Chevalerie

Jean-Charles TAILLANDIER, Cheval blanc
encre sur papiers japon, 50 x 50 cm, année 2013.

Considérons ces quelques mots comme un ajout à une précédente chronique Apothéose en noir et or dans laquelle j’évoquais ma suite de dessins sur papier inspirée des gravures de Friedrich Brentel et Matthäus Mérian. Ces deux artistes avaient reçu la monumentale commande d’immortaliser par un recueil de planches gravées les grandioses cérémonies de funérailles de Charles III, duc de Lorraine, mort en 1608.  Au début de ce dix-septième siècle, l’objectif initial de ces chroniques était de mettre le réalisme des ces images au service d’un manifeste politique et symbolique célébrant la mémoire dynastique de la Lorraine.

Ces gravures avaient pour vocation de décrire, avec la plus extrême minutie, un univers dont je n’ai pas la clé d’entrée. Il existe un écart incommensurable entre la vérité de leur teneur d’alors à vocation politique (on pourrait même parler d’entreprise de communication politique) et l’impact que j’en ressens, plus de quatre cents ans après. Elles sont désormais de l’ordre de l’incommunicabilité et du mystère. Elles n’ont plus vertu d’usage et sont sorties de leur temporalité, parties à la dérive d’une nouvelle réalité que je m’invente.
Il en est ainsi des quatre chevaux qui composent ce défilé : parmi les centaines de motifs qui composent l’impressionnant défilé funèbre qui déambula dans les rues de Nancy en ce jour du 17 juillet 1608, figurent quatre chevaux dont l’énigmatique accoutrement n’a d’égal que la description qu’en fait le texte original du recueil gravé : »capparassons et bardes de chevaux d’honneur, bardé pour la bataille, secour et service » (1).
L’animal a pour fonction d’emblème, de blason, ornement ou décorum. Dissimulé sous les draperies et les ors de la tête aux sabots, il lui est fait fi de la beauté de sa robe et de sa plastique pour l’ériger en pur symbole de pouvoir et de prestige.

Comment me serait-il donc possible d’appréhender cette image, sinon par le transfuge de mon imaginaire ? Est-ce le sens de cette réflexion de Daniel Arasse selon lequel « la peinture est un objet historique produit à un certain moment dans des conditions précises, mais la pensée de la peinture peut aller au-delà des conditions historiques de la pensée de son temps » ? (2).
J’ai eu la tentation de m’approprier cette image du cheval, extirpée de sa puissance contextuelle, et de la placer au centre d’un dessin de format carré. L’idée étant de conserver de l’animal une fonction emblématique purement imaginaire, en variant l’architecture de la figure fondue dans le périmètre qui l’enrobe. Un exercice de dessin fondé sur l’anachronisme du motif qui, dans les faits m’éloigne de l’image de l’animal cheval pour à mon tour brouiller l’ordre des apparences.
Je présente ci-dessous plusieurs dessins qui inaugurent cette série baptisée Chevalerie, chacun d’entre-eux respectant les mêmes conditions de réalisation (format 40 x 40 cm, encres et monotype sur papiers japon.

 

(1) document visible sur site des Archives départementales de Meurthe-et-Moselle
(2) Daniel ARASSE, Histoire de peintures, Gallimard Folio essais. Citation reprise par Catherine Bédard dans sa préface à Anachroniques de Daniel ARASSE, Gallimard, collection Art et Artistes, 2006, page 25.

La Divine Comédie

«  Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai dans une forêt obscure,
dont la route droite était perdue. »
                                                       Dante – La Divine Comédie

Dans les années 1480, on raconte que le peintre Sandro Botticelli consacra 10 ans de sa vie à honorer la commande de Laurent de Médicis : illustrer les chants de la Divine Comédie de Dante. Soit au total 98 dessins ébauchés sur parchemin à la pointe d’argent, dont plusieurs ont été perdus. Voilà pour la grande Histoire.

Depuis cinq siècles, ce poème hors du commun hante l’imaginaire de milliers d’artistes, happés par les multiples scènes qui jalonnent la déambulation du poète florentin dans les trois régions de l’au-delà, l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Il est une fresque immense, une vaste épopée métaphysique et symbolique chrétienne qui décrit à la face du monde le lieu d’expiation, de pénitence ou de félicité céleste des humains  pour un salut dans l’autre monde. Il est un long poème d’amour pour Béatrice qui, disparue prématurément, pourtant ne cessera de l’accompagner dans son exil.

