Catégorie : Artistes
Maroc, la province de mes rêves de Dalila Alaoui

L’artiste Dalila Alaoui nous invite, dit-elle, à sa « quête dont les étapes ont constamment été guidées par le hasard et la coïncidence »… Ainsi définit-elle sous le titre La province de mes rêves la résidence-création présentée en Lorraine, sous deux abords différents, au cours de juillet 2015, d’abord au cœur du Saintois dans le Château-Musée de Thorey-Lyauthey, puis à Espace d’art contemporain 379 de Nancy. Ces deux étapes ponctuant en 2015 un parcours d’expositions plus vaste qui ne s’achèvera qu’à l’automne (*). La présentation des deux expositions lorraine s’affiche sous une belle cohérence enrichie de la présence de l’artiste sur les deux sites. Mais s’il est question bien sûr de hasard, inhérent à tout parcours de vie, j’en retiens surtout le guide de coïncidences heureuses dans la proposition de ces deux installations récentes ?
A l’instar de toute démarche artistique, il est bien question ici de quête incessante de soi qui met en branle souvenirs d’enfance, réminiscences et fantasmes. Mais de son propre aveu, il n’est pas ici question de nostalgie, tant abondent en elle le pouvoir de l’imaginaire et du merveilleux qui transmuteront en images et objets une nécessité intime de se bâtir et se comprendre à partir de ses propres racines. Née de mère française et de père marocain, la quête de l’artiste y puise sa matière brute entre deux rivages et deux cultures si différents. Ce grand oeuvre s’abreuve à la construction intime d’une mémoire inconsciente ou pas qui, au gré de l’histoire ne fut pas avare d’échanges et de soubresauts. Un lien fort avec son travail (de mémoire) avait été dès 1990, à la maison de retraite où il s’était retiré, sa rencontre avec le photographe Jean Besancenot (1902-1992) qui avait collecté dans le Maroc des années 1930 croquis et photographies sur la thématique du costume et de la parure. Ils sont aujourd’hui témoignages précieux d’une époque. Ses images de femmes parées et colorées glanées lors de ses contacts auprès des ethnies arabe, berbère et juive sont pour Dalila Alaoui familières au Maroc fantasmé de son enfance.
Un autre lieu riche de sens qu’elle ne pouvait ignorer en Lorraine est le château du Maréchal Lyauthey à Thorey-Lyauthey. Résident général du protectorat français au Maroc dès 1912, le maréchal reste encore aujourd’hui une figure emblématique. Il fit de cette vaste demeure lorraine son « port d’attache » de 1925 jusqu’à sa mort en 1937, faisant revivre dans ses murs une parcelle d’histoire dont il est le symbole. C’est auprès de lui que Dalila Alaoui emprunte une de ses citations à-propos de ce présent travail de mémoire et de retour sur soi : une province de mes rêves.

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Proposant une oeuvre plastique sous le sceau de l’onirisme et de l’imaginaire, elle accapare les lieux pour, à son tour, les marquer de son empreinte. Dans les pas de Lyautey qui viscéralement de son vivant voulut transférer chez lui un univers marocain tant aimé qu’il avait dû quitter, elle y substitue son propre espace mental aux côtés des fantômes du maréchal et de la maréchale. Mais désormais hors du temps et à distance… « J’ai procédé comme si j’avais voulu extraire un bout de rêve à une réalité qui, elle, est parfois beaucoup moins engageante ». Ce bout de rêve s’accroche en poussières d’étoiles d’or aux tentures derrière le buste d’albâtre du Maréchal, accroche son vol en impalpables étoffes soyeuses et voilages dans l’encadrement des hautes fenêtres ou sur les meubles, ou dans différents espaces intimes marqués encore de l’intimité de ses occupants… Telle une main caressante et intruse qui recouvre d’un voile diffus une réalité de vie domestique et tranquille endormie à jamais.
