Berlin Alexanderplatz, dessins

le Goethe-Institut Nancy me proposa dans le passé de traduire en images un ouvrage de littérature allemande de mon choix, dans le cadre d’un projet d’exposition (*). J’avais porté mon dévolu sur Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin, immense roman dont la puissance littéraire et le récit m’accompagnèrent longtemps. Il déroule l’épopée tragique de Franz Biberkopf dans les bas-fonds berlinois des années 1925-1930, parmi ses bars louches, ses rues et quartiers sombres, où règnent vices et violences. Le pauvre bougre Biberkopf, criminel qui a purgé sa peine veut redonner sens à sa vie et rester honnête, mais n’y parviendra pas. Il croise sur sa route toute une galerie d’hommes et femmes, ballottés comme lui par un destin de misère, affrontant la réalité sordide de la grande ville, avec pourtant des îlots de tendresse et de mystère.
On sort de cette lecture abasourdi de tant d’images et de scènes réduites « à l’os » livrant le constat d’une humanité nue, sans pathos.
Que ma propre subjectivité traduise en une série de dessins un tel univers à vif ne pouvait souffrir d’aucun pittoresque ni fioriture. Je disposais d’un matériau brut : j’ai l’habitude de garder les moindres épreuves d’essai de mes suites gravées antérieures. Ce sont de simples feuillets de papier qui témoignent des premières morsures à l’eau-forte, encore anarchiques, d’une l’estampe en devenir. Sortis de leur contexte créatif, des années plus tard, ils font office de palimpseste. Sous un regard vierge et neuf, ils sont des ferments d’images nouvelles, aptes à recueillir la décantation lente d’une lecture.

Jean-Charles Taillandier, dessins pour Berlin Alexanderplatz
encre, mine de plomb sur états gravés, chacun 32 x 40 cm.


Je présente ici ces images issues de ma lecture de Berlin Alexanderplatz, dessinées à l’encre ou à la mine de plomb sur ces états gravés anciens, parfois rehaussés de couleur. Et puis, j’avais délaissé ces dessins remisés dans un carton, accaparé par d’autres projets graphiques, et plongé dans de nouvelles lectures. J’ai eu peu d’opportunités ou, à vrai dire de motivation profonde, à « illustrer » une œuvre littéraire. J’ai tenté l’expérience avec La Divine Comédie de Dante, sous forme d’une suite de gravures à l’eau-forte sur cuivre. Je trouve que c’est un exercice difficile tant il est malaisé de trouver la bonne distance entre son exigence de liberté graphique et un univers romanesque ou poétique par nature très prégnant.
Évoquant plus haut ce grand roman d’Alfred Döblin, je ne peux m’empêcher d’associer à ma réflexion une autre œuvre magistrale, le Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline, qui me fut un autre choc de lecture, avec son style unique et son atmosphère autant poisseuse que désespérée, quasiment nihiliste. L’épopée de son héros Bardamu, revenu de tout après la grande boucherie de la guerre de 14-18 est en errance perpétuelle dans le monde, échoué dans les quartiers misérables de la grande ville. Les ambiances des faubourgs où se débattent Biberkopf ou Bardamu se ressemblent, qu’ils soient les quartiers de Berlin ou la Place Clichy parisienne, avec ses commerces, ses taxis, ses gosses des rues, ses passants qui déambulent, ses bas-fonds, ses cris et ses odeurs….
A tel point, je pense, que j’aurais pu aboutir aux mêmes dessins, penché sur Voyage au bout de la nuit.