           Loin de moi dans cet article la prétention de me livrer à une quelconque exégèse de ce monument de la littérature. A l’heure où Nicolas Chenard, un ami sculpteur, s’est livré à sa propre interprétation gravée de l’œuvre, exposée récemment au public (1), le propos est d’en restituer ci-dessous plusieurs images en association avec quelques gravures d’une série gravée que j’avais antérieurement réalisée sur le même thème. Nos conversations sur ce sujet commun furent l’occasion d’une belle rencontre où nous échangeâmes nos points de vue sur l’aspect périlleux, pour ne pas dire inconscient d’une telle entreprise.

EnferChantsXXXII et XXXIII par N. Chenard

EnferChantXXXII par jc Taillandier

Nicolas Chenard : D’après Dante ( Enfer Chants XXXII et XXXIII), linogravure, 33 x 50 cm, 2013.
Jean-Charles Taillandier : D’après Dante ( Enfer Chant XXXII), eau-forte sur cuivre, 12,5 x 33 cm, 1999.

La proposition de Nicolas Chenard était ambitieuse, et il l’a menée à terme : 100 planches gravées à exemplaire unique sur linoléum en noir et blanc, dont certaines rehaussées de couleurs, de format moyen de 33 x 50 cm. Elles illustrent chant après chant le texte poétique de Dante. Il en a réécrit aussi chacun des quatorze mille deux cent trente trois vers qu’il a placés en vis-à-vis de ses illustrations originales.
De mon côté, j’ai arbitrairement choisi onze épisodes (huit issus de l’Enfer, un du Purgatoire et deux du Paradis) pour constituer une suite de onze gravures à l’eau-forte et aquatinte sur cuivre, limitée à 19 exemplaires sur papier japon, numérotés et signés. Dix sont de format horizontal, et la onzième de format vertical (Dante au Paradis, d’où il domine le ciel du haut de la montagne). Chaque gravure est encrée en une couleur. Au total, elles se répartissent 4 teintes : rouge, bleu, bleu turquoise foncé et bleu violet foncé.

Nicolas Chenard : D’après Dante ( Enfer Chant XXXIV), linogravure, 33 x 50 cm, 2013.
JC.Taillandier : D’après Dante ( Enfer Chants III, V, VII, XIX), eau-forte sur cuivre, 12,5 x 33 cm, 1999.

Nicolas Chenard s’est immergé dans le poème pendant plus de cinq années, illustrant chant après chant le long voyage de Dante, depuis la « forêt obscure » de son âme égarée qui le conduira jusqu’aux plus profonds des cercles de l’Enfer, déchirés des cris et plaintes des damnés envoyés là en châtiment de leurs péchés. Ce sont des lieux noirs, putrides, hors du temps gardés par des démons et bêtes féroces. Jusqu’au Chant XXXIV où Dante et Virgile suivent « ce chemin obscur pour retourner dans le monde lumineux », vers le Purgatoire qui résonne de douces mélodies. Les pénitents y expient leurs fautes, gravissent les pentes de la montagne vers les jardins d’allégresse du Paradis.
Traduire graphiquement un tel monde est une gageure, comme il en est sans doute de tout poème. A fortiori ce poème sacré qui condense l’humanisme chrétien du XIIIe siècle et assigne à chaque personnage historique ou imaginaire son sort dans l’au-delà. Dans la succession chronologique des planches, le blanc se substitue progressivement au noir. La lecture de la Divine Comédie est pour Nicolas Chenard celle d’une « histoire d’amour, une passion de cœur déçue, qui traverse toute la vie de Dante. C’est son histoire, son œuvre. Cette déception amoureuse s’est transformée en sublimation de vie. Cette souffrance hors du commun de n’avoir jamais réalisé son rêve d’adolescent… » (2)

J’ai pour ma part délaissé le corpus entier de l’œuvre, trop intimidant, pour concentrer mon imaginaire à la vision allégorique de plusieurs cercles de l’Enfer, développant mon propos graphique en bande longitudinale adaptée à ce registre narratif. Narratif !, est-ce le bon qualificatif !, dans la mesure où notre propre imaginaire prend vite le pas sur les mots. La Poésie crée des images et les peintres, les graveurs, les musiciens en font leur miel… Notre interprétation personnelle du Chant XXXII de l’Enfer en est l’illustration (voir plus haut) : dans ce grand marais glacé de Cocyte, que découvrent Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, les damnés traîtres à leurs parents sont prisonniers jusqu’au cou d’un lac qui ressemble plus à du verre qu’à de la glace. Tête baissée, ils ont le visage gelé, les dents claquetantes et quand ils pleurent, leurs larmes gèlent sur leurs joues et leurs paupières.