L’imaginaire de l’artiste s’engouffre dans cette béance et trouble cette présence muette d’un autre espace-temps. Telle une bulle trop gorgée de souvenirs qui éclate, éclaboussant le décor de tant de réminiscences d’enfance : galop de cavaliers, perles, gants de soie, fines étoffes de femmes richement parées pour une cérémonie de mariage. Et dans la chambre de la Maréchale, aux côtés d’un croquis fantasmé de son visage, comme transfiguré par la main de Dalila Alaoui, un voile d’oubli s’accroche aux souvenirs photographiques d’une périlleuse mission d’infirmière volontaire dans le Maroc de l’année 1907 . Le tissu et le dessin sont les deux médiums de prédilection de l’artiste, étoffes et couleurs s’entremêlent en un patchwork de vies où l’imaginaire se déploie à la reconstruction d’une mémoire. Parsemés sur les divans, les coussins ouateux aux motifs peints et cousus sont les réceptacles idéaux de ce laboratoire intime, ces coussins « où nous posons nos têtes avant de nous abandonner aux rêves« .




(7 à 10)
Dalila Alaoui – la province de mes rêves, année 2015.
(1-2-5-6-7-8-9-10) : Installation I, Château-Musée de Thorey-Lyautey
(3-4) : Installation II, Galerie 379, Nancy.
(*) La retraite sentimentale, Maison nationale des artistes, Nogent-sur-Marne, 2013
Entre nous, Le Maroc contemporain 2015, Institut du Monde Arabe, Paris
La province de mon rêve, Installation I, Château-Musée de Thorey-Lyautey,11 et 12 juillet 2015
La province de mon rêve, Installation II, Galerie 379, Nancy, 18 et 19 juillet 2015
Les Aumônières Contemporaines, Cathédrale St Pierre et St Paul de Troyes, 4 juin au 21 septembre 2015.
Coordonnées de l’artiste : dalila.alaoui@ic loud.com
Espace d’art contemporain 379, Nancy : association379@wanadoo.fr
Mexico Mexico, d’Isabelle Pierron
« J’y suis allée, je n’en suis pas revenue.
Faire le mur !
…
Je ne saurais tout raconter,
mais enfin, le mur, je l’ai fait.
Un pan ou deux… »
C’est une belle formule de l’artiste Isabelle Pierron qui exprime en peu de mots son travail graphique de résidence-création actuellement présenté à la Galerie 379 de Nancy (1). Elle y habille les murs de la galerie d’une fresque travaillée au fusain, inspirée de ses carnets de croquis, notes et photographies issus d’un voyage au Mexique entrepris de janvier à avril 2013. Elle avait choisi Cuernacava pour « camp de base », au sud de la capitale Mexico, et élargit son périple vers Puebla et l’Etat du Guerrero, puis Oaxaca et ses alentours, Aguascalientes et Zacatecas. L’écriture rapide et spontanée du fusain sur les murs de la galerie nancéienne est le premier jet spontané, composite et fragmentaire, de ses impressions picturales de la terre mexicaine où prédomine l’art de la fresque qui l’impressionna tant. Si un jour l’occasion lui était offerte, et pourquoi pas au Mexique, elle aimerait développer sur un espace mural plus grand, un regard plus complet de sa propre vision de ce pays immense et exubérant. Elle en imagine déjà l’articulation en trois parties : l’Enfer, le Paradis et le Purgatoire.
