de 1930. L’ouvrage comporte deux sortes de gravures, celles qui sont insérées dans le texte et des gravures originales qui existent à part, en dehors du texte. Celles-ci sont tirées de façons diverses avec souvent des ajouts progressifs dans le dessin. Outre cette option de distinguer ces gravures de l’impression des planches et du texte sur japon ancien, japon impérial ou vélin d’Arches, Lobel-Riche est fidèle à sa manière d’enrichir parfois certaines planches de vignettes, qu’il appelle aussi ses « remarques ».

Ainsi il inséra dans son recueil la planche entière constituée des six portraits délimités par un trait de coupe (voir ci-dessus) avant de fractionner sa plaque de cuivre et tirer en remarques certains portraits isolés. Il est fort probable que ces remarques sont la part la plus spontanée de son travail graphique sur le motif, jetant en quelques traits de pointe sur la plaque l’esquisse d’un motif qu’il pourra au besoin compléter à l’atelier dans des compositions plus élaborées. C’est en soi une variante de l’épreuve dite de remarque dont les marges et les blancs comportent des croquis qui, en principe  chez les graveurs, étaient effacés avant l’épreuve définitive.

Alméry Lobel-Riche, La clepsydre de la méderna Bou Inaniyya avec ses bols de cuivre – eau-forte avec remarques sur cuivre / Un porteur d’eau et cinq têtes de personnages – eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

Cette gravure de porteur d’eau légendée Fès 1918 témoigne d’un beau velouté de noir d’aquatinte visible aussi dans beaucoup de gravures du recueil Arabesques intimes. Dans ses scènes de rue, paysages et portraits rapportés de la ville de Fès et de sa région proche, le regard de Lobel-Riche est loin de l’orientalisme fantasmé propre à beaucoup d’artistes composant ce qui n’est pas un courant pictural.
C’est au contraire un réalisme presque photographique que nous lèguent ces images, avec un souci du détail qui porte aujourd’hui témoignage d’un monde marocain qui n’existe plus et appartient à l’Histoire.

Alméry Lobel-Riche, un guerrab ou porteur d’eau avec sa clochette pour appeler les éventuels clientseau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).
Alméry Lobel-Riche, deux femmes de la société bourgeoise de Fès – eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).
On voit, en dessous, une « remarque » montrant une cohorte de mendiants guidés par un homme clairvoyant.

(*) Je remercie en particulier Hugues Brivet, Alain Tixier pour leur précieuse notice.
(**) « Bloc notes », François Mauriac.

Métamorphoses : deux regards

     

      Doubles Images est le titre de l’exposition présentée actuellement à Nancy par l’Espace d’Art contemporain 379, dans le cadre de son cycle IV consacré en 2014 à la photographie contemporaine (1). L’option prise par Myriam Librach de montrer en binôme les univers de Bernadette Labadie et Véronique L’hoste n’allait pas de soi, sinon dans l’idée de confronter « deux imaginaires qui ne concèdent rien aux modes du jour, nous offrant un chemin d’images des plus singulières ».

doublesimages1Bernadette Labadie  Oiseau lys – 11 08 2011, tirage argentique 10×15 cm. (gauche) Véronique L’hoste  Autoportrait avec crevettes, tirage numérique 40×60 cm/Tirages Fine Art. (droite)

       Bernadette Labadie y présente des paysages au miroir, des oiseaux-fleurs, des poupées gesticulantes à tête de calice floral rouge-sang. C’est un univers de poésie évanescente qui nous emporte loin du réel puisqu’il est ici le siège de toutes les métamorphoses. Inversement, le réel est le support du discours dans la série Food Faces de Véronique L’hoste à travers une série d’autoportraits où aliments et visage humain ne font qu’un, elle interpelle frontalement et métaphoriquement notre rapport à l’aliment et à la société de consommation.

labadie251 Bernadette Labadie
 Paysage 25 11 2013, tirage argentique 10×15 cm. / 
 Oiseau lys 18 10 2012, tirage argentique 10×15 cm.