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination » Louis Ferdinand Céline

(*) Sequenz 9 / Literatur und film  – Editions du Goethe Institut Nancy  (1996)

Chair de papier, une suite gravée

Jean-Charles Taillandier, Chair de papier
Cinq planches xylographiées de la suite gravée, hauteur 100 cm (2008)

La réactualisation de mon blog sous son nouveau  nom chairdupapier.fr est aujourd’hui « inaugurée » par la revisite d’une suite gravée déjà ancienne qui avait justement pour titre un vocable très proche : chair de papier. Non pas par nostalgie, mais parce que ce travail d’atelier amorçait ce qui allait devenir pour moi, en beaucoup de circonstances, comme une méthode : à savoir la rencontre fortuite avec une œuvre du passé, gravure ou peinture, souvent issue du patrimoine lorrain, qui aurait la vertu de nourrir mon propre imaginaire. Cette œuvre d’un passé lointain a laissé son empreinte, mais, de si loin qu’elle vienne, a transmis aussi son énigme. Une énigme d’image qui, dans la chaîne continuelle du temps, éveillera en moi d’autres images intimes. Inconscientes, subliminales, que sais-je ? Ces travaux d’atelier réunis sous le titre Chair de papier prendront peu à peu la consistance, dès 2008, d’une suite de gravures sur bois grand format, marouflées sur papiers orientaux, à exemplaire unique.

Mais d’abord, un peu d’histoire


Un œil attentif peut déceler le seul autoportrait connu de Claude Jacquart, dissimulé parmi les 150 personnages peints du dôme de la cathédrale de Nancy, près de sa signature.

Point de départ donc : trois gravures à l’eau-forte signées Jacquart, conservées dans les collections de la Bibliothèque Stanislas de Nancy. La première, de très belle facture, « gravée par son très humble et très obéissant  serviteur Jacquart » et datée 1734, représente une scène de chasse.  Elle est l’œuvre de Claude Jacquart (1686-1736), graveur à la Cour de Lorraine sous le règne du duc Léopold puis de François III. La seconde, vraisemblablement met en scène une mendiante (?) que croisent avec dédain deux hommes. D’un trait plus sommaire, et signée Jacquart fils, non datée, elle pourrait être l’œuvre de Marc Antoine Jacquart, fils aîné du précédent dont on connaît l’existence par une pension que lui aurait consentie François III en 1735 pour parfaire à Vienne sa formation artistique. La troisième gravure, datée 1736 et intitulée Le temple de l’hymen est plus imposante et intrigante. C’est une œuvre de commande en l’honneur du mariage de François III de Lorraine avec Marie Thérèse de Halsbourg (célébré à Vienne en 1736). Un édifice allégorique porte en triomphe les deux souverains entourés de la Cour sur les balcons adjacents. Mais qui fut ce Claude Jacquart dont peu d’œuvres subsistent (cathédrale de Nancy, Musée historique lorrain de Nancy…) parmi toutes celles qu’il a peintes dans de nombreux édifices du duché de Lorraine ?  Il faisait partie des nombreux talents artistiques jusqu’au rattachement de la Lorraine à la France en 1766. Les artistes les plus brillants se tournant alors ensuite vers Paris et les quatre coins de l’Europe. Les historiens Nicolas Le Clerre (*) et Gérard Voreaux (**) nous apportent des précisions : recommandé par le peintre Claude Charles, son maître, et sous la protection du Duc Léopold, Claude Jacquart part à 14 ans en 1700 faire son apprentissage en Italie. De retour 10 ans plus tard à Nancy, le Duc le consacre. »peintre ordinaire de Son Altesse Royale » et lui attribue l’honneur de réaliser la fresque monumentale illustrant l’Ancien et Nouveau Testament, qui ornera la coupole de la cathédrale de Nancy (1723-1727). Mais l’ouvrage déplut au commanditaire et signa sa disgrâce jusqu’à la mort du duc. On raconta même que la duchesse Elisabeth Charlotte lui lança ces propos peu aimables : « Je vous avais demandé un ciel et vous m’avez peint un enfer ! » (**). Il avait de quoi être déconfit pour le restant de ses jours. Néanmoins rien ne confirme que cet échec est responsable de sa mort prématurée à 50 ans, l’année où il grava Le temple de l’hymen. Composée quelques mois avant son décès, faut-il  voir dans ce beau morceau de gravure une marque d’allégeance sincère au jeune duc François III qui succède à Léopold, ou une marque d’estime au peuple des rues de Nancy qui l’ont vu naître (il était fils de charpentier).

