Eros intime : Alméry Lobel-Riche, graveur

         

Hormis l’Amour et la Beauté
Ce que nous nommons Vérité
n’est qu’une accumulation
d’erreurs.
(inscription dans une gravure d’Alméry Lobel-Riche)   

J’ai envie de partager le plaisir d’une découverte à laquelle m’a convié un ami bibliophile qui, pour des raisons personnelles, souhaiterait se séparer d’un ouvrage rare, considéré comme pièce maîtresse d’Alméry Lobel-Riche (1880-1950), peintre, graveur et illustrateur, très apprécié des collectionneurs pour son art dévolu à la célébration de la beauté de la Femme et à l’Art d’Aimer. Arabesques intimes est un recueil de 30 gravures érotiques par Alméry Lobel-Riche, éditeur de l’ouvrage, publié en 1937. Le tirage, sur les presses de l’artiste a été limité à 50 exemplaires. L’ouvrage, In-folio 39×30 cm comprend 30 planches gravées à l’eau-forte et à la pointe sèche, et un dessin original au crayon noir et sanguine. Les gravures, de dimensions diverses, sont imprimées en noir ou noir/rouge sur papier épais à la forme. Quelques unes sont monogrammées dans la planche. Certaines sont titrées, d’autres sont avec remarques (vignettes) dans la planches, plusieurs rehaussées de crayon ou sanguine. Dans une préface « Pour qui ? Pourquoi ? », l’artiste affiche un double héritage envers le peintre Forain et le grand sculpteur Rodin qui célébrèrent La Femme ,chacun dans leur art. Il s’agit là de bousculer les codes, hors de toute morale, et magnifier « ces couples humains agglutinés dans le creuset de la douleur, de l’extase, de la diabolique et charnelle volupté… ».

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937)
ci-dessous : (g) eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937) (16×23,5cm)
(d) eau-forte et pointe sèche (1937) (16,5x24cm)

            Une virtuosité du dessin et des techniques de la gravure en creux sont au service du lyrisme du trait qui parcourt ces planches. Une ligne sinueuse, parfois rehaussée au crayon souligne la plasticité des corps et des postures, et si cet élégant classicisme a fait de Lobel-Riche l’un des illustrateurs les plus en vogue des années 30, il n’en demeure pas moins virtuose quand son inspiration emprunte les chemins plus tortueux de la bacchanale monastique (voir gravure ci-dessous). Plusieurs planches d’Arabesques intimes en témoignent, envahies d’une noirceur du trait  (et du grain d’aquatinte) dignes de Goya. Cette variété stylistique et d’inspiration s’explique sans doute par le fait que, de l’aveu même de l’auteur dans sa préface, l’ensemble des images rassemblées dans ce recueil « sont nées, très espacées, dans le courant de toute une vie, feuillet par feuillet, au vol d’une impression, d’un souvenir bien dessiné ». De même, certaines gravures sont signées, ou accompagnées du monogramme de l’artiste au sein de la planche.

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, eau-forte et pointe sèche  (1937) (16x25cm)
Ci-dessous : vignette (taille réelle) dans l’angle inférieur gauche d’une autre planche.

Une autre caractéristique du style de Lobel-Riche réside dans la tension savamment structurée entre l’ombre et la lumière, laquelle éblouit la sensualité des corps, quand l’ombre, au contraire participe du mystère où se terre l’infinie question du « Pour qui ? » et du « Pourquoi ? »… Dans nombre de ses planches, où sa pensée s’est épanouie dans le lyrisme et l’équilibre formel, l’artiste, prolonge pourtant le discours graphique en  insérant dans l’harmonieuse blancheur du papier de légères figures d’un agile trait de pointe sèche, que l’on pourrait appeler « vignettes », à la manière d’un écrivain souhaitant préciser sa pensée de notes brèves en bas de page. En un geste complice au chant joyeux ou triste du trait qui suggère un infini plaisir au dessin, la main de l’artiste, en touche légère, impressionniste,  ajoute au lyrisme éternel porté par l’image gravée la fugacité d’un quotidien intimiste et sensuel, que témoignent ces figures connues et aimées, étreintes dans le bonheur des jours.

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, dessin crayon et sanguine (1937)

     Une rapide consultation sur le Net atteste que l’œuvre gravé de Lobel-Riche est immense. La ville de Meymac, en Limousin, où il repose et où il avait ses attaches familiales, en garde le souvenir d’un artiste exceptionnel et familier. Il y exerçait surtout ses talents de peintre et de dessinateur en peignant à l’huile sur le motif les environs (*). Mais il était surtout connu du grand public et des bibliophiles par son talent de graveur, qu’il exerçait à Paris où il avait ses ateliers. Familier de Baudelaire dont il écrivait « « Le poète des Fleurs du Mal est le premier, le plus grand poète de la femme moderne. Beaucoup le chanteront après lui, mais il est resté le Maître et le Modèle. », il illustra plus d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels Femmes (Paul Verlaine), Le Journal d’une femme de Chambre (Octave  Mirbeau), les Diaboliques (Barbey d’Aurevilly), Chéri (Colette), Salammbô (Flaubert), Rolla (Alfred de Musset), l’Eloge de la Folie (Erasme)  , La Fille aux yeux d’or (Balzac), Poil de Carotte (Jules Renard), La Maison Teillier (Guy de Maupassant), les Luxures (Maurice Rollinat) et bien d’autres grands auteurs…