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       Telle Alice traversant le miroir du salon pour s’ouvrir à l’espace du rêve, Bernadette Labadie photographie ses paysages à la lumière du jour dans le reflet d’un carton miroir souple. « Je présente le carton au paysage » dit-elle en une formule magnifique, comme pour s’exonérer ainsi de toute intervention directe envers la nature qui briserait l’enchantement du regard. La poésie du reflet habitait déjà son univers dans la série de photos qui la fit connaître : ses prises de vue de la Place Stanislas de Nancy captées dans le reflet des flaques d’eau (Nancy Reflets, éditions Pierron, ouvrage accompagné des poèmes de Roland Clément). Touché par la beauté de ce regard, Lucien Clergue, en 1996, saluait son regard d’artiste : « Bernadette est une artiste qui transforme ce qu’elle regarde pour faire son propre portrait. Je rêve, tu rêves, nous rêvons d’un monde sans frontière, d’écharpes de Loïe Füller dansant dans le ciel, d’une statue du Commandeur qui flotte sur l’eau comme le Don Juan de Fellini voguant à Venise ».

Se consacrant intensément à la photographie depuis 1986, prenant le relais d’une activité professionnelle dans le secteur éducatif, elle aiguisera ce regard si personnel sur différents sujets, au gré de ses inspirations et déambulations : roses, légumes exotiques, pavot, plumes de corbeau ou architectures de la basiliques Saint Nicolas de Port, près de Nancy.

    Nul appareillage compliqué ou encombrant accompagne ses séances de prise de vue. Elle travaille à l’argentique, à l’ancienne. Mais chaque cliché est le fruit d’une lente maturation parmi les parcs et jardins, avec le soleil pour témoin. Nulle chimie de laboratoire non plus, les perles de rosée et les ondoiements du miroir concave ou convexe dissolvent les couleurs et les matières en un paysage onirique, ou font que les oiseaux de pétales prennent leur élan dans le bleu du ciel… Désormais, la série des oiseaux lys, qu’elle a abordée par hasard après 2011, a pris fin, laissant place à la série des poupées dont les tirages présentées à l’exposition sont très récents (mars 2014) : images secrètes et plus intimes, sans doute, qui figent l’image d’un corps-enfant comme suspendu dans un espace noir accroché à la débordante effervescence rouge d’une fleur éclose… Parmi les autres œuvres accrochées aux cimaises, elle me surprend par ce registre toute autre et moins paisible, mais n’est-ce pas de la part de Bernadette Labadie une facette nouvelle d’aborder sa thématique privilégiée du reflet, elle, justement, qui déclarait ne pas désirer photographier les humains : « les regards sont très transparents. Je crains de traverser et découvrir » (2).

doublepoupeeBernadette Labadie  Poupées 06 03 2014, tirage argentique 10×15 cm.

Véronique L’hoste  Tryptique série Food Faces Autoportrait avec crevettes / Autoportrait avec artichaud / Autoportrait avec tourteau. tirage numérique, (chacun 40×60 cm/Tirages Fine Art).