(*) Nicolas Le Clerre (Le Duc et le peintre/ Lunéville, fastes du Versailles lorrain, Paris, 2003.
(**)Gérard Voreaux (Les peintres lorrains du XVIIIe siècle, Editions Messene, 1998

Claude JacquartScène de chasse, eau-forte et burin (1734) / Jacquart Fils – sans titre, eau-forte / Claude Jacquart –Le Temple de l’hymen, eau-forte et burin (1736) (38×50 cm) – Bibliothèque Stanislas, Nancy.

La gravure Le temple de l’Hymen a particulièrement suscité mon intérêt par un détail. Sur le devant de la scène du temple dressé à la gloire des puissants, l’avant-plan, telle une scène d’opéra m’a intrigué. C’est une mise en scène savamment orchestrée de la société de Nancy des années 1730 dans toute sa diversité (nobles, cavaliers, mendiants, femmes portant linge ou victuailles, ecclésiastiques, enfants, etc…)
Quelle motivation m’a conduit à privilégier cette étroite bande horizontale gravée pour amorcer une nouvelle fois le thème de la figure ? Je serais tenté de répondre par une autre question : pourquoi cette gravure hors du temps m’émeut particulièrement ? Par-delà le décalage temporel et esthétique, j’ai été intrigué par le souci méticuleux qu’a pris Jacquart à graver les figurants de l’avant-plan comme si ce thème le motivait plus que l’ornementation architecturale de l’arrière-plan. Véritable gravure dans la gravure, le traitement stylistique des personnages rompt avec la construction monumentale du fonds, comme si, par un retournement du sens, l’intérêt de l’image était porté sur l’avant-plan. Sur l’humain, donc, au détriment du cérémoniel et de l’anecdotique.  Mille détails émergent quand on observe à la loupe le fourmillement de ces gens : les postures, le traitement des figures par groupes séparés, l’ambiance de quiétude générale, et pourquoi, au milieu de ce calme une femme et son enfant nous font face dans des gestes apeurés ?

Claude Jacquart –Le Temple de l’hymen (détail), eau-forte et burin (1736) (38×50 cm) – Bibliothèque Stanislas, Nancy.

(cliquer sur l’image)

Cette image est un fragment que mon imaginaire subtilise pour raconter d’autres histoires, imaginaire lui-même irrigué sans doute de multiples réseaux souterrains (d’une lointaine lecture du Tableau de Paris de Louis Sébastien Mercier, par exemple…) « Ce que nous voyons, c’est le tableau traduit dans notre expérience propre » expose dans de belles pages Alberto Manguel (Le livre d’images, éditions Actes sud, 2001) : « nous fabriquons notre histoire à partir des échos d’autres histoires, de l’illusion de notre propre reflet, de connaissances techniques et historiques, de commérages, de rêveries, de préjugés, d’illuminations, de scrupules, d’ingéniosité, de compassion, d’esprit. Nulle histoire suscitée par une image n’est définitive ni exclusive, et les degrés d’exactitude varient en fonction des circonstances mêmes qui donnent naissance à cette histoire ». L’historien d’art plante les balises et trace une voie dans l’ordonnancement des figures et des styles, mais « si l’univers révélé par uneœuvre d’art demeure toujours extérieur à l’œuvre , l’œuvre d’art demeure toujours extérieure à son appréciation critique ».

      Par quels efforts de connaissance combler ce vide entre l’instant créateur contemporain de l’atelier et  l’instant ébahi de la redécouverte ? J’emprunte encore cette citation d’Alberto Manguel : « Touteœuvre d’art croît à travers d’innombrables couches de lecture superposées, et chaque lecteur la débarrasse de ces couches afin d’arriver à elle en ses propres termes. Pour cette dernière (et première) lecture, nous sommes seuls ».