A plus de sept siècles de distance, l’œuvre de Dante m’écrase de toute la puissance poétique de ses visions , mais aussi  de toute la force de son énigme.

Nicolas Chenard : D’après Dante ( le Purgatoire, Chant XXXII), linogravure, 33 x 50 cm, 2013.
Travail en cours à l’atelier.

planchelinoleum

(1) La Divine Comédie de Dante, linogravures de Nicolas Chenard, siège du Conseil Général de la Meuse, Bar-le-Duc, juin 2013. En lien avec l’Association Expressions.
(2) Texte d’introduction de Nicolas Chenard – Catalogue de l’exposition

Contact Nicolas Chenard : nico.chenard@gmail.com

 

Le geste et la trace

Dans une chronique précédente (Portraits en Renaissance), j’évoquais mon travail récent sur le portrait inspiré d’un recueil d’estampes gravées par l’artiste flamand Peter de Jode, dit Le Jeune (1570-1634), et conservé à la bmi d’Epinal (1). Cet ouvrage précieux provient vraisemblablement des collections pré-révolutionnaires des abbayes vosgiennes ou de la bibliothèque princière du comté de Salm. Des interventions effectuées sur la reluire portent témoignage, sans doute, de la volonté du propriétaire ou des propriétaires successifs d’y rassembler des gravures de source disparate, des portraits hagiographiques originaux ou des reproductions gravées de portraits peints à vocation de large diffusion. Conformément à l’œuvre connue de Peter de Jode, ce recueil  regroupe nombre de portraits de personnages illustres de l’Occident de ce temps, mais aussi des gravures de reproduction d’après des portraits peints par Van Dyck, Bossaerts, Titien… Au-dessus d’un cartouche, le modèle pose de face ou trois quarts face, est cerné dans un ovale ou cadre étroit d’une alcôve. Le trait acéré du burin se déploie en tailles et contre-tailles en une précision du geste quasi chirurgicale qui requière de la main du graveur une maîtrise absolue du geste. C’est la loi du genre qui s’impose à tout buriniste, qu’il exerce son art en l’an de grâce 1630 ou aujourd’hui encore.


Peter de JODE,  gravure au burin (vers 1620)
(12×14 cm) – collection bmi d’Epinal-Golbey

Le plaisir au dessin se déploie dans l’acte conjugué de l’œil, de la main et de la conscience du trait. Il naît de l’invention de la forme, du surgissement de l’inattendu. Ce terrain fut le mien pendant quelques semaines à l’atelier, dans un lien étroit entre ma pratique du dessin et ce questionnement avec la trace laissée de cette œuvre gravée : sillon creusé dans la dureté d’un cuivre par une main virtuose, et vestige d’un acte créateur au sens d’une mémoire de l’instant quand toute l’attention du monde se polarisait sur la pointe acérée d’un burin, quelque part dans un atelier d’Anvers ou d’ailleurs, sur un coin d’établi parmi plaques de cuivre, pointes, brunissoirs, tampons, pierre à affûter, acides et vernis. Sous l’angle strict de la technologie, il est assez remarquable qu’un graveur œuvrant à la Renaissance ou aujourd’hui présente strictement sur sa table d’atelier les mêmes outils, si ce n’est que l’industrialisation des produits a supplanté leur élaboration artisanale, voire les secrets de fabrication propres à chacun. Mais aurions-nous été compris de Peter de Jode et de ses assistants si nous avions abordé avec eux la notion de geste créatif, à l’époque où l’artiste composait avec la doctrine de l’Académie et l’autorité très codifiée de sa corporation. Faut-il encore savoir quelle est la part de la gravure de reproduction et de création dans l’œuvre de l’artiste ?…

dessin d'après Peter de Jode1

  Jean-Charles TAILLANDIER, Portrait 1 d’après gravures de Peter de Jode
ci-dessous Portraits 2, 3 et 4.