Isabelle PIERRON, Mexico Mexico
Fusain, – face 3,60 x 2 m /côtés 2 x 2 m – (2015)
Pour l’heure, elle y a fait le mur : « comme les muralistes, là-bas, qui, de tout temps, dépeignent la marche forcée du pays entre l’enfer et le paradis. Les murs ainsi maculés d’art et de culture populaire, où se mire le quotidien, étalant gloires et vicissitudes dans une même magnificence, font rendre gorge à l’histoire et au présent. »
Après des études aux Beaux-Arts, Isabelle Pierron a été accessoiriste puis peintre-décoratrice à l’Opéra de Nancy pendant quinze années. Elle a formé son regard et sa gestuelle de dessinatrice aux grands formats des fonds de scène, et sa découverte des fresques murales a été un « choc » lors d’un précédent voyage au Mexique il y a dix
ans. Elle grdait en mémoire les fresques anciennes de la cathédrale de Cuearnavaca peintes du temps du conquistador espagnol Hernǎn Cortès. Faut-il y voir un effet précurseur de ce que sera le muralisme mexicain, né au début du XXe siècle révolutionnaire. Il donnera naissance à un art populaire et monumental non seulement sur les murs d’église, mais sur les façades des maisons, des bâtiments publics, sous les préaux d’école, etc… Magnifié par de grands artistes tel Diego Rivera, l’art mural, sous forme de fresque peinte, de mosaïque ou vitrail, est promu en tout lieu, accessible à tous et le muralisme est très vivace aujourd’hui au sein d’innombrables collectifs d’artistes.
Fresques (XVIe siècle), cathédrale de Cuearnavaca, Mexique (cliché I.Pierron).
Fresque de Diego Rivera au Palacio Cortès de Cuernavaca
Mozaïque de graines au marché de Tepozlàn (clichés I. Pierron).
Ses carnets de photographie et de dessins remplis d’une multitude d’études de paysages, d’impressions fugaces prises sur le vif, à la gouache ou au crayon au hasard des étapes et des rencontres, Isabelle Pierron rentre en France. Un an et demi s’écoulent depuis ce retour jusqu’à l’opportunité de ce travail en résidence : période de maturation qui permettra in situ à l’artiste de composer en un seul jet ces vastes croquis sur papier. C’est une autre scène d’opéra offrant au regard du public sa vision intime d’un pays chatoyant, violent et mystique, qu’elle ordonne en plusieurs thématiques fondamentales qui englobent passé ou présent autour de ses figures tutélaires : le révolutionnaire Zapata, la Vierge de Guadalupe, toute une mythologie, mais aussi le quotidien des rues, des marchés sur les places publiques et l’exubérance de la nature.
Isabelle PIERRON, Mexico Mexico (extraits)
Vierge de Guadalupe, 2 x 0,60 m (fusain)
Fruits et épis de maïs 2 x 2 m (fusain)
Fresque de Zapata, 2 x 2 m (fusain)
Au centre de la galerie, une présentation de sculptures en céramiques modelées de la main de l’artiste complète l’exposition murale : des fruits, noix de coco, et l’épi de maïs, emblème ancestral de la vie. Mais le regard d’artiste qu’Isabelle Pierron porte au Mexique, tel un hommage à ce pays lointain, serait incomplet s’il ignorait que là-bas les murs ne sont pas maculés que de peinture mais hélas quelquefois de sang. Quarante trois crânes de grès sont alignés sur le sol de la galerie à la mémoire des élèves-enseignants de l’école normale d’Ayotzinapa assassinés à Iguala dans le bus qui les transportait.
Isabelle PIERRON, Mexico Mexico
céramique (2015)
(1) Mexico Mexico d’Isabelle PIERRON est une exposition présentée actuellement à Nancy par l’Espace d’Art contemporain 379, dans le cadre d’une résidence-création de l’artiste.