Je me suis plongé dans cette étroite bande horizontale d’humanité, miroir grossissant de l’acte créateur de Jacquard. Il y a sans doute quelque chose de cannibale dans cette démarche. J’y ai projeté ma vision et mon imaginaire, rassemblant mes propres fragments épars…Si l’acte contemporain du dessin est quelque part un acte né de la transmission, il ne s’accomplit que dans l’oubli de ce qui a pu être dit ou écrit. Commençait alors le travail d’atelier.

Chair de papier, une suite gravée

Le regard qu’il m’est possible aujourd’hui de porter sur ces 3 gravures anciennes de Jacquart est double. D’abord, il est la prise de conscience d’un monde disparu que seul pourrait raviver le travail d’un historien d’art que je ne suis pas. Mais il est aussi le témoignage d’une humanité, qui, celle-ci, reste éternelle et nous relie à ce monde disparu. Le lien entre ces deux pôles est ma conscience poétique de ces images qui ont traversé le temps et m’éveuvent comme sans doute elles pouvaient émouvoir les contemporains de Jacquart, mais d’une façon autre qui me reste inconnue. Il existerait bien un autre lien fondamental entre Jacquart et moi, c’est celui de notre technologie de graveur à l’eau-forte, tant la pratique de notre confrontation à la plaque de cuivre, à notre attention soutenue aux morsures d’acide, aux subtilités de l’essuyage, n’a guère varié aux cours des siècles. Le langage change, mais non la main. Mais tenter de traduire cette vérité poétique de l’image par le biais de mon propre imaginaire et de ma propre subjectivité imposait de changer le langage. Le langage de la xylographie, par son côté minimaliste, a ce mérite d’aller au plus immédiat de cette quête tactile de l’image. De grands panneaux de bois ont servi de support à la gravure de nombreuses figures, sans prescience de composition. Ce long travail de gravure sur bois achevé, je disposais de ma matière brute dans laquelle je puisai mes motifs. Pas de redites, que des exemplaires uniques au gré de l’instinct et du pouvoir de transparence des fins papiers orientaux qui me permettaient superpositions, collage, travail sur l’envers. La galerie ci-dessous en livre quelques exemples (cliquer sur les images).

Chair de papier, suite gravée

Les bas rouges, gravures et dessins

Jean-Charles Taillandier, Les bas rouges 3, 2 et 7
gravures sur plaque vinyl, 60 x 60cm (2019).

Retour à l’atelier au milieu des planches, des papiers, des encres et des outils… Je pensais en avoir fini avec la série Apothéose en noir et or mentionnée à trois reprises dans ce blog. La présentation de l’ensemble de ses dessins avait été prolongée sur les cimaises du Château des Lumières de Lunéville jusqu’au 31 décembre 2016, accompagnée d’un catalogue. Et puis, une nouvelle thématique m’avait accaparé. Pourtant je restais sur ma faim, car l’exploration d’un tel univers aux confins de l’histoire de l’art, du rêve et aussi du fantasme me poursuivait. Alors je me remis à l’ouvrage, mais avec d’autres outils. Délaissant la spontanéité du dessin sur papier, la gravure en relief ouvrait d’autres perspectives avec un rapport au temps différent. Autant dire une maturation de l’image beaucoup plus lente car soumise aux nécessités d’un langage lui-même dépendant d’une technique rigoureuse qui dicte sa loi : dureté du support, exigence d’un outil de qualité rigoureusement affûté, temps de séchage des encres, jeu des planches multiples, etc… Une somme de contraintes qui pourrait décourager toute entreprise, mais qui, à l’inverse induit un état d’esprit propice à une exploration dans l’image bien spécifique. Le graveur, par principe, n’est pas l’esclave du chronomètre, et d’ailleurs il s’en contrefiche. L’atelier du graveur est avant toute chose un espace de liberté…