tryptiquelhoste

        Changement d’univers et de regard : c’est un sentiment de malaise qui surgit dans le premier instant de découverte de ces autoportraits de Véronique L’hoste. La position frontale du buste, comme plaqué sur vers le mur blanc du fond, la ligne verticale médiane de torsion du cou, et la tête informe basculée en arrière, phagocytée par une masse  étrangère, si éloignée de l’humain happent notre regard. Passé l’effet de surprise, l’œil voit et enregistre cette incongruité : la chose de forme, consistance et couleur variées qui dénature le visage, et lui soustrait le regard et la bouche a vocation alimentaire. Au gré des autoportraits, elle est poisson, œufs, poulpe, farine, choux rouge, chocolat, spaghettis bolognaise, etc… Prédestinée par l’homme à nourrir son corps, c’est elle qui lui mange le visage et l’engloutit. De cette confusion au niveau des sens naît la force de ces images qui brouille nos repères et dote l’image d’une froideur abstraite au lieu de célébrer la sensualité d’un corps. Et le malaise se niche là-aussi dans la confrontation de l’organique et de l’objet : nous assistons à une abstraction du corps qui devient lui-même objet, ou la prégnance de l’objet-nourriture est déjà si forte que le trouble s’installe dans l’image du corps qu’elle nous renvoie. C’est de ce trouble de l’identité et de ces brouillages de repères visuels dont use la jeune artiste mosellane, diplômée de l’Ecole Supérieure d’Art de Metz dans cette série photographique « Food Faces« . Elle se met en scène, seule face à l’objectif, avec son déclencheur, dans une rigidité de posture calculée et intériorisée qui fait corps avec la matière comestible.

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Véronique L’hoste  Autoportrait avec crevettes, tirage numérique 40×60 cm/Tirages Fine Art. 

      Elle a écrit vivre ce travail plastique de la série « Food Faces » comme une sorte « d’expérimentation alimentaire« . Il naît de ces figures hybrides un questionnement qui balance entre répulsion et désir dans la relation moderne de l’homme à la nourriture. Dans sa relation obsessionnelle aussi à des régimes alimentaires de tout poil, à des rituels comportementaux rigides qui flirtent avec le masochisme … Dans une série voisine et complémentaire de vingt autoportraits, intitulée « addictions« , Véronique L’hoste interroge, dans la même rigueur de posture, non plus seulement la dépendance à la nourriture, mais la dépendance à l’objet encouragée par la société de consommation. Ce travail plastique très abouti métamorphose dans la forme et dans le fond le portrait classique. Il trouve sa parfaite cohérence dans une présentation en triptyque.

    Véronique L’hoste a d’abord travaillé dans le domaine de la communication publicitaire et enseigne aujourd’hui la photographie et les arts graphiques. Depuis 2009, des expositions collectives jalonnent son parcours (Nuit Blanche à Metz 2, 16e Biennale internationale de l’Image de Nancy,… et plus récemment Galerie Artaban, Paris). (3)

  (1)  379, Espace d’Art contemporain,  379 avenue de la Libération – 54000 Nancy. Exposition du 15 au 30 novembre 2014. ouvert tous les jours de 18 à 20 h. (en dehors de ces horaires, sur RV). Téléphone 03 83 97 31 96 / 06 87 60 82 94. E-mail : association379@wanadoo.fr
(2) L’œil de Bernadette, article Est Républicain du 5 /12/2008. (3) Plus de détails sur son site : www.veroniquelhoste.fr 

Jour de coulée

     

 Jean-François Laurent est un ami sculpteur. Il m’a invité ce matin dans son atelier-fonderie implanté dans la campagne mosellane, au cœur du Saulnois, pour un événement particulier : un jour de «coulée». Ce mot garde sa part de mystère autant que ces paysages à travers les terres noires qui me conduisent à son atelier. Il y a plus de quatre siècles, elles y ont vu naître à quelques kilomètres de sa maison le peintre Georges de la Tour dont l’œuvre suscite encore tant d’interrogations.  Une flamme de chandelle éclaire souvent les toiles de ce grand Maître  des nuits. Toutefois, là où je vais, il n’est pas question de peinture, mais d’un savoir-faire ancestral de sculpteur fondeur qui saura, par la science de son art du feu, faire naître une belle forme de l’informe. Ce terme technique de «coulée» évoque au plus profond de notre conscience ce vœu archaïque et démiurgique de l’homme à dompter les lois du métal en fusion.
La sculpture ne serait pas sans ce passage par le feu. Visite…

Atelier de jf Laurent, la coulée

 L’œuvre de Jean-François Laurent m’est devenue familière, tant monumentale que confinée à la dimension d’une main. Elle est portée toujours vers une célébration de l’Humain  dans un langage plastique où domine la figure longiligne de l’homme ou de la femme, en bloc monolithique dressé vers le ciel, ou traversé par le vide en son milieu. La figure se dresse nue sur son socle,  ou chemine sur la roue allégorique de son destin. Ou bien, le masque lisse d’un visage aux yeux clos, quand ce n’est pas la posture cambrée d’un violoniste, célèbre dans le bronze la sérénité d’un instant d’émotion.