379, Espace d’Art contemporain, 379 avenue de la Libération – 54000 Nancy. Exposition du 31 janvier au 28 février 2015. Ouvert tous les jours de 18 à 20 h. (en dehors de ces horaires, sur RV). Téléphone 03 83 97 31 96 / 06 87 60 82 94. E-mail : association379@wanadoo.fr
Mail d’Isabelle Pierron : i.pierron@free.fr
Alméry Lobel-Riche, images du Maroc (2)
Dans une précédente chronique, Eros intime, je partageais ma découverte du peintre-graveur et illustrateur Alméry Lobel-Riche (1880-1950), très apprécié des bibliophiles pour ses multiples collaborations avec les grands auteurs poètes et écrivains. Il était alors question d’un recueil de 30 gravures érotiques publiées en 1937 sous le titre Arabesques intimes. Sept ans auparavant, un ensemble de 36 gravures à l’eau-forte originales tirées sur les presses du maître imprimeur Robert Coulouma à Argenteuil, accompagnait le texte d’André Chevrillon, de l’Académie française, sous le titre Un crépuscule d’Islam. Ce livre avait déjà été publié en 1923 chez Hachette. Il avait été écrit en 1905 lors du séjour de l’écrivain à Fès. Mais l’ouvrage faisait alors 315 pages. Ce n’est qu’un extrait qui a été repris pour l’édition illustrée. Et ce que l’auteur décrit, c’est sa perception de la situation des habitants de la ville lors de la crise qui a précédé le protectorat. Le livre est déjà anachronique en 1923. Et c’est un livre d’histoire en 1930. J’ai pu consulter et admirer cet ouvrage Un crépuscule d’Islam chez un ami collectionneur qui en possède un exemplaire imprimé sur vélin d’Arches.

La biographie du peintre-graveur (*) permet de reconstituer la genèse des illustrations de cet ouvrage. Lobel-Riche avait été incorporé en 1914 comme lieutenant dans l’Armée d’Orient. Mais après avoir été atteint du typhus, il passe les six derniers mois de la Grande Guerre au Maroc aux côtés du maréchal Lyautey. Il rapportera de ce séjour au Maroc, sous protectorat français depuis six ans, nombre de dessins et gravures qui serviront plus tard à illustrer Crépuscule d’Islam. Tous ces dessins ont été réalisés d’après nature sans perturbations fantasmatiques même si le cadrage choisi par le graveur élimine les éléments déjà présents de ce qui sera perçu comme modernité. Montrer ainsi une charrue tirée par deux hommes (ci-dessus), c’est choisir une scène exceptionnelle. Normalement, la charrue est tirée, même en 1905, par un camélidé associé à un équidé. Mais la scène montrée, imposée par la dureté du temps (la crise de Tanger de 1905), a existé. Toutefois cette image est d’autant plus curieuse que le texte situé juste sous l’image décrit un repas chez un notable marocain utilisant, pour faire plaisir à ses invités, chaises, couteaux et fourchettes, dont l’usage ne se diffusera au Maroc qu’au XXe siècle.
Le texte d’André Chevrillon, écrit en 1905, brosse le tableau d’une société en pleine crise morale. Écrivain et grand voyageur (notamment en Afrique du Nord), Chevrillon, marqué par l’idéologie de son temps, note ce qu’il pense percevoir, ce qui fera écrire à François Mauriac (**) : « le monde qu’André Chevrillon avait décrit dans ses livres ne ressemblait plus à l’image qu’il en avait donnée. Il était l’historien et le témoin d’un empire qui se défaisait sous ses yeux. Les cartes qui avaient servi à ce voyageur n’eussent plus servi à personne« . Et c’est ce texte, très ancien, marqué par l’imaginaire, que vont accompagner des images anciennes et sans rapport direct avec le texte pour donner lieu à un livre présent en 1930. On est ainsi en face d’une double ellipse temporelle : 1905-1923-1930 sans rigoureusement aucun lien entre ces dates. Ceci est d’autant plus intéressant que ces images ne résument jamais le texte, ne l’éclairent d’aucune façon et ne donnent surtout pas envie de le lire, se suffisant à elles-mêmes. On est en face d’un double monologue sans dialogue possible, mais le lecteur de 1930 peut croire en ce dialogue et surtout avoir l’illusion qu’il se poursuit jusqu’à son temps. Alors que tout ici, dans cette construction surréaliste qui ne s’avoue pas en tant que telle, n’est que mise en abyme.