Le tout était de bien choisir mon support. Délaissant le bois de fil ou compressé, j’ai opté pour un support vinyl lisse, dur et homogène que me procurent certaines dalles de sol industrielles vendues dans le commerce. Ce qui permet de disposer d’un format rigoureusement carré superposable avec précision pour un travail en deux couleurs. Cette série nouvelle est constituée de quatorze gravures imprimées à la main sur papier Fabriano ivoire, limitées à 20 exemplaires.
Pour chaque gravure, c’est une longue suite d’étapes de travail, depuis l’ébauche du dessin sur papier, dont la composition est au besoin reprise par calques secondaires ou collages partiels, jusqu’au tirage final. C’est pourquoi, j’en élabore plusieurs de front, passant de l’une à l’autre, avec un « cahier des charges » restreint : format carré unique des planches 60 x 60 cm, avec seulement deux couleurs, le noir et le rouge (au besoin noir avec une pointe de blanc) sur le ton ivoire du papier, ce qui se traduit pour chaque image par deux, voire trois planches. Cette simplicité a un but, celui d’épurer au maximum mon langage graphique, reprenant avec deux couleurs au lieu d’une seule, l’esprit qui m’avait conduit à travailler ma précédente série de xylographies  Rouge est la couleur du mystère, inspirée de l’oeuvre peinte de Georges de la Tour. Cette économie de moyens est propice à un état mental qui porte toute l’attention sur la ligne et le trait, qui aura pour ambition de simplifier l’idée jusqu’à l’épure. Une fois que cette idée principale est consacrée, j’imprime sur papier un premier état  posant les grandes lignes de la composition, qui se précisera au besoin à l’aide de fragments de calques ou de papier collés dessus. C’est la phase de construction de l’image la plus excitante, quand on tourne autour de l’idée d’une forme sans parvenir encore à la concrétiser de façon convaincante. Par ce long cheminement, l’esprit de chaque gravure, puis la série entière trouve peu à peu son unité et sa cohérence.

Les épreuves d’essai sur kraft ou calques s’accumulent au fur et à mesure de l’élaboration des planches, dont l’ensemble peut me satisfaire, ou bien constituer de potentiels fragments d’images en devenir. C’est ce que j’appelle ma banque de données. Peu à peu se bâtit une cohérence de sens pour l’ensemble de la série qui naîtra d’une lente maturation. Seule une idée très générale de la série est préconçue et chaque image se nourrira des apports des précédentes. Contrairement à d’autres graveurs  qui pourraient attaquer d’emblée leur planche à l’instinct, l’étape de la gravure elle-même des planches de vinyl n’est pas la tâche la plus longue dans le processus de création. Elle valide dans la matière un tracé par les ressources conjuguées des gouges en u ou en v, ou des ciseaux pour le dégagement des aplats. Avec cette nécessaire contrainte que connaissent tous les graveurs, qu’est la délicate et fréquente nécessité de l’affûtage des outils. C’est un casse-tête technique que je n’ai pu résoudre de façon absolument satisfaisante en consultant les sites spécialisés, à propos notamment de la valeur d’angle d’affûtage du tranchant des outils. Mon expérience personnelle fait que je m’en tiens à utiliser différents grains de toile émeri en finalisant l’affûtage sur la pierre à huile. Simple affaire de technique, me direz-vous, mais tous les ami(e)s graveurs savent combien un usage précautionneux des outils et des encres est fondamental dans tous les langages de la gravure en creux ou en relief.


Jean-Charles Taillandier, série Les bas rouges, format 60 x 60 cm (2019).
ci-dessus : cinq étapes successives dans le processus de la planche gravée 7
galerie ci-dessous (cliquer) : gravures 2, 5, 4, 9, 11 et 13 / dessins 1, 2, 6, 15, 11 et 16.