Encre sur papier japon, 12×14 cm (2013).

portrait d'après Peter de Jode21

porrait d'après Peter de Jode31

         Sous l’angle de son message historique ou symbolique, quel regard peut-on porter aujourd’hui à l’une ou l’autre de ses gravures ?, que raconte –t-elle ? Autant le regard du graveur que je suis apprivoise cette image sous l’angle du « faire », autant je reste désarçonné devant le message qu’elle était sensée transmettre et véhiculer au moment où commande était passée à Peter de Jode…

 Le processus de décantation opéré par le temps est tel que la signification de l’image m’est désormais inaccessible : je ne suis pas historien qui sache qui était ce Georges Ragotzius, Prince de Transylvanie qui a posé pour l’artiste un jour de son règne… Quel événement motivait la commande du portrait ? Pour quelle célébration ou quel impact politique ? La gravure reproduit-elle un portrait peint ? Quelles ont été les circonstances des séances de pose ? Le burin est-il de la main unique de Peter de Jode, ou le fruit d’un travail d’atelier, quand le travail était réparti entre les disciples et le maître ? Par quelle circonstance ce feuillet a été intégré au recueil conservé à la bmi d’Epinal ? Quels en ont été les propriétaires successifs jusqu’à probablement sa découverte parmi les œuvres sauvées de l’oubli d’une abbaye vosgienne ? Il est bien ici question de trace et de mémoire perdue.

La réalité est que quatre siècles après les circonstances ignorées de sa gestation, le portrait que j’ai sous les yeux est réductible à une simple image parmi des milliers d’autres toutes aussi muettes.
Et pourtant, si un portrait m’interpelle au point d’y laisser divaguer mon regard, m’y attarder, au mieux m’y fondre, c’est bien que ce portrait précis a quelque chose d’intrinsèque en son âme qu’un autre n’aurait donc pas : la trace ténue d’une énigme, à laquelle s’agrippe ma propre subjectivité. Sans doute une fable que je m’invente et dont le personnage inconnu devient acteur involontaire. Le mystère du geste créatif reste intact, quelque part niché dans les tréfonds d’une représentation d’un moment évanoui qui me dépasse. Il porte témoignage d’une volonté pérenne d’affronter une représentation de la figure humaine.

Toujours est-il que dans ma tentative d’aborder le portrait en prenant pour prétexte plusieurs œuvres du recueil de Peter de Jode, il a bien fallu que des indices guident ma propre subjectivité à choisir certaines œuvres plutôt que d’autres… Elles appartiennent à cette impalpable notion qui me rapproche de ces visages, parce qu’habités encore d’une l’émotion de l’instant qui les a vu naître, ou que sais-je encore dans cet acte de connivence entre deux mondes étrangers l’un à l’autre. Il est sans doute là encore question de trace qui perpétue jusqu’à nous ce passé de l’homme qu’une main de graveur a sauvé de l’oubli.

         C’est sur cette trace qu’il est convenu d’exercer mon propre geste, dans une similitude de langage et de périmètre : plume et encre de Chine qui s’accommodent avec une spontanéité du trait, sur un papier japon de faible grammage qui permet la superposition de surfaces. Et aussi un format de dessin de 12×12 cm à 12×14 cm identique au format des gravures du recueil, soit une façon de concevoir le dessin par une identique amplitude du geste. Mais le trait spontané du dessin s’oppose à l’acuité contrôlée du trait du burin. La feuille de papier est le champ d’expérimentation d’une liberté de la main et de l’esprit qui (peut) s’enrichir de l’inattendu, de l’accident : une surcharge d’encre qui se disperse dans les fibres du papier, par exemple…

… Gratitude de la main ou don du hasard, « à mesure que l’accident définit sa forme dans les hasards de la matière, à mesure que la main exploite ce désastre, l’esprit s’éveille à son tour »(2).

D’autres dessins illustrant ces propos sont consultables sur le site Anonymes regards.

portrait d'après Peter de Jode41

(1) Conservé à la bibliothèque multimédia intercommunal d’Epinal (cote REC EST 170P/R).
(2) Henri Focillon, Eloge de la main dans Vie des formes (1934), p 123, Quadrige/Presses Universitaires de France.