Le colophon de l’ouvrage Crépuscule d’Islam mentionne un tirage total de 315 exemplaires. Il est daté de 1930. L’ouvrage comporte deux sortes de gravures, celles qui sont insérées dans le texte et des gravures originales qui existent à part, en dehors du texte. Celles-ci sont tirées de façons diverses avec souvent des ajouts progressifs dans le dessin. Outre cette option de distinguer ces gravures de l’impression des planches et du texte sur japon ancien, japon impérial ou vélin d’Arches, Lobel-Riche est fidèle à sa manière d’enrichir parfois certaines planches de vignettes, qu’il appelle aussi ses « remarques ».
Ainsi il inséra dans son recueil la planche entière constituée des six portraits délimités par un trait de coupe (voir ci-dessus) avant de fractionner sa plaque de cuivre et tirer en remarques certains portraits isolés. Il est fort probable que ces remarques sont la part la plus spontanée de son travail graphique sur le motif, jetant en quelques traits de pointe sur la plaque l’esquisse d’un motif qu’il pourra au besoin compléter à l’atelier dans des compositions plus élaborées. C’est en soi une variante de l’épreuve dite de remarque dont les marges et les blancs comportent des croquis qui, en principe chez les graveurs, étaient effacés avant l’épreuve définitive.

Cette gravure de porteur d’eau légendée Fès 1918 témoigne d’un beau velouté de noir d’aquatinte visible aussi dans beaucoup de gravures du recueil Arabesques intimes. Dans ses scènes de rue, paysages et portraits rapportés de la ville de Fès et de sa région proche, le regard de Lobel-Riche est loin de l’orientalisme fantasmé propre à beaucoup d’artistes composant ce qui n’est pas un courant pictural.
C’est au contraire un réalisme presque photographique que nous lèguent ces images, avec un souci du détail qui porte aujourd’hui témoignage d’un monde marocain qui n’existe plus et appartient à l’Histoire.


On voit, en dessous, une « remarque » montrant une cohorte de mendiants guidés par un homme clairvoyant.
(*) Je remercie en particulier Hugues Brivet, Alain Tixier pour leur précieuse notice.
(**) « Bloc notes », François Mauriac.
Métamorphoses : deux regards
Doubles Images est le titre de l’exposition présentée actuellement à Nancy par l’Espace d’Art contemporain 379, dans le cadre de son cycle IV consacré en 2014 à la photographie contemporaine (1). L’option prise par Myriam Librach de montrer en binôme les univers de Bernadette Labadie et Véronique L’hoste n’allait pas de soi, sinon dans l’idée de confronter « deux imaginaires qui ne concèdent rien aux modes du jour, nous offrant un chemin d’images des plus singulières ».
Bernadette Labadie Oiseau lys – 11 08 2011, tirage argentique 10×15 cm. (gauche) Véronique L’hoste Autoportrait avec crevettes, tirage numérique 40×60 cm/Tirages Fine Art. (droite)
Bernadette Labadie y présente des paysages au miroir, des oiseaux-fleurs, des poupées gesticulantes à tête de calice floral rouge-sang. C’est un univers de poésie évanescente qui nous emporte loin du réel puisqu’il est ici le siège de toutes les métamorphoses. Inversement, le réel est le support du discours dans la série Food Faces de Véronique L’hoste : à travers une série d’autoportraits où aliments et visage humain ne font qu’un, elle interpelle frontalement et métaphoriquement notre rapport à l’aliment et à la société de consommation.
Bernadette Labadie
Paysage 25 11 2013, tirage argentique 10×15 cm. / Oiseau lys 18 10 2012, tirage argentique 10×15 cm.
Telle Alice traversant le miroir du salon pour s’ouvrir à l’espace du rêve, Bernadette Labadie photographie ses paysages à la lumière du jour dans le reflet d’un carton miroir souple. « Je présente le carton au paysage » dit-elle en une formule magnifique, comme pour s’exonérer ainsi de toute intervention directe envers la nature qui briserait l’enchantement du regard. La poésie du reflet habitait déjà son univers dans la série de photos qui la fit connaître : ses prises de vue de la Place Stanislas de Nancy captées dans le reflet des flaques d’eau (Nancy Reflets, éditions Pierron, ouvrage accompagné des poèmes de Roland Clément). Touché par la beauté de ce regard, Lucien Clergue, en 1996, saluait son regard d’artiste : « Bernadette est une artiste qui transforme ce qu’elle regarde pour faire son propre portrait. Je rêve, tu rêves, nous rêvons d’un monde sans frontière, d’écharpes de Loïe Füller dansant dans le ciel, d’une statue du Commandeur qui flotte sur l’eau comme le Don Juan de Fellini voguant à Venise ».