      L’antre de l’atelier en impose par la hauteur de sa voûte. Son pourtour est encombré d’outils, de matériaux et machines où quelques sculptures anciennes se dressent sur le périmètre de la scène à venir, indifférentes à l’artiste qui, dans un coin, alimente de vieux bronzes de récupération le feu infernal du four.
Le temps d’une matinée, ce lieu de méditation que l’artiste appelle sa « chapelle » où dans le silence des murs il médite la genèse de ses futures sculptures, va devenir le laboratoire d’un cérémonial programmé de temps à autre dans le planning technique de l’artiste, au gré de ses besoins. 

Atelier de JF Laurent

L’étape particulière de la coulée s’inscrit dans un long et lent processus qui suit le modelage dans les mains de l’artiste de la forme sculptée en cire. Cette intervention en amont scelle la connivence initiale entre le geste créateur de l’artiste et la matière première. Elle sera suivie de beaucoup d’autres avant que le sculpteur ne révèle enfin son œuvre aboutie  à notre regard. La sculpture « fondatrice » en cire, cernée de sa gangue de ciment, a été soumise à la chaleur d’un four. La cire fondue s’est retirée jusqu’à la dernière goutte, générant un creux que devra remplir le bronze en fusion, jusqu’aux moindres recoins. Pour l’heure, à nos pieds sous un dôme de sable, la sculpture en gestation est un réceptacle vide affublé de drains et d’évents, comme meurtrie avant de naître  douloureusement au monde. Simple spectateur, je ne peux que m’imaginer ce corps en creux, enfoui tel un secret dans son sarcophage.  Je suis convié à ce moment crucial de la coulée du bronze fondu dans le moule encerclé de ciment réfractaire. Le métal en fusion instillera alors la vie grâce aux évents qui permettent à la fois d’évacuer l’air et d’irriguer toutes les anfractuosités du creux. Cet instant scellera enfin dans la chair du métal la lente et progressive complicité d’une pensée avec le matériau. La manœuvre est délicate car il faut déverser du godet le métal fondu porté à plus de 1200°C dans l’étroit cône à la verticale du moule. L’artiste est, cette fois encore, assisté du fidèle Bernard, dans une connivence de gestes précis et coordonnés, que tous deux connaissent bien pour les avoir effectuer maintes fois. 

manœuvre de coulée (1)

le godet
La coulée – Jean-François Laurent (à droite) guide les opérations.
photos jc Taillandier

      Il convient d’être patient encore quelques heures avant d’assouvir sa curiosité et découvrir enfin au grand jour les moulages de bronze. Après refroidissement, il faut les extraire en brisant au maillet avec mille précautions leur gangue externe de ciment. Ce moment est attendu par l’artiste avec une troublante anxiété car, pour la première fois, l’œuvre nue se révèle dans sa masse et sa pleine lumière.  Il lui appartiendra ensuite de porter la pièce sculptée à sa plus pure expression, d’en ébarber les défauts et de « l’habiller » d’une patine toujours discrète, car l’important, énonce Jean François Laurent, est de « laisser la suprématie aux volumes« … Faire parler le  vide et le plein, apprivoiser la lumière et l’ombre sur les ventres et les creux , mais ne jamais trop flatter l’épiderme du bronze au dépens du corps plein. La vérité se joue dans la masse. D’elle émanera la belle émotion et resplendira la sensualité du sculpteur.