Ces propos sont issus d’une contribution Trais épars, de la gravure au dessin, par Jean-Charles Taillandier, peintre-graveur – Colloque international Indices et traces 2, la mémoire des gestes, U.F.R d’Odontologie de l’Université de Lorraine (19, 20 et 21 juin 2013, Nancy).

 

Portraits en Renaissance

       

        Au cours de ce printemps-été 2013, la Renaissance est à l’honneur à Nancy, et plus largement dans  plusieurs villes de Lorraine. Âge d’or porteur de valeurs de modernité, la Renaissance a marqué particulièrement de son empreinte féconde le duché de Lorraine et de Bar, un territoire à égale distance entre l’Italie et les Flandres. Un axe important parmi les rendez-vous artistiques, culturels et festifs, est sous tendu par l’héritage que ces temps lointains nous ont légué. Le patrimoine peint et gravé conservé par les Musées de Lorraine en porte témoignage.

           Ce contexte du moment se prête à apporter ma modeste  contribution à une actualité artistique qui trouve sa force vive dans une iconographie lorraine particulièrement riche. Prétexte alors pour mon travail d’atelier qui se plaît à explorer par le petit bout de la lorgnette le territoire infini du dessin. Trois expositions distinctes  aborderont en mai et juin trois versants de mon travail graphique récent né d’un regard porté sur certaines œuvres peintes et gravées appartenant à la Renaissance lorraine. 

          J’aime bien ce terme de « libre vagabondage » qui caractérise ce qu’est à l’atelier ce prétexte au dessin, né du côtoiement de visages anciens, de figures humaines en grande majorité anonymes, que conservent les cimaises ou les réserves des musées. L’écarquillement d’un regard, le contour d’une chevelure sont posés sur le papier, et le dessin prend son envol. Car Si l’acte du dessin est quelque part un acte né de la transmission, il ne s’accomplit pleinement que dans l’oubli ou le bas-côté de ce qui traçait son sillon dans le passé. Son plaisir naît de l’invention de la forme au-delà du reconnaissable.

Jean-Charles TaillandierApothéose 9
Encre et monotype sur papiers japon marouflés (2012) (30×30 cm)

          Une première source d’inspiration a été le vaste ensemble des planches gravées en 1611 par Friedrich Brentel, sur des dessins de Claude de la Ruelle et Jean de la Hière. Elles témoignent de ce que furent à Nancy les grandioses funérailles du Duc de Lorraine Charles III, de mai à juillet 1608. Dans une chronique précédente (Apothéose en noir et or), j’évoquais  l’atmosphère étrange de ces images alliée à leur hyperréalisme. Oublieux d’un contexte historique perdu dans les limbes du temps, ce digne ancêtre du reportage photographique s’ouvre aujourd’hui à une grande poésie de l’image. Du coin de rue, vous voyez défiler devant vous les trois mille figurants de ce cortège funéraire, grandiose et lugubre. Vous assistez depuis une corniche d’église à ces cérémonies du trépas parmi les ors, les tapisseries, tous ces encapuchonnés rassemblés autour de effigie de cire du duc défunt… Vous êtes ailleurs, dans un autre espace-temps. Libre à votre regard de le conquérir et le fantasmer… Les seize dessins à l’encre que j’expose à la Galerie Troncin-Denis, relèvent de cette tentative (1).

Jean-Charles Taillandier – Portrait 1
Encre sur papiers japon marouflés (2013) (12x13cm)

              Une seconde source d’inspiration m’a été fournie parmi les ouvrages précieux de l’époque Renaissance appartenant à la salle des Boiseries de la bibliothèque-bmi d’Epinal. Il y est conservé un recueil d’estampes gravées par l’artiste flamand Peter de Jode, dit Le Jeune (1570-1634), qui regroupe nombre de portraits de personnages illustres de l’Europe d’alors, mais aussi des portraits exécutés d’après les toiles de Van Dyck, Bossaerts, Titien… Ce livre peut provenir des collections pré révolutionnaires des abbayes vosgiennes ou de la bibliothèque princière du comté de Salm, mais il n’existe aucune preuve qui le certifie. L’aspect figé de l’ouvrage tient sans doute à la volonté du propriétaire d’y rassembler des portraits hiarographiques des personnages, chacun cerné dans un ovale, visage et buste finement définis par les traits acérés et précis du burin, sans laisser la moindre place à l’élan spontané du geste, au hasard du vide. Qu’en reste-t-il du destin héroïque de ces femmes, de ces hommes ? Un trait gorgé d’encre à peine aujourd’hui en saisira les contours, dans un espace de papier gagné par le blanc de l’oubli. Pour nombre d’entre eux, dans l’espace étroit d’un dessin équivalent à la surface du cuivre original (12×12 cm), j’ai cerné d’une ligne hasardeuse ce que j’en devine encore. Je devrais plutôt dire ce que je m’en invente… (2)