Portraits des Lumières

Je reviens avec cet article à une série de dessins déjà anciens intitulée « Portraits des Lumières » dont l’exposition inaugurale eut lieu en 2005 à la bibliothèque Stanislas de Nancy, dans le cadre du programme de Nancy 2005, le temps des Lumières. Un commentaire sur l’un des 33 dessins composant la série avait fait l’objet d’un précédent article, Le peintre et son modèle, à propos d’un dessin inspiré d’un portrait d’Anne-Marie Drant, peint vers 1785 par Dominique Pergaud qui était aussi son époux (Musée Charles de Bruyères de Remiremont). Dans ses grandes lignes, mon projet était de travailler la thématique du portrait, prenant prétexte de sources iconographiques conservées dans les collections publiques ou privées de Lorraine, visages lointains, célèbres ou anonymes ayant vécu au XVIIIe siècle en Lorraine.
Mais il ne s’agissait bien que de prétexte : une béance de plus de deux siècles m’offrait en partage l’apparence physique de parfait(e)s inconnu(e)s d’un autre espace temps, qu’aucune connivence ne pouvait combler. Prenant prétexte de ce regard lointain que l’artiste avait immortalisé par son pinceau sur sa toile, je m’inventais un nouveau personnage et je butais sur son énigme qu’une seule ressource pouvait combler : mon imaginaire… Un imaginaire d’autant plus attisé que le personnage représenté par le peintre était étranger à la grande Histoire et promis à un éternel anonymat. Et je parachevais ma démarche de dessinateur en associant à ce lot de personnages d’époque révolue quelques autres purement virtuels.
Ce qui m’intéressait était d’approcher la thématique du temps, de la trace, et dans ce basculement d’une vérité qui nous échappe inexorablement, au profit de l’invention et du faux-semblant. S’en est suivit cette série de 33 portraits fantasmatiques, réalisés dans un format 80 x 100 cm à l’encre de Chine et pinceau sur un marouflage de papier orientaux préalablement travaillé par gravure au monotype avec des encres grasses. Soit donc pour chaque dessin plusieurs couches de papier superposées et collées.

Depuis 2005, la série complète des dessins est conservée dans un coffret de bois verni à l’abri de la lumière, mais quelle ne fut pas ma surprise en soulevant récemment son couvercle : l’huile de lin parcimonieusement mélangée à l’encre grasse de la gravure avait par endroits contaminé les fibres des papiers, parcheminant par endroit les visages d’une belle coloration brune et chaude. C’était mon projet esthétique d’outrepasser le temps par une simple tentative de dessin, de porter vers un ailleurs ce qu’une main anonyme pensait fixer à jamais, et voici que la chimie naturelle continuait l’œuvre, au gré de sa fantaisie. J’y retrouvais l’esprit de mes fantasmagories, mais nourri et embelli d’une patine du temps qui m’enchante. Voici quelques uns de ces portraits présentés ci-dessous :

Ci-dessus : Jean-Marie Boutet de Montvel , acteur et dramaturge lorrain (1745-1812), d’après gravure.
Louis-Ferdinand de Nesle, dit « Gervais« , directeur des jardins de François III,  (vers 1750),  d’après peinture anonyme.
Elisabeth Charlotte d’Orléans (1676-1744), épouse duc Léopold,
d’après peinture attribuée à Pierre Gobert, Musée lorrain de Nancy.
Pierre Jobart, Maître des Comptes du Barrois, (vers 1700),
d’après peinture de Nicolas Dupuis – Musée des Beaux-Arts de Nancy.
Charles Palissot de Montenoy, auteur dramatique, opposant aux philosophes des Lumières (1730-1814) d’après gravure, Musée de la Révolution française.
Jeanne Chéron, Dame de la Congrégation de Lunéville, (vers 1730)
d’après peinture de Charles Louis Chéron – Musée du Château de Lunéville).
Jean-Baptiste Simonin (père), professeur au Collège royal de Chirurgie (1750-1836)
d’après peinture anonyme , Musée de la faculté de médecine de Nancy.
Marie-Françoise-Catherine de BEAUVAU-CRAON, Marquise de BOUFFLERS, (vers 1730)
d’après gravure – Bibliothèque Municipale de Nancy.