      Précisément là, à cette séance de coulée, je saisis la connivence extrême entre le sculpteur et la matière. Jusqu’à l’étape ultime du processus d’oxydation et de patine qui donnera enfin à la sculpture sa véritable carnation, l’œuvre en gestation subit les assauts des éléments. L’artiste y pourvoit, habité de la présence aveugle de sa création sous la gangue externe de ciment, qu’un dernier assaut du maillet réduira en poussière et gravas.

      Le sculpteur est l’instigateur et le témoin d’un grand œuvre au processus long et épuisant, qui nécessite une somme d’expérience et de savoir-faire dans l’univers de l’air et du feu, avec l’éventualité de l’échec, même minime, qui ne peut être écarté. Mais on ne peut pas parler d’ingratitude à propos de ce diktat de la matière et de ses lois, car la récompense est immense  quand la sculpture émerge des scories de ciment. Sur l’étagère, les moulages de ciment blanc ont l’apparence étrange de  vieux obus rouillés en attente de mains expertes. Mais leur désintégration apportera non la mort, mais un gage d’éternité chargé  de vécu et de passion.

la brisure

double
Jean-François Laurent – Double, bronze patiné.
Contacts Jean-François LAURENT : Tel  33(0) 387 86 72 29.

cône de feu

 

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 1)

    Je quitte temporairement ma chronique artistique pour aborder un autre territoire de la mémoire. Qui n’a pas eu entre les mains, suite à un deuil ou déménagement, la boîte de fer blanc ou l’enveloppe jaunie transmise de génération en génération conservant précieusement pêle-mêle médaillons, livrets d’état civil ou échanges de correspondance familiale ? J’y ai trouvé, en vrac, un lot de cartes postales anciennes d’un lointain cousinage dont le contenu émouvant pouvait apporter sa modeste contribution à l’actualité de la guerre 14-18. Il n’est pas ici question de fait militaire sur les champs de bataille mais de la correspondance assidue entre un « poilu » Joseph Pichonneau, né en décembre 1875, et sa femme Augustine, désormais seule à assumer le travail quotidien de la terre. Joseph et Augustine exploitent une modeste ferme à Jumelles, bourg rural de 1400 habitants au cœur de l’Anjou, à 15 kms au nord de Saumur. Ils vivent de quelques lopins de terre maraîchère et élèvent une ou plusieurs vaches.

    Dans quel état d’esprit la guerre a-t-elle arraché Joseph à sa terre ? C’était peu de temps encore la saison des moissons telle qu’en témoigne une photo ancienne prise dans le village vers 1910. J’y ai reconnu Auguste, mon grand-père maternel, encore adolescent, accoudé à la moissonneuse. Il survivra à la guerre, lui aussi, mais blessé et pensionné.

moissonsRetour de moissons, Jumelles (Anjou), 1910 (Coll. part.).

    Joseph a 39 ans quand il est mobilisé en août 1914. Jusqu’à la fin de la guerre, Augustine adressera en moyenne tous les 2 jours un courrier à son cher mari. De son côté les envois seront moins fréquents. Leur correspondance, élargie à quelques proches de la famille ou amis, nous plonge dans la quotidienneté d’un vécu où à la douleur de la séparation et la dureté des travaux quotidiens s’ajoutent à  l’angoisse du conflit. Un siècle a passé. Leur correspondance sur carte postale, minutieusement tracée à l’encre violette ou volée à l’instant du bout d’un crayon presque illisible dépasse l’intime et s’ouvre à nous, petits enfants, arrières petits enfants de ces gens dont nous ne connaissons pas même le visage, et qui nous sont pourtant si proches.

    Voici donc la chronique de ces échanges épistolaires, somme toute banale puisqu’elle fut le lot commun de millions de couples qu’un destin tragique a séparé pendant ces quatre années d’épouvante, mais dont la malhabile écriture trahit toute l’angoisse des jours(*). J’ai conservé le livret militaire d’un de ses cousins né 5 ans plus tôt en 1870. Lui-aussi a pris les armes selon la formule « a été rappelé à l’activité au 3e Régiment… ». Ce n’est pas la formule consacrée aux conscrits plus jeunes« jeune soldat appelé au service armé » ? A son âge, il est considéré comme réserviste…

camp_du_ruchard

départ-66e_RI-bis

Camp du Ruchard, Indre et Loire (collection Papy Louis)
Départ de Tours du 66e Régiment d’Infanterie en 1914
  (Source 66 emeri).