           Enfin, une troisième série de portraits Renaissance, sur papier japon de format carré est inspirée d’œuvres, en majorité de l’Ecole Lorraine et de la main d’artistes demeurés inconnus, conservées au Musée lorrain de Nancy et au Musée de la Cour d’Or de Metz-Métropole. Ce sont des tentatives graphiques d’habiller l’énigme d’un regard (3).

19portrait Bis

Jean-Charles Taillandier – Portraits Renaissance 18 et 19
Encre et collages sur papiers japon (2013) (chacun 30×30 cm)

 

(1) Dialogue Renaissance-Création contemporaine /Friedrich Brentel -Jean Charles Taillandier, Galerie Troncin-Denis, Nancy. Exposition du 16 mai au 29 juin 2013.

(2) Portraits en Renaissance / Dessins de Jean Charles Taillandier inspirés d’un recueil gravé par Peter de Jode, bmi d’Epinal (bibliothèque multimédia intercommunale) – Exposition du 14 mai au 30 juin 2013.

(3) Portraits en Renaissance / Dessins de Jean Charles Taillandier inspirés de l’Ecole Lorraine, Galerie Mme de Graffigny, Villers-lès-Nancy – Exposition du 31 mai au 23 juin 2013.

entre nuit et aube

Jean-Charles Taillandier, Entre nuit et aube, gravures et texte.

J’ai réalisé cette composition images et texte spécifiquement pour la page de ce blog.
Elle reprend chacune des neuf gravures (eau-forte sur cuivre) composant la suite gravée
qu’accompagne mon poème composé en deux colonnes verticales.
L’édition du coffret, de format fermé 36 x 28 cm, a été limitée à 3 exemplaires H. C. ,
comprenant les neuf gravures et 3 bi-feuillets avec texte.
Année de création : 1990.
Par la suite, les neuf gravures ont fait indépendamment l’objet d’un retirage, limité
à 40 exemplaires et imprimés sur Velin Arches crème, au format papier 25 x 33 cm.

Ci-dessous, vue du coffret Entre nuit et aube.

Eros intime : Alméry Lobel-Riche, graveur

         

Hormis l’Amour et la Beauté
Ce que nous nommons Vérité
n’est qu’une accumulation
d’erreurs.
(inscription dans une gravure d’Alméry Lobel-Riche)   

J’ai envie de partager le plaisir d’une découverte à laquelle m’a convié un ami bibliophile qui, pour des raisons personnelles, souhaiterait se séparer d’un ouvrage rare, considéré comme pièce maîtresse d’Alméry Lobel-Riche (1880-1950), peintre, graveur et illustrateur, très apprécié des collectionneurs pour son art dévolu à la célébration de la beauté de la Femme et à l’Art d’Aimer. Arabesques intimes est un recueil de 30 gravures érotiques par Alméry Lobel-Riche, éditeur de l’ouvrage, publié en 1937. Le tirage, sur les presses de l’artiste a été limité à 50 exemplaires. L’ouvrage, In-folio 39×30 cm comprend 30 planches gravées à l’eau-forte et à la pointe sèche, et un dessin original au crayon noir et sanguine. Les gravures, de dimensions diverses, sont imprimées en noir ou noir/rouge sur papier épais à la forme. Quelques unes sont monogrammées dans la planche. Certaines sont titrées, d’autres sont avec remarques (vignettes) dans la planches, plusieurs rehaussées de crayon ou sanguine. Dans une préface « Pour qui ? Pourquoi ? », l’artiste affiche un double héritage envers le peintre Forain et le grand sculpteur Rodin qui célébrèrent La Femme ,chacun dans leur art. Il s’agit là de bousculer les codes, hors de toute morale, et magnifier « ces couples humains agglutinés dans le creuset de la douleur, de l’extase, de la diabolique et charnelle volupté… ».