Se consacrant intensément à la photographie depuis 1986, prenant le relais d’une activité professionnelle dans le secteur éducatif, elle aiguisera ce regard si personnel sur différents sujets, au gré de ses inspirations et déambulations : roses, légumes exotiques, pavot, plumes de corbeau ou architectures de la basiliques Saint Nicolas de Port, près de Nancy.
Nul appareillage compliqué ou encombrant accompagne ses séances de prise de vue. Elle travaille à l’argentique, à l’ancienne. Mais chaque cliché est le fruit d’une lente maturation parmi les parcs et jardins, avec le soleil pour témoin. Nulle chimie de laboratoire non plus, les perles de rosée et les ondoiements du miroir concave ou convexe dissolvent les couleurs et les matières en un paysage onirique, ou font que les oiseaux de pétales prennent leur élan dans le bleu du ciel… Désormais, la série des oiseaux lys, qu’elle a abordée par hasard après 2011, a pris fin, laissant place à la série des poupées dont les tirages présentées à l’exposition sont très récents (mars 2014) : images secrètes et plus intimes, sans doute, qui figent l’image d’un corps-enfant comme suspendu dans un espace noir accroché à la débordante effervescence rouge d’une fleur éclose… Parmi les autres œuvres accrochées aux cimaises, elle me surprend par ce registre toute autre et moins paisible, mais n’est-ce pas de la part de Bernadette Labadie une facette nouvelle d’aborder sa thématique privilégiée du reflet, elle, justement, qui déclarait ne pas désirer photographier les humains : « les regards sont très transparents. Je crains de traverser et découvrir » (2).
Bernadette Labadie Poupées 06 03 2014, tirage argentique 10×15 cm.
Véronique L’hoste Tryptique série Food Faces Autoportrait avec crevettes / Autoportrait avec artichaud / Autoportrait avec tourteau. tirage numérique, (chacun 40×60 cm/Tirages Fine Art).
Changement d’univers et de regard : c’est un sentiment de malaise qui surgit dans le premier instant de découverte de ces autoportraits de Véronique L’hoste. La position frontale du buste, comme plaqué sur vers le mur blanc du fond, la ligne verticale médiane de torsion du cou, et la tête informe basculée en arrière, phagocytée par une masse étrangère, si éloignée de l’humain happent notre regard. Passé l’effet de surprise, l’œil voit et enregistre cette incongruité : la chose de forme, consistance et couleur variées qui dénature le visage, et lui soustrait le regard et la bouche a vocation alimentaire. Au gré des autoportraits, elle est poisson, œufs, poulpe, farine, choux rouge, chocolat, spaghettis bolognaise, etc… Prédestinée par l’homme à nourrir son corps, c’est elle qui lui mange le visage et l’engloutit. De cette confusion au niveau des sens naît la force de ces images qui brouille nos repères et dote l’image d’une froideur abstraite au lieu de célébrer la sensualité d’un corps. Et le malaise se niche là-aussi dans la confrontation de l’organique et de l’objet : nous assistons à une abstraction du corps qui devient lui-même objet, ou la prégnance de l’objet-nourriture est déjà si forte que le trouble s’installe dans l’image du corps qu’elle nous renvoie. C’est de ce trouble de l’identité et de ces brouillages de repères visuels dont use la jeune artiste mosellane, diplômée de l’Ecole Supérieure d’Art de Metz dans cette série photographique « Food Faces« . Elle se met en scène, seule face à l’objectif, avec son déclencheur, dans une rigidité de posture calculée et intériorisée qui fait corps avec la matière comestible.
