Fake news en dentelles

"Fake news en dentelles" (4) Léopold au miroir - (32) Maria Ferdinand à l'écharpe - 13 x 17,5 cm, année 2020
Jean-Charles Taillandier, « Fake news en dentelles » (4) Léopold au miroir – (32) Maria Ferdinand à l’écharpe
Interventions sur gravures de Peter de Jode, impression sur Fabriano, 13 x 17,5 cm, année 2020

Un peintre-graveur d’aujourd’hui ne peut qu’être admiratif devant le grand œuvre gravé des maîtres d’hier, subjugué par la maîtrise technique et stylistique, l’art du dessin et l’élégance du trait, qui portent à leur apogée le langage de l’eau-forte et du burin. Parce que, dans l’immédiateté du regard porté à l’image ancienne, le sentiment d’admiration est d’ordre corporatif, négligeant toute distanciation de temps ou d’espace. Tout graveur, quel qu’il soit, a le même défi à affronter la dureté froide du cuivre, avec des moyens techniques pratiquement semblables, pour ne pas dire rudimentaires, : pointes sèches, pierres à huile, rouleaux, encre et vernis… Fraternité de la main et de l’outil, dirait le philosophe Gaston Bachelard.
Néanmoins, toute image ancienne d’un temps révolu offre souvent un excitant complémentaire, au-delà même de sa beauté intrinsèque, car sa part d’inconnu à notre entendement interroge. Quelle motivation de commande, quel univers mental a donné corps à cette image ? À l’autre bout du temps, cette énigme participe aussi à sa beauté, beauté qui n’a pourtant que faire du pourquoi/comment. C’est ce que m’a appris la fréquentation des musées. Tel portrait gravé de personnage illustre se révèle à nous au hasard d’une cimaise, et c’est la porte entrouverte sur un autre monde : le remarquable, le beau, l’imposant ne sont plus dans le portraituré, car, admiré ou craint de son vivant, le personnage a perdu sa superbe et de son prestige, et nous en ignorons désormais jusqu’à son nom. Il n’est plus qu’effigie dans son accoutrement de cérémonie de fine dentelle ou rutilante armure, avec épitaphe gravée à ses pieds dans le marbre, entre deux colonnes, ajoutant à la prestance rigide de la pose la grandiloquence de la lettre.

L’inspiration de la présente série « Fake news en dentelles » est un condensé de ces gloires oubliées, conservé par le fonds précieux de la bibliothèque multimédia intercommunale d’Epinal-Golbey (bmi), Sous l’aspect d’un recueil de 120 planches gravées et rassemblées en un volume unique (18 x 25 cm) par une main inconnue de collectionneur. Toutes ces gravures de portraits sont exécutées de la main de Peter de Jode, dont le patronyme appartient à au moins deux graveurs flamands : Pieter de Jode l’Ancien (1570-1634) et son fils Pieter de Jode le Jeune (1606-1674), graveur lui aussi et marchand d’art.  Certaines planches ne mentionnent que leur signature, quand d’autres sont exécutées d’après des peintres célèbres de leur temps, tel Rubens, mais surtout Van Dyck.  Ce que confirme l’histoire de l’art qui précise que ces deux graveurs flamands faisaient partie des artistes engagés par le peintre Van Dyck pour mener à bien sa propre collection iconographique. Il est vraisemblable que ce recueil fit partie de l’inventaire de la Principauté de Salm rattachée à la France en 1793, et attaché au patrimoine de l’abbaye de Senones, dont les biens furent dispersés à la Révolution française…

Voilà donc pour le destin de ces images et le mystère dont elles se parent à mes yeux. Trois siècles et demi plus tard, mon regard se heurte au mur de leur anachronisme. Chaque portrait est l’image figée d’un buste dépouillé de toute enveloppe nimbée de respectabilité, auréolé d’un décorum symbolique et de cartouches incompréhensibles à qui n’est pas historien et latiniste. Le temps s’est arrêté dans l’espace clos de chaque planche, espace rigoriste respectueux de toutes les convenances d’une époque austère. Et pourtant ne peut-on pas déceler parfois quelque malice du graveur, comme une tentation de liberté de ton à laisser fuiter hors champ la respectabilité du modèle. Mettre à nu sous le beau linge ou le fer, l’innocence, l’orgueil, la fatuité ou la brutalité. Bref, rendre le modèle humain et intemporel…
En nos temps abreuvés de fake news et de manipulations d’images, où il ne suffit plus de voir pour croire, il m’a paru tentant de m’emparer de ces lointains personnages et de les lancer dans un nouveau tour de piste du mensonge et de l’illusion. Oh rien de méchant, même pas une usurpation d’identité, juste quelques retouches pour nous les mettre en connivence avec notre siècle et nous les rendre plus familiers. Et même s’ils traînent encore avec eux quelques oripeaux de fortune. Ce n’est pas là un exercice de style à prendre trop au sérieux. Un soupçon de légèreté et aussi de dérision sont acceptés… La boîte à outil de ce maquillage d’image est sommaire et le réel prend souvent le large. Mais cette démarche plastique assumée l’est toujours dans le respect du langage gravé intemporel et de la dimension originale de chaque planche sélectionnée, revue et corrigée.

La galerie ci-dessous présente une sélection de la série inédite « Fake news en dentelles » qui comprend pour l’heure une soixantaine de gravures différentes (cliquer sur l’image).

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