    Son premier lieu de rassemblement et d’instruction qui me soit connu est le camp de Ruchard à Tours, Indre et Loire (**), où il sera versé dans la 1e compagnie du 66e Régiment d’infanterie. Le témoignage du départ de Tours de son régiment pour la guerre est laissé par une carte postale (voir ci-dessus). C’est, au sens propre, un départ la fleur au fusil. L’effervescence est dans les têtes, la victoire sera rapide et éclatante. Il aura pu lire, comme tous ses compatriotes, la une du Petit Journal de Maine et Loire, daté du 21 août 1914 qui énonce que « Le général Bonnad, dont l’admirable enseignement à l’Ecole de Guerre est aujourd’hui appliqué par nos officiers sur les champs de bataille des Vosges et de Belgique (…) concluait que l’Allemagne est aujourd’hui encerclée, et sa chute fatale, dussions nous même subir auparavant quelques déceptions et revers.
Soyons animés de cette conviction et de l’espoir en Dieu et en nos destinées immortelles. La Croix est aussi la garde de l’épée ».

petit journalExtrait de la Une du Petit Journal de Maine et Loire daté du 21 août 1914  (coll. part.).

    Joseph a le moral. De septembre à novembre, il mène instruction militaire et manœuvres dans des cantonnements au nord de Paris. Le 9 octobre, depuis Bougival, au dos d’une carte postale célébrant le retour de la Lorraine dans le giron de la France, il écrit : « depuis 2 mois passés, on ne le tient pas encore, mais on espère vers la Toussaint tant pis si on se trompe (…) espérons que bientôt nous pourrons imiter ce tableau »… Le voici à Ecouen en novembre 1914. En décembre, il est affecté au 70e Territorial, 6e compagnie.

Augustine a un frère, Eugène. Lui-même au front, il bénéficie d’une permission de 48 heures à Noël pour la naissance de sa fille. Il tente de rassurer sa sœur : « chère soeur, vous me dites que Joseph est parti au feu, mais écoutez, il ne faut vous faire du chagrin de trop, il peut bien ne rien attraper. Cela ne vous avance à rien de vous faire de mauvaise idée. Il faut bien espérer qu’il ne lui arrive rien, sachant que c’est bien dur, mais enfin il ne faut pas perdre courage, moi aussi je suis pour partir ».

glorieux 75 Augustine est inquiète. Elle lui envoie carte sur carte , et des colis : Je t’écris deux lettres pour te donner de mes nouvelles et en même temps en recevoir des tiennes car je m’ennuie beaucoup de ne pas savoir où que vous êtes mais je pense bien que c’est parce que vous ne pouvez pas écrire mon cher Joseph…   19 janvier 1915 – Carte de Joseph :  » Ma bien chère Augustine, (…) je te remercie bien de m’avoir envoyé du tabac, mais je te dirais que nous n’en manquons pas pour le moment. J’ai également des mouchoirs suffisamment. Je suis bien content de voir que tu penses bien à moi mais ce n’est pas utile de m’envoyer autre chose car je ne manque de rien. Mais pas de rien car toi ma bien chère amie tu me manques beaucoup. 21/01 – Carte n°10 : tu t’inquiètes à cause que nous changeons souvent de cantonnement mais il ne faut pas que ça t’ennuie car il y en a qui sont plus à plaindre que nous. Ceux du 71 y sont rendu et je ne sais pas si nous irons les rejoindre. Tu as entendu dire que nous étions mal vu par les civils où nous sommes. Oui en arrivant ils avaient l’air un peu difficile, mais c’est à cause de ceux qui étaient passés avant nous car ils avaient volé des volailles, mais à présent on très bien vu. »