Mains

      Toujours ce va-et-vient dans mon travail, entre gravure et dessin. Mais la gravure accapare beaucoup par ses multiples étapes de conception sur le support, et son report sur le papier… Je le vis en ce moment, moi qui grave sur linoléum ce qui sera une suite à Apothéose en noir et or (jusqu’à ce jour une longue suite de dessins présentée dans ce blog dans trois précédents articles).

      Une autre série s’est alors immiscée dans mon travail d’atelier;  elle s’est imposée à moi comme une respiration, un pur travail de dessin sur le thème de la main : la main qui enserre, qui caresse, la main qui se repose ou qui travaille… bref, une main immémoriale, comme pour m’abstraire d’un lourd exercice en cours, qui me libère de toute temporalité, de toute exigence technique, et qui me laisse aux prises avec la simple ressource de l’encre et du papier.

      Sans doute cette petite suite  légère et fugace intitulée « Mains » s’épanouira encore, déroulant sa gestuelle dans la porosité d’un corps qui se devine plus qu’il ne s’impose au regard. Ce dessin n’a pour fonction que d’inscrire dans le papier la réminiscence d’une pose ou d’un geste qui affleure à notre mémoire. Pas de temps, pas de lieu, juste la trace de ce qu’exprimait un jour une main…

La série compte à ce jour 10 dessins (encre de Chine sur japon, format 30×30 cm).

Jean-Charles Taillandier – « Mains »
de haut en bas n° 3, 7, 10, 5, 4 et 9 (extrait)
encre de Chine sur papiers japon, chacun 30×30 cm, année 2017.

Cette suite de dessins est exposée jusqu’au 29 juillet à la Galerie Pichon, 7 bd Recteur Senn, Nancy, dans le cadre de la manifestation

6 WEEK-ENDS D’ART CONTEMPORAIN À NANCY

en partenariat avec l’association GWEAC – Commissaire général Victor Rarès
Plus d’infos et programme complet :
www.6-weekends-dart-contemporain.fr

Continuum rêvé et le rouleau Césaire

 

Continuum rêvé et le rouleau Césaire, vue de l’exposition
Bibliothèque Stanislas, Nancy © jc Taillandier

     L’exposition Continuum rêvé et le rouleau Césaire que Jean-François Chevalier et moi-même avons présentée dans le décor feutré de la Bibliothèque Stanislas, sous les auspices du 11e Congrès International d’études sur l’emblème, s’est tenue à Nancy du 3 au 7 juillet 2017. Elle est désormais close. Du haut de sa majesté de plâtre, le roi Stanislas ne méditera plus sur nos deux propositions graphiques qui renouvellent, selon nos sensibilités propres, le genre de l’emblème : Jean-François Chevalier puise dans l’intime les secrets de l’emblème pour composer un recueil gravé ; quant à moi , j’ai déroulé sur table l’énigme gravée de mon rouleau Césaire (voir article précédent), censée présenter au public une découverte archéologique majeure, mais inventée de toutes pièces… Deux approches différentes pour associer image et texte, et marier les alchimies de l’encre sur le cuivre, au service d’un imaginaire.

      Le propre de l’emblème est d’accompagner une image avec un titre, un texte et une morale, selon les règles et les habitudes en vigueur aux XVI et XVIIsiècles. Les collections de la Bibliothèque Stanislas de Nancy sont riches d’exemples fameux de livres d’emblèmes. Ils sont désormais répertoriés à l’exemple de cette gravure de Jacques Callot « rien de rude ne l’épouvante », placée en frontispice de l’affiche, et qui a servi de logo au congrès : un chardonneret perché sur un chardon. D’où l’à-propos de ce congrès international à Nancy à l’initiative de Paulette Choné, Professeur émérite des Universités et membre du Bureau  de la Society for Emblem Studies, attirant l’attention des chercheurs spécialisés dans les domaines les plus variés : histoire de l’art et des arts décoratifs, histoire littéraire, histoire du livre et de l’illustration, iconographie, symbolique, théorie de la représentation, philosophie, histoire sociale et culturelle, sciences de la nature, informatique.