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937)
ci-dessous : (g) eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937) (16×23,5cm)
(d) eau-forte et pointe sèche (1937) (16,5x24cm)

            Une virtuosité du dessin et des techniques de la gravure en creux sont au service du lyrisme du trait qui parcourt ces planches. Une ligne sinueuse, parfois rehaussée au crayon souligne la plasticité des corps et des postures, et si cet élégant classicisme a fait de Lobel-Riche l’un des illustrateurs les plus en vogue des années 30, il n’en demeure pas moins virtuose quand son inspiration emprunte les chemins plus tortueux de la bacchanale monastique (voir gravure ci-dessous). Plusieurs planches d’Arabesques intimes en témoignent, envahies d’une noirceur du trait  (et du grain d’aquatinte) dignes de Goya. Cette variété stylistique et d’inspiration s’explique sans doute par le fait que, de l’aveu même de l’auteur dans sa préface, l’ensemble des images rassemblées dans ce recueil « sont nées, très espacées, dans le courant de toute une vie, feuillet par feuillet, au vol d’une impression, d’un souvenir bien dessiné ». De même, certaines gravures sont signées, ou accompagnées du monogramme de l’artiste au sein de la planche.

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, eau-forte et pointe sèche  (1937) (16x25cm)
Ci-dessous : vignette (taille réelle) dans l’angle inférieur gauche d’une autre planche.

Une autre caractéristique du style de Lobel-Riche réside dans la tension savamment structurée entre l’ombre et la lumière, laquelle éblouit la sensualité des corps, quand l’ombre, au contraire participe du mystère où se terre l’infinie question du « Pour qui ? » et du « Pourquoi ? »… Dans nombre de ses planches, où sa pensée s’est épanouie dans le lyrisme et l’équilibre formel, l’artiste, prolonge pourtant le discours graphique en  insérant dans l’harmonieuse blancheur du papier de légères figures d’un agile trait de pointe sèche, que l’on pourrait appeler « vignettes », à la manière d’un écrivain souhaitant préciser sa pensée de notes brèves en bas de page. En un geste complice au chant joyeux ou triste du trait qui suggère un infini plaisir au dessin, la main de l’artiste, en touche légère, impressionniste,  ajoute au lyrisme éternel porté par l’image gravée la fugacité d’un quotidien intimiste et sensuel, que témoignent ces figures connues et aimées, étreintes dans le bonheur des jours.

Alméry Lobel-Riche – Arabesques intimes, dessin crayon et sanguine (1937)

     Une rapide consultation sur le Net atteste que l’œuvre gravé de Lobel-Riche est immense. La ville de Meymac, en Limousin, où il repose et où il avait ses attaches familiales, en garde le souvenir d’un artiste exceptionnel et familier. Il y exerçait surtout ses talents de peintre et de dessinateur en peignant à l’huile sur le motif les environs (*). Mais il était surtout connu du grand public et des bibliophiles par son talent de graveur, qu’il exerçait à Paris où il avait ses ateliers. Familier de Baudelaire dont il écrivait « « Le poète des Fleurs du Mal est le premier, le plus grand poète de la femme moderne. Beaucoup le chanteront après lui, mais il est resté le Maître et le Modèle. », il illustra plus d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels Femmes (Paul Verlaine), Le Journal d’une femme de Chambre (Octave  Mirbeau), les Diaboliques (Barbey d’Aurevilly), Chéri (Colette), Salammbô (Flaubert), Rolla (Alfred de Musset), l’Eloge de la Folie (Erasme)  , La Fille aux yeux d’or (Balzac), Poil de Carotte (Jules Renard), La Maison Teillier (Guy de Maupassant), les Luxures (Maurice Rollinat) et bien d’autres grands auteurs…

(*) J’en remercie le site de la ville de Meyrac, en Limousin, où il repose, et wikipedia pour les renseignements que j’ai pu y trouver.
J’ai eu quelques temps entre les mains ce présent recueil Arabesques intimes, confié par un ami. Par la suite, cet ouvrage fut vendu aux enchères. M’étant documenté sur l’artiste, j’ai lu qu’il était considéré aussi comme peintre orientaliste, ayant séjourné plusieurs mois au Maroc en 1918 / 1919, notamment aux côtés du Maréchal Lyautey dont son château/musée est proche de mon domicile. Il y conserve peut être des œuvres du peintre que j’aurais plaisir à découvrir…