(*) J’en remercie le site de la ville de Meyrac, en Limousin, où il repose, et wikipedia pour les renseignements que j’ai pu y trouver.
J’ai eu quelques temps entre les mains ce présent recueil Arabesques intimes, confié par un ami. Par la suite, cet ouvrage fut vendu aux enchères. M’étant documenté sur l’artiste, j’ai lu qu’il était considéré aussi comme peintre orientaliste, ayant séjourné plusieurs mois au Maroc en 1918 / 1919, notamment aux côtés du Maréchal Lyautey dont son château/musée est proche de mon domicile. Il y conserve peut être des œuvres du peintre que j’aurais plaisir à découvrir…

Le pont d’amour de Claudine Remy

La Galerie 379 de Nancy ouvre ses espaces à des rencontres singulières d’artistes. C’est un choix de programmation en lien avec plasticiens, vidéastes ou jeunes diplômés d’écoles d’art de la région lorraine (*). Jusqu’au 30 avril, elle accueille les récentes peintures de Claudine Remy.
Claudine Remy vit et peint à Nancy. « Autant et mieux que le verbe, chaque peinture reproduit le chemin périlleux de ses rêveries intérieures et cultive son jardin de couleurs ».
D’emblée, ce qui frappe dans une première rencontre avec sa peinture, c’est l’émanation d’un silence, d’un flottement des formes, comme si l’éclosion au monde des figures de la toile parvenait à nos sens de très loin. Elle est peinture d’une atmosphère où une forme est ébauchée, se lance dans l’espace et puis poursuit sa mue et se perd dans une étendue laiteuse où dominent les gris-bleus, les ocres délavés. L’œil tente une accroche dans la fluidité de cet univers, mais il est vite happé dans cette profondeur. Parce que cette peinture ne se confie pas dans l’instant de son dévoilement. Il y faut le temps d’aller à son encontre et d’attendre de notre propre mémoire ce qu’elle y puise, ce qu’elle y trouve aussi comme réminiscence de son propre passé.

Claudine Remy, Pont d’amour 1 et 2, pigments acryliques sur toile, 40×40 cm (2010)

      L’artiste nous donne une clé; à nous de franchir le pas d’une conscience enfouie et de nous ouvrir à un univers d’entière liberté : les peintures de la série « Pont d’amour » sont inspirées de photographies prises par sa mère, qui laissa en héritage ces clichés de ses paysages préférés des Vosges où Claudine Remy a passé son enfance. Sa fille s’en inspire pour en donner un nouvel écho, en réminiscence d’un être cher, et par le filtre d’une mémoire nostalgique, ainsi qu’elle l’écrit dans ces lignes :
 » L’ensemble est mon histoire, une promenade le temps d’un retour sur une mélancolie sublimée, une unité retrouvée comme l’obscurité qui nous rassemble à la tombée de la nuit. Autant et mieux que le verbe, chaque tableau reproduit le chemin périlleux des rêveries intérieures. S’extraire de la nuit dans une déclinaison métaphorique est un appel à la continuité. »

Claudine Remy, Têtes métaphoriques 1, 3, 5, encres et rhodoïd (20 x 20 cm)

Au travers d’une autre série « Têtes métaphoriques » présente sur les cimaises, la quête et le partage avec l’intime se poursuit et « dans chaque tête se renouvelle un dialogue entre hier et aujourd’hui, entre elles et vous« . A la lisière du rêve et du souvenir, et dans une transparence bleutée accrue par la surface lisse du support, des visages fantomatiques  surgissent de l’ombre. Sertis dans la gangue large de leur cadre noir, ils ont la présence au mur de ces miroirs d’étain poli de temps très anciens d’où ne surgit plus que notre propre reflet.

« Il faut simplement regarder en soi » disait Bram van Velde. Que ses pinceaux croisent une route sentimentale, les rives de lacs vosgiens de son enfance ou des visages familiers disparus, Claudine Remy nous en restitue de pures images mentales au carrefour de sa nostalgie et de ses songes.

Claudine Remy, Pont d’amour 3, 4, 5, 6, pigments acryliques sur toile, 40×40 cm (2010)

L’exposition s’accompagne de l’édition d’une plaquette  à  50 exemplaires , avec un beau  texte de Bernard Demandre consacré au polyptique « Le grand canal », soit 5 panneaux réunis en une fresque  du paysage d’hiver d’un canal de Lorraine. 

(*) Galerie 379, Nancy, peintures de Claudine Remy – Tél : + 33 (0)3 83 97 31 96.
Jusqu’au 30 avril 2011 – association379@wanadoo.fr
A noter aussi que dans le cadre du Printemps des poètes 2011,  Claudine Remy participe avec 24 artistes européens , à l’exposition  « D’Infinis Paysages »  d’ Aquarium Compagnie. 
http://claudineremypeintures.ultra-book.com/
http://aquariumcompagnie.blogspot.com