Véronique L’hoste Autoportrait avec crevettes, tirage numérique 40×60 cm/Tirages Fine Art.
Elle a écrit vivre ce travail plastique de la série « Food Faces » comme une sorte « d’expérimentation alimentaire« . Il naît de ces figures hybrides un questionnement qui balance entre répulsion et désir dans la relation moderne de l’homme à la nourriture. Dans sa relation obsessionnelle aussi à des régimes alimentaires de tout poil, à des rituels comportementaux rigides qui flirtent avec le masochisme … Dans une série voisine et complémentaire de vingt autoportraits, intitulée « addictions« , Véronique L’hoste interroge, dans la même rigueur de posture, non plus seulement la dépendance à la nourriture, mais la dépendance à l’objet encouragée par la société de consommation. Ce travail plastique très abouti métamorphose dans la forme et dans le fond le portrait classique. Il trouve sa parfaite cohérence dans une présentation en triptyque.
Véronique L’hoste a d’abord travaillé dans le domaine de la communication publicitaire et enseigne aujourd’hui la photographie et les arts graphiques. Depuis 2009, des expositions collectives jalonnent son parcours (Nuit Blanche à Metz 2, 16e Biennale internationale de l’Image de Nancy,… et plus récemment Galerie Artaban, Paris). (3)
(1) 379, Espace d’Art contemporain, 379 avenue de la Libération – 54000 Nancy. Exposition du 15 au 30 novembre 2014. ouvert tous les jours de 18 à 20 h. (en dehors de ces horaires, sur RV). Téléphone 03 83 97 31 96 / 06 87 60 82 94. E-mail : association379@wanadoo.fr
(2) L’œil de Bernadette, article Est Républicain du 5 /12/2008. (3) Plus de détails sur son site : www.veroniquelhoste.fr
Jour de coulée
Jean-François Laurent est un ami sculpteur. Il m’a invité ce matin dans son atelier-fonderie implanté dans la campagne mosellane, au cœur du Saulnois, pour un événement particulier : un jour de «coulée». Ce mot garde sa part de mystère autant que ces paysages à travers les terres noires qui me conduisent à son atelier. Il y a plus de quatre siècles, elles y ont vu naître à quelques kilomètres de sa maison le peintre Georges de la Tour dont l’œuvre suscite encore tant d’interrogations. Une flamme de chandelle éclaire souvent les toiles de ce grand Maître des nuits. Toutefois, là où je vais, il n’est pas question de peinture, mais d’un savoir-faire ancestral de sculpteur fondeur qui saura, par la science de son art du feu, faire naître une belle forme de l’informe. Ce terme technique de «coulée» évoque au plus profond de notre conscience ce vœu archaïque et démiurgique de l’homme à dompter les lois du métal en fusion.
La sculpture ne serait pas sans ce passage par le feu. Visite…
L’œuvre de Jean-François Laurent m’est devenue familière, tant monumentale que confinée à la dimension d’une main. Elle est portée toujours vers une célébration de l’Humain dans un langage plastique où domine la figure longiligne de l’homme ou de la femme, en bloc monolithique dressé vers le ciel, ou traversé par le vide en son milieu. La figure se dresse nue sur son socle, ou chemine sur la roue allégorique de son destin. Ou bien, le masque lisse d’un visage aux yeux clos, quand ce n’est pas la posture cambrée d’un violoniste, célèbre dans le bronze la sérénité d’un instant d’émotion.
L’antre de l’atelier en impose par la hauteur de sa voûte. Son pourtour est encombré d’outils, de matériaux et machines où quelques sculptures anciennes se dressent sur le périmètre de la scène à venir, indifférentes à l’artiste qui, dans un coin, alimente de vieux bronzes de récupération le feu infernal du four.