    Joséphine, sœur de Joseph et Augustine le pressent d’écrire où il se trouve. Sans réponse : je m’ennuie de ne pas savoir où vous êtes, mais je pense bien que c’est parce que vous ne pouvez pas écrire (…) Tu me dis aussi de vendre du blé si j’ai besoin d’argent. Je te dirais que non, mon cher Joseph, je n’en ai pas besoin…(Augustine)   Aucune information ne filtre sur le lieu où cantonne Joseph qui cesse toute correspondance pendant 2 semaines, au grand désespoir de sa femme qui le renseigne quotidiennement des travaux au champ : je t’avais dit mon cher Joseph que j’allais semé de l’avoine. C’est fait, j’’ai semé de l’avoine mercredi soir et en même temps j’ai semé une planche de (vessreau) à côté.  Comme tu savais bien cher ami que je n’avais pas d’avoine j’en ai acheté ; elle me coûte 3 francs le boisseau… ça fait que je suis bien débarrassée de ce morceau là car ce n’est pas de la terre bien commode à travailler (5 mars 1915)… »

Des cartes signées par deux sœurs de Joseph, qui habitent les villages proches, font état des nouvelles familiales et de l’entraide pour les travaux des champs, en l’absence de bras masculins :
 … Je vais toute la semaine chez vous, on y va arser du blé et ça va bien à Augustine, elle n’est pas plus empruntée qu’un homme. Si il n’y manquait rien on pourrait dire que ce serait un homme, mais il faudrait mieux encore avoir chacun son mari, on serait plus heureux tous (…) Mon cher frère je vous envoie un colis de petits beurres, il paraît que ça vous fait bien dans le vécu (Joséphine -15 mars).
Pierre (mari au front) va un peu mieux, voilà 15 jours qu’ils l’ont opéré. Maintenant j’espère qu’il va s’en tirer (Victorine, 30 mars).

… Je t’ai dit sur ma dernière lettre que j’avais vendu des pommes de terre mais je ne t’ai pas dit combien que je les vends ni quel jour : ce sera le 15 mai et il les paie 9 francs les 100 kgs… Je t’écrirai plus longuement et je t’envoie 5 francs. Ce sera, avec ton cher camarade qui écrit pour toi, pour trinquer à ma santé aussitôt que vous le pourrez (Augustine, 6 juin).

    A partir d’avril 1915, Un échange de courrier est entretenu entre Françoise B., demeurant à Aubigné (Sarthe), et Augustine : Pour vous désennuyer et moi aussi je vous fait ce mot. Demain nous commencerons le carnet de pain, nous avons 400 grammes à manger par jour et les vieillards 200 grammes ainsi que les gosses, je pense que chez vous c’est la même chose. Allons ma chère amie bon courage et bonne chance… La suite de la correspondance entre Françoise et Augustine nous apprendra la cause de leur lien : Henri le mari de Françoise est proche compagnon d’armes de Joseph, dans le même régiment. L’amitié des deux hommes a rapproché les deux femmes. Mais bientôt, Joseph sera muté et séparé d’Henri : « quel ennui de les voir séparés l’un de l’autre (…) Où va se diriger mon mari. J’ai grand peur qu’il soit mis dans les tranchées,(…) quel tourment ma chère amie, que je serais heureuse si la guerre était finie pour avoir nos maris auprès de nous « (Françoise, 31 mai).

(*) Pour des raisons de compréhension, j’ai pris la liberté de modifier certains éléments de syntaxe. J’ai conservé aussi certains mots qui relèvent du patois angevin, dont j’ignore le sens.

(**)  Merci au site de Papy Louis, la traversée d’un siècle, où j’ai trouvé la photographie du site de Ruchard. Ce site très riche et bien documenté évoque la vie bien remplie d’un angevin sur les rives de la Loire, dans des lieux très proches où vécurent Joseph et Augustine. A découvrir…

A suivre …