 

Continuum rêvé et le rouleau Césaire. Emblèmes du XXIe siècle.

      On n’en a jamais fini avec les emblèmes ! Le congrès a inspiré nos deux propositions plastiques qui approfondissent la tension entre une image et un texte complices. Nous nous aventurons à explorer les secrets de l’emblème, qui correspondent à l’une des préoccupations des chercheurs : « Qu’est-ce que faire un emblème ? »

      Jean-François Chevalier réalise un recueil de dix-neuf emblèmes gravés, dont les motifs sont choisis, par reflet analogique, parmi les références d’un vécu intime. Avec les « écritures » de Paulette Choné, ces images parlées et multiples développent et réhabilitent la pensée d’un Continuum rêvé.
L’énigme du rouleau Césaire compose, quant à elle, une bande de fragments gravés sur papier japon, longue de dix-neuf mètres, et à exemplaire unique, dont certains détails révèlent des motifs emblématiques. Pièce maîtresse de fouilles archéologiques de pure fiction, comme le récit qui l’accompagne (Editions La Dragonne, Nancy, 2001), elle s’inscrit pleinement dans cette démarche exploratoire de l’image et du texte.

 Jean-François CHEVALIER (textes de Paulette CHONÉ), Continuum rêvé
recueil gravé, planche 4 © jc Taillandier

      Jean-François Chevalier a présenté l’image de l’oiseau sur la chaise dans un travail antérieur de sculpture revisitée aujourd’hui en gravure à l’eau-forte. De là naît le trouble, vertu d’une poésie de l’image, que le spectateur reçoit avec sa propre subjectivité. Accompagnée du texte en regard que lui consacre Paulette Choné, l’emblème a pris forme :

          Naturellement

          vautour de faillite et de honte
          un demi-siècle sous le derrière
          du grand-père
          t’apprit à fond le pavé de la cuisine
                                       Il n’est pas de serre qui ne s’émousse.

      Mon travail gravé, dans le rouleau, accueille aussi la présence de l’oiseau. Elle s’actualise d’une relecture poétique et vivante, confrontant la matière volatile de toute  vie à la pesanteur du destin et des éléments. De multiples motifs hermétiques se répètent et dialoguent tout au long de ce déroulé imaginaire. Devenu irréel et poétique, cet univers amène d’autres questionnements à notre monde contemporain auxquels participe le langage plastique (assemblage papier-image-couleur-texte-affabulation)…
Dans la préface qui accompagne le récit, Jean-François Clément souligne que « Jean-Charles Taillandier lui-même, au premier regard, donne le statut de canular à cette création. Un canular est seulement un jeu qui vise à créer des doutes sur la légitimité de nos croyances, en nous faisant abandonner la posture fictionnelle, mais son but est aussi parfois de déstabiliser les institutions. Il s’oppose donc à la supercherie et au faux. »

 


     Jean-Charles TAILLANDIER , L’énigme du rouleau Césaire 
gravures et collages sur papier japon (détails fragments 6 et 4, longueur  60 et 50 cm).
Continuum rêvé et le rouleau Césaire, vue de l’exposition
Bibliothèque Stanislas, Nancy © jc Taillandier

 

Contacts :
–  Le site des amis des études emblèmistes en France  : https://aeef.hypotheses.org
– Le site de la society for emblem studies  :  http://www.emblemstudies.org
– Le site de Jean-François Chevalier, graveur  :  http://www.jeanfrancoischevalier.com/
– Le site de Jean-Charles Taillandier, graveur  :  http://www.taillandier-art.com/