Le temps d’une matinée, ce lieu de méditation que l’artiste appelle sa « chapelle » où dans le silence des murs il médite la genèse de ses futures sculptures, va devenir le laboratoire d’un cérémonial programmé de temps à autre dans le planning technique de l’artiste, au gré de ses besoins.
L’étape particulière de la coulée s’inscrit dans un long et lent processus qui suit le modelage dans les mains de l’artiste de la forme sculptée en cire. Cette intervention en amont scelle la connivence initiale entre le geste créateur de l’artiste et la matière première. Elle sera suivie de beaucoup d’autres avant que le sculpteur ne révèle enfin son œuvre aboutie à notre regard. La sculpture « fondatrice » en cire, cernée de sa gangue de ciment, a été soumise à la chaleur d’un four. La cire fondue s’est retirée jusqu’à la dernière goutte, générant un creux que devra remplir le bronze en fusion, jusqu’aux moindres recoins. Pour l’heure, à nos pieds sous un dôme de sable, la sculpture en gestation est un réceptacle vide affublé de drains et d’évents, comme meurtrie avant de naître douloureusement au monde. Simple spectateur, je ne peux que m’imaginer ce corps en creux, enfoui tel un secret dans son sarcophage. Je suis convié à ce moment crucial de la coulée du bronze fondu dans le moule encerclé de ciment réfractaire. Le métal en fusion instillera alors la vie grâce aux évents qui permettent à la fois d’évacuer l’air et d’irriguer toutes les anfractuosités du creux. Cet instant scellera enfin dans la chair du métal la lente et progressive complicité d’une pensée avec le matériau. La manœuvre est délicate car il faut déverser du godet le métal fondu porté à plus de 1200°C dans l’étroit cône à la verticale du moule. L’artiste est, cette fois encore, assisté du fidèle Bernard, dans une connivence de gestes précis et coordonnés, que tous deux connaissent bien pour les avoir effectuer maintes fois.
Il convient d’être patient encore quelques heures avant d’assouvir sa curiosité et découvrir enfin au grand jour les moulages de bronze. Après refroidissement, il faut les extraire en brisant au maillet avec mille précautions leur gangue externe de ciment. Ce moment est attendu par l’artiste avec une troublante anxiété car, pour la première fois, l’œuvre nue se révèle dans sa masse et sa pleine lumière. Il lui appartiendra ensuite de porter la pièce sculptée à sa plus pure expression, d’en ébarber les défauts et de « l’habiller » d’une patine toujours discrète, car l’important, énonce Jean François Laurent, est de « laisser la suprématie aux volumes« … Faire parler le vide et le plein, apprivoiser la lumière et l’ombre sur les ventres et les creux , mais ne jamais trop flatter l’épiderme du bronze au dépens du corps plein. La vérité se joue dans la masse. D’elle émanera la belle émotion et resplendira la sensualité du sculpteur.
Précisément là, à cette séance de coulée, je saisis la connivence extrême entre le sculpteur et la matière. Jusqu’à l’étape ultime du processus d’oxydation et de patine qui donnera enfin à la sculpture sa véritable carnation, l’œuvre en gestation subit les assauts des éléments. L’artiste y pourvoit, habité de la présence aveugle de sa création sous la gangue externe de ciment, qu’un dernier assaut du maillet réduira en poussière et gravas.
Le sculpteur est l’instigateur et le témoin d’un grand œuvre au processus long et épuisant, qui nécessite une somme d’expérience et de savoir-faire dans l’univers de l’air et du feu, avec l’éventualité de l’échec, même minime, qui ne peut être écarté. Mais on ne peut pas parler d’ingratitude à propos de ce diktat de la matière et de ses lois, car la récompense est immense quand la sculpture émerge des scories de ciment. Sur l’étagère, les moulages de ciment blanc ont l’apparence étrange de vieux obus rouillés en attente de mains expertes. Mais leur désintégration apportera non la mort, mais un gage d’éternité chargé de vécu et de passion.


Contacts Jean-François LAURENT : Tel 33(0) 387 86 72